Allocution à l’occasion de la venue
du Ministre grec de la Culture, M. Giorgios Voulgarakis
dans la séance commune de l’Académie
des Beaux-Arts et de l’Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres
par M. Arnaud d’Hauterives,
Secrétaire perpétuel
de l’Académie des Beaux-Arts
mercredi 21 mars 2006
Monsieur le Ministre,
Excellences,
Monseigneur,
Messieurs les Présidents,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,
En tant que Secrétaire perpétuel de l’Académie
des Beaux-Arts, il me revient d’ouvrir cette séance
et de vous souhaiter à tous la bienvenue. Je me soustrairai
d’autant moins à ce devoir qui m’incombe, qu’il
me réjouit profondément.
Aujourd’hui est un jour particulier, un
jour de fête pour notre Compagnie au nom de laquelle je
m’exprime ici. Pour la première fois depuis que j’occupe
ces fonctions, nous avons en effet la joie et l’honneur
de recevoir, conjointement avec nos confrères de l’Académie
des Inscriptions et Belles Lettres, le ministre de la culture
en exercice de la République hellénique accompagné
de ses proches collaborateurs. Monsieur le Ministre, je vous adresse
mes salutations et vous souhaite la bienvenue parmi nous.
Il faut remonter à bien longtemps pour
retrouver trace de la dernière visite d’une délégation
grecque à l’Académie des Beaux-Arts. Pourtant,
la Grèce est bien présente en notre sein, représentée
par Ilias Lalaounis, membre associé étranger de
notre Compagnie, ainsi que Jean Pappas, correspondant de la section
de sculpture. J’associe également à cette
séance les membres grecs disparus de notre Compagnie, mais
toujours présents à notre esprit ; je pense notamment
à Iannis Xenakis qui nous a quittés en 2001.
Mais je dirais que la présence de la Grèce
au cœur d’une assemblée telle que la nôtre
se situe au-delà des seuls hommes. Car n’est-ce pas
une évidence de dire que, s’agissant de culture,
la Grèce n’est pas n’importe quel pays ? Que
l’empreinte du « génie » grec, comme
l’ont si bien montré les grands hellénistes
français, et je salue ici Madame Jacqueline de Romilly
qui nous fait l’honneur de sa présence, que cette
empreinte, disais-je, est telle sur les représentations
esthétiques, mais bien plus encore sur la configuration
morale, sociale et politique de nos sociétés que
tous les Européens sont Grecs, pour une part non négligeable
de leur identité ?
La Grèce et ses inventions, la tragédie,
la philosophie, la poésie, la politique et la démocratie,
l’art, dans ses déclinaisons apolliniennes ou dionysiaques,
est le berceau de toute la culture et, par là même,
de la conscience européenne. Est-il nécessaire,
à titre d’exemple, de rappeler que c’est de
la Grèce que tire leur nom l’ensemble des classes
de l’Institut, que toute Académie est un peu fille
de Platon et de son idée révolutionnaire, le dialogue
?
Les courbes des statues de Praxitèle ne sont-elles pas
l’expression d’un sommet de l’esprit, ce moment,
comme le disait Hegel, où l’idéal se trouve,
où l’esprit triomphe de la matérialité,
ou plutôt où il l’investit entièrement
pour incarner le dieu dans l’homme, l’homme dans le
dieu ?
Aussi est-ce loin d’être un hasard
si l’Acropole se trouve dans les tout premiers lieux choisis
pour figurer sur la liste du label européen du patrimoine.
Je salue ici l’initiative de notre Ministère de la
Culture, visant, par la création de ce label, à
mettre en lumière les sites et les monuments emblématiques,
les hauts lieux de mémoire et de création de l’identité
européenne, sous tous ses aspects.
Cette initiative a été embrassée avec enthousiasme
par votre pays, Monsieur le Ministre.
Dire aujourd’hui que tous les Français se sentent
grecs devant l’Acropole, que tous les Grecs se sentent français
devant l’Abbaye de Cluny, c’est reconnaître
et affirmer une identité vécue de manière
sensible, transmise par la longue sédimentation des siècles
et une projection commune vers l’avenir.
Notre Compagnie, dont la première mission
statutaire est de veiller à la préservation et à
l’illustration du patrimoine, ne peut être qu’éminemment
sensible à un tel projet. A une époque où
l’aventure européenne souffre peut-être de
son abstraction, de son absence d’incarnation sensible aux
yeux des peuples de l’Europe, de telles initiatives paraissent,
en effet, riches de promesses.
Chacun sait que, contrairement aux rêves de certains Pères
de l’Europe, la construction européenne ne s’est
pas faite par la culture, alors que cette dernière était
peut-être le ferment d’unité le plus réel
entre les peuples. Célébrer aujourd’hui le
cinquantenaire du Traité de Rome à travers la culture,
c’est un peu redonner corps, matérialiser ce rêve
d’une unité d’abord spirituelle et affirmer
enfin la substantialité de l’identité européenne,
au-dessus des intérêts économiques ou politiques
ponctuels, importants certes, mais peut-être impropres à
créer durablement un sentiment d’appartenance à
un même destin.
Le patrimoine est la matérialisation la
plus concrète, la plus tangible, des valeurs d’une
civilisation, la matérialisation de ses désirs,
de ses représentations, bref de ce qui la transcende et
lui donne son identité la plus essentielle. En cela, il
n’est pas seulement un héritage ou un témoin
du passé : les moines de l’Abbaye de Cluny ou les
architectes de l’Acropole construisaient pour l’éternité.
Le patrimoine porte en lui, intrinsèquement, un projet
que se réapproprient les générations suivantes
qui, en le revisitant, le réinventent. En cela, il me semble
que c’est la vocation la plus naturelle du patrimoine que
de porter cette exigence de transmission entre les générations,
et de constituer un des ferments d’unité de l’Europe
à venir.
Pour conclure, et avant de laisser la parole
à M. Voulgarakis que nous avons tous hâte d’entendre,
je forme des vœux pour que cette séance soit le prélude
à un resserrement concret des relations entre notre Compagnie
et votre pays. En mettant en œuvre des projets communs, des
échanges et des rencontres réguliers, nous ferons
fructifier notre héritage, la quête de culture immémoriale
de nos deux pays.
Je vous remercie.