Discours d’installation de S.A le Prince Karim AGA KHAN IV
en tant que membre associé étranger de l’Académie
des Beaux-Arts
au fauteuil de Kenzo TANGE
par M. Arnaud d’Hauterives,
Secrétaire perpétuel,
Mercredi 18 juin 2008
Institut de France
Madame le Représentant de M. le Président de la République,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
M. le Président,
M. le Premier Ministre,
Messieurs les Maires,
Mesdames et Messieurs les Présidents et Directeurs,
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Monsieur le Chancelier, Madame et Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Messieurs les Présidents,
Chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
Je suis infiniment honoré de recevoir aujourd’hui son Altesse
le Prince Karim Aga Khan au sein de notre Compagnie en tant que membre
associé étranger au fauteuil de Kenzo Tange. Cette journée
revêt un caractère historique ; c’est en effet la
première fois dans l’histoire de notre Compagnie que nous
accueillons un chef spirituel et je me réjouis profondément
de cet honneur et de cet évènement pour l’Académie
des Beaux-Arts, mais également pour l’Institut de France,
dont j’ai le privilège d’être aujourd’hui
le porte-parole.
M’est en effet échue en cette journée exceptionnelle
la tâche peu aisée de présenter la pensée
et l’action de Votre Altesse ; je m’en acquitte avec un
mélange de fierté et d’humilité, sans espérer
en restituer ni la richesse ni la diversité.
Votre Altesse est le 49eme imam héréditaire des ismaéliens,
famille du chiisme, le guide spirituel d’une communauté
de 15 millions de fidèles disséminés à travers
le monde dans 25 pays, principalement en Asie occidentale et centrale,
en Afrique et au Moyen-Orient, mais également en Amérique
du Nord et en Europe. Vous célébrez depuis juillet 2007
votre jubilé d’or qui vient consacrer 50 années
d’imamat, depuis ce jour du 11 juillet 1957 où, suite à
la désignation de votre grand-père Sir Sultan Mahomed
Shah Aga Khan III, vous êtes devenu, à l’âge
de 20 ans, le chef spirituel des ismaéliens.
Votre naissance et votre éducation vous ont placé au confluent
de plusieurs traditions spirituelles et culturelles majeures. Nourri
de culture indienne, italienne et anglaise par vos parents, le Prince
Aly Khan et la Princesse Tajjudawlah Aly Khan, de culture africaine
par votre enfance passée à Nairobi, vous avez parachevé
la tradition d’ouverture au monde qui a été, d’emblée,
votre héritage, par vos études effectuées en Suisse
et à Harvard, dont vous êtes diplômé en histoire
islamique. Depuis toujours, votre vision de l’islam et du monde
contemporain est profondément imprégnée de ce legs
précieux.
Depuis 50 ans, votre imamat est également dominé par une
prise en compte exemplaire du principe propre à votre religion
de continuité entre vie spirituelle et vie matérielle.
Ainsi la religion est-elle à vos yeux consubstantiellement historique
et agissante. D’abord parce que la signification n’y est
pas donnée de toute éternité dans un « ciel
des idées » ou un livre, fût-il le Livre, mais parce
qu’elle se construit, guidée par l’imam du temps,
dans l’espace d’une vie humaine, inscrite dans un lieu et
un temps précis. Cette conception d’une révélation
constamment en train de se produire, vous l’avez ainsi commentée
dans votre discours d’inauguration de l’université
d’Asie centrale, en 2000 : « La Création n’est
pas statique mais continue, à travers les sciences et d’autres
efforts, Dieu a ouvert et continue d’ouvrir de nouvelles portes
pour que nous puissions admirer les merveilles de Sa création
». Il s’agit donc « de mieux s’instruire pour
mieux connaître la création de Dieu ».
Ce rôle de l’intelligence dans la notion même de foi,
concept central dans la doctrine ismaélienne, vous est particulièrement
cher et vous avez maintes fois développé ce thème
dans vos discours et allocutions. La révélation est double,
elle repose sur ce qui a été révélé
au Prophète mais aussi sur ce à quoi l’homme est
capable d’accéder à travers le don de sa propre
intelligence.
Je ne pense pas me tromper en affirmant que votre mandat spirituel et
votre action – nous avons compris que l’une est à
vos yeux la manifestation et la justification de l’autre –
sont intimement guidés par ces principes depuis 50 ans.
Bien sûr, l’engagement dans les problèmes du monde
est pour vous une tradition familiale. Ainsi, votre grand-père
joua un rôle déterminant dans l’évolution
politique du sous-continent indien. Il fut délégué
aux conférences de la Table Ronde à Londres dans les années
1930 et président de la Société des Nations de
1937 à 1939. Votre père le prince Aly Khan fut Ambassadeur
du Pakistan auprès des Nations-Unies. Votre oncle, le prince
Sadruddin Aga Khan, exerça les fonctions de Haut-Commissaire
des Nations-Unies pour les réfugiés, entre autres responsabilités
humanitaires de premier ordre.
Cette tradition est aujourd’hui largement relevée par l’ensemble
de votre famille présente aujourd’hui et que je salue,
votre frère le Prince Amyn ainsi que vos enfants la princesse
Zara, le Prince Rahim et le Prince Hussain, étroitement impliqués
à vos côtés dans la gestion des principales institutions
de l’imamat.
Mais c’est sans doute également une réflexion intime
s’agissant de votre religion et de votre responsabilité
personnelle qui vous a conduit à mettre en œuvre une action
d’aide au développement inédite du point de vue
de son échelle, de son implication et de ses principes d’action
: le Réseau Aga Khan de développement, l’un des
plus importants groupes d’agences de développement privées
au monde (présent dans 27 pays, il y emploie 57. 000 salariés),
dont vous avez défini la mission comme « l’amélioration
des conditions de vie et des opportunités pour les pauvres, sans
considération de foi, origine ou race ». Ses trois branches
principales, les activités économiques, sociales et culturelles,
poursuivent toutes leur mission spécifique dans l’esprit
que Votre Altesse leur a assigné, celui du développement
comme capacité à accroître l’autonomie de
la personne. Ainsi, qu’il s’agisse de promouvoir la santé,
l’éducation, dont vous avez fait une priorité absolue
de votre action, ou la culture, l’ensemble des actions mises en
œuvre par le Réseau Aga Khan visent à s’ancrer
durablement dans les modes de vie des communautés concernées,
en les incitant à s’approprier directement les leviers
du développement ; le soutien à l’initiative privée
est le moteur de ce système, traduction de votre conception centrale
de la responsabilité de l’homme vis-à-vis de sa
propre destinée.
Décrétant une véritable bataille contre l’ignorance
dans laquelle vous voyez le principal fléau du monde contemporain,
vous avez prolongé l’action pionnière de votre grand-père
en matière de construction d’écoles en lui donnant
une impulsion sans précédent. Les établissements
scolaires fondés à votre initiative sont aujourd’hui
au nombre de 300 dans le monde en développement, de la maternelle
à l’Université. En 1983, vous avez créé
la première université internationale privée, non
confessionnelle et pluridisciplinaire du Pakistan, l’université
Aga Khan, qui abrite une formation aux sciences de la santé et
de l’éducation ainsi qu’une faculté des lettres
et des sciences. En 2000, vous avez également fondé avec
les présidents du Kazakhstan, du Kirghizistan et du Tadjikistan
l’Université d’Asie centrale, premier établissement
d’enseignement supérieur laïc et privé visant
à stimuler le développement des zones de haute montagne
d’Asie centrale.
Au sein de cette vaste et protéiforme entreprise de développement,
la culture occupe une place privilégiée. Ce choix précoce
est sous-tendu par la conviction profonde qu’a Votre Altesse de
l’importance des éléments culturels au sein du processus
global d’amélioration des conditions de vie des populations.
Cette conviction a pu vous faire dire récemment que vous aviez,
je cite, « souhaité placer la culture au cœur de la
problématique du développement ». Vous pensez en
effet que la culture, loin d’être un agrément seulement
accessible aux populations les plus favorisées, peut constituer
un véritable catalyseur du développement dans les communautés
déshéritées dont elle constitue souvent, mais encore
faut-il en prendre conscience, la seule véritable richesse. Ainsi
avez-vous pu démontrer à travers votre action en faveur
de la revitalisation du patrimoine historique des populations défavorisées,
que cette dernière constituait à la fois le moteur d’un
développement économique et social par les nouvelles activités
qu’elle générait, mais aussi un formidable levier
moral, dans lequel s’ancrait fierté et sentiment d’appartenance
à une communauté de destin.
Cette conception novatrice de la culture comme levier à la fois
matériel et spirituel à la pauvreté vous a conduit
à devenir l’une des personnalités les plus engagées
du monde en matière d’architecture, qu’il s’agisse
de réhabilitation du patrimoine ou de promotion de l’architecture
contemporaine.
Vous considérez cet engagement comme l’héritage
de votre lignée, celle des Fatimides promoteurs des arts, des
sciences et des mathématiques et grands bâtisseurs, dont
l’action architecturale a vu l’apogée dans la fondation
du Caire médiéval. Construites à la fin du Xe siècle,
la mosquée Al Azhar et sa madrasa, deuxième plus ancienne
université du monde, en sont l’une des réalisations
emblématiques. Vous aimez également à citer Dar
al-Illm, la maison de la connaissance fondée au Caire en 1005
par le sixième imam caliphe fatimide, la première institution
médiévale consacrée à l’enseignement
supérieur, où les étudiants de toutes confessions
apprenaient aussi bien la religion que la jurisprudence, la grammaire
que la médecine, la logique, les mathématiques et l’astronomie
dans un esprit d’ouverture et de tolérance que vous distinguez
comme l’une des caractéristiques principales de la doctrine
ismaélienne.
Mais je ne pense pas me tromper en affirmant que vous avez également
développé une vision, je dirai même une philosophie
très personnelle de l’architecture. L’architecture
est en effet pour vous la pierre angulaire de votre conception de la
culture telle que je viens de m’efforcer de la résumer.
Par l’impact immédiat qu’elle a sur la vie matérielle,
mais également spirituelle de l’individu, l’architecture
porte intrinsèquement en elle ce que vous appelez « le
processus du changement ».
Cette conviction est née de votre rencontre avec l’extrême
pauvreté au début des années 1960 en Inde et au
Pakistan. Vous prenez alors conscience, je vous cite, de « l’impact
visuel, physique, affectif du logement sur la vitalité de l’être
humain », c'est-à-dire de la responsabilité déterminante
du lieu de vie, du contexte physique, sur les possibilités de
développement de l’individu. En phase dès cette
époque avec les thèses les plus contemporaines en matière
d’architecture éthique et de développement durable,
vous affirmez que, bien qu’il soit impossible d’en quantifier
les effets, « un logement convenable donne les moyens de franchir
le terrible fossé qui sépare la pauvreté d’un
avenir meilleur ». Cette appréhension du phénomène
architectural ne saurait que passionner les membres de notre Compagnie
et bien sûr, particulièrement les membres de notre section
d’architecture. A une petite échelle comparée aux
réalisations dont vous êtes à l’initiative,
le Grand Prix d’Architecture de notre Compagnie demande aujourd’hui
aux jeunes générations d’imaginer, au sein d’un
cycle de trois ans, le nouvel établissement humain, c'est-à-dire
une manière durable et respectueuse d’habiter la terre.
Toutes les actions que vous avez entreprises en la matière ont
été guidées par cette prise de conscience de l’architecture
comme moyen d’améliorer le bien-être des communautés
et de l’individu.
Ainsi le Prix Aga Khan d’architecture, l’un des concours
les plus prestigieux du monde dans cette discipline, que vous avez créé
en 1977, ne s’attache pas tant à récompenser des
ouvrages spectaculaires d’un point de vue formel que des réalisations
« programmatiques », c'est-à-dire porteuses de solutions
novatrices en matière de développement social et s’appuyant
sur l’utilisation des ressources locales. C’est ainsi qu’il
a pu être décerné en 2004 à l’architecte
Nader Khalili pour des abris composés en sacs de sable. Quelle
belle idée de penser que Kenzo Tange, au fauteuil duquel vous
êtes reçu aujourd’hui parmi nous, a été
membre du premier jury de ce Prix en 1978 !
La même conception sous-tend le vaste programme de soutien aux
villes historiques établi par votre Altesse en 1992, visant à
conserver et réhabiliter édifices historiques et espaces
urbains au sein du monde musulman. Cette initiative est en effet régie
par l’obligation pour chaque projet mis en œuvre de servir
de moteur à un développement global de la communauté
concernée par cette réalisation. Au cours des dix dernières
années, elle a conduit à réhabiliter de très
nombreux sites historiques en Afghanistan, en Syrie, en Tanzanie, dans
le nord du Pakistan, au Mali ou en Inde. Ne pouvant parler de toutes
ces réalisations ici, qu’il me soit permis d’évoquer
le spectaculaire projet achevé au Caire en 2005, où à
l’emplacement d’une décharge à ciel ouvert
de 30 hectares, le Trust Aga Khan pour la culture a présidé
à l’édification du parc urbain Al-Azhar et à
la rénovation du quartier environnant de Darb Al Ahmar, l’un
des plus déshérités de la capitale abritant néanmoins
l’une des plus grandes concentrations d’art et d’architecture
islamique au monde. Cette initiative a non seulement conduit à
la création d’un élément de bien être
évident pour la population, mais elle a également autorisé
la revitalisation économique de tout un quartier de la ville
en associant la population locale à chaque phase de sa réalisation.
Elle est devenue aujourd’hui un cas d’étude pour
les spécialistes de la rénovation urbaine et du développement
« ascendant ».
La deuxième grande préoccupation de Votre Altesse en matière
d’architecture est de susciter de nouvelles inspirations pour
l’architecture du monde islamique à partir d’une
prise de conscience renouvelée de l’extraordinaire richesse
d’une tradition délaissée au nom d’un certain
modernisme. Vous considérez en effet que l’architecture
contemporaine dans la sphère musulmane est souvent victime d’une
rupture totale avec le passé et l’histoire des pays dans
lesquels elle vient s’inscrire. Cette conviction ne s’ancre
pas dans un passéisme nostalgique mais plutôt dans une
prudence vigilante face à l’étendard d’une
modernité auto justificatrice. Ce phénomène que
vous appelez la « déconstruction de l’héritage
culturel » est porteur selon vous d’une perte d’identité,
d’une dilution dans les formes stéréotypées
d’une globalisation appauvrissante. Il n’est évidemment
pas propre aux sociétés musulmanes et l’Occident
est peut-être l’espace géographique et culturel où
il se manifeste avec le plus d’acuité. Comment, en effet,
ne pas s’attrister aujourd’hui devant tant d’édifices
face auxquels, bien loin d’une adhésion à ce qui
devrait être l’expression de valeurs partagées, nous
ne ressentons qu’une forme d’indifférence et une
impression de gratuité si pénible, quand ce n’est
pas un sentiment de révolte face à la laideur ou la mauvaise
utilisation de l’espace. Bien sûr certaines constructions
affirment, de par leur spectaculaire nouveauté formelle, une
projection vers l’avenir pareille à un défi vers
l’inconnu, portent à nos yeux le symbole éternel
de la capacité humaine à s’abstraire de toute contingence
pour réinventer l’avenir. Mais les édifices où
nous aimons vivre, où nous nous reconnaissons, ne sont-ils pas,
le plus souvent, ceux qui savent établir un pont entre passé
et présent ? Où nous puisons dans les héritages
et les valeurs partagés la force et l’inspiration des projets
de demain ?
Il serait difficile de ne pas voir dans votre décision de soutenir
la rénovation d’un fleuron de la culture française,
une manifestation de cet intérêt profond pour les lieux
porteurs d’une identité culturelle forte, ceux qui contribuent
de manière évidente à la richesse des nations.
« Si je n’avais la migraine, je vous rendrais compte de
mon voyage de Chantilly, et je vous dirais que, de tous les lieux que
le soleil éclaire, il n’y en a point un pareil à
celui-là. ». Quel dommage que Mme de La Fayette ait eu
la migraine, ce jour précis du 28 mai 1673 lorsqu’elle
écrit à son amie Mme de Sévigné ! Mais le
futur auteur de La Princesse de Clèves sait bien que rien ne
saurait mieux décrire l’unicité du lieu que cette
absence de description si poétique…
Et pour nous aujourd’hui, Chantilly est bien encore unique, de
par l’ampleur de son dessein architectural, ses collections exceptionnelles,
ses salons où se donne à voir toute l’histoire de
France, ses couloirs bruissant encore des conversations de Molière,
de Bossuet ou de Racine. Chantilly symbolise bien l’un des sommets
du génie français, l’apogée d’un art
de vivre et de penser qui s’impose à son visiteur et l’inspire
comme le legs spirituel, aussi invisible que puissant, transmis par
ses créateurs, ses habitants, ses mécènes ou ses
illustres visiteurs.
Car qui sait s’imprégner de l’esprit des lieux n’imagine-t-il
pas sans trop de peine Le Grand Condé discutant de métempsychose
avec l’abbé Fénelon ? Notre cher Duc d’Aumale,
trois fois académicien et membre de notre Compagnie, s’entretenir
avec son futur confrère Daumet de la ligne d’une façade
dans la lumière du couchant ou de précieux incunables
dans l’atmosphère capitonnée du cabinet des Livres
? Ou encore le Duc de Bourbon, Louis-Henri, tâtant avec passion
la croupe de quelque pur-sang dans lequel frémit peut-être
l’esprit de son fringant aïeul ?
Les habitants de Chantilly sont, en effet, autant que ses princes, leurs
fidèles coursiers, ces êtres créés de vent
selon la tradition musulmane, bénédiction de Dieu donnée
à l’homme afin qu’il puisse goûter, sur son
dos, une préfiguration des plaisirs célestes. Chantilly,
ce sont les plus belles écuries du monde, le lieu de mémoire
d’une culture de 5000 ans, l’aventure de l’homme et
du cheval, à laquelle Votre Altesse est attachée par une
tradition familiale aussi vivace depuis quatre générations.
De l’épopée légendaire du départ de
Perse du Premier Aga Khan sur ceux qu’on appelait les plus beaux
chevaux de la terre, jusqu’aux victoires, elles aussi légendaires,
de vos pur sangs, les chevaux sont les compagnons et les fidèles
alliés de votre famille, témoins silencieux d’un
temps révolu et garants de la continuité d’une magnifique
tradition. Cette tradition est venue rencontrer au domaine de Chantilly
la passion d’un patrimoine vivant que plusieurs centaines de milliers
de visiteurs découvrent chaque année. À travers
la rénovation de l’hippodrome, achevée en 2004,
Votre Altesse a permis que se perpétue également celle
des courses brillantes instaurées au XVIIIe siècle, dont
le Prix de Diane ou le Prix du Jockey Club sont aujourd’hui le
prolongement, célébrations aussi festives que prestigieuses
pour l’équitation française.
L’année suivante, vous vous êtes pleinement engagé,
à la suite d’échanges déterminants avec feu
le chancelier Pierre Messmer et M. le Chancelier Gabriel de Broglie,
assisté par M. Alain Decaux, dans un projet de rénovation
et de développement du domaine, géré par une structure
que vous avez créée, la Fondation pour le développement
et la sauvegarde de Chantilly.
La tâche est immense mais elle ne vous rebute pas : pareil à
Le Nôtre lançant un plan de 20 ans pour réaliser
des jardins dignes des lieux, c’est également un vaste
projet de 20 ans englobant la totalité du site que vous décidez
de soutenir. Destiné à rendre au domaine sa splendeur
d’antan par la restauration du château (nous venons d’en
voir une éclatante manifestation avec l’achèvement
de la restauration de la Grande Singerie), mais également des
collections, la réhabilitation et la restitution du parc à
l’époque des Condé, le plan consiste également
en un projet global d’aménagement qui permettra d’assurer
la pérennité économique et environnementale du
domaine, tout en l’imposant comme une référence
culturelle incontournable.
Ainsi, grâce à un prince d’Orient qui sut en prendre
la mesure, le legs précieux d’un prince d’Occident
pourra-t-il être durablement préservé.
Oui, c’est bien l’ambition des grands princes français
qui se voit ainsi relevée par Votre Altesse lorsqu’elle
se fait l’artisan d’une renaissance aussi spectaculaire
dans sa réalité que modeste dans sa formulation : vous
affirmez ainsi n’être à Chantilly qu’un simple
« passeur » et cette humilité en dit plus que bien
des mots. Car qu’y a-t-il de plus utile au monde d’aujourd’hui
que des « passeurs » ?
« Il n’y a pas de choc des civilisations mais des ignorances
», ne cessez-vous de répéter. Vous vous élevez
souvent contre la méconnaissance de la complexité du soi-disant
« monde musulman » par les pays occidentaux, mais également
contre l’ignorance des pays de la sphère musulmane s’agissant
de leur propre histoire. Cette ignorance née de la paresse intellectuelle,
de la fermeture d’esprit ou souvent imposée par des motivations
politiques évidentes, vous la considérez comme la principale
menace de notre monde. Contre ceux qui veulent simplifier pour mieux
tromper, nier la diversité du monde pour mieux légitimer
leur action, votre entreprise dans le domaine de l’éducation
et de la culture s’apparente à une croisade pour le pluralisme,
thème qui vous est, peut-être, le plus cher. « La
défense du pluralisme n’est pas un pâle compromis,
c’est un impératif sacré », avez-vous pu dire
tout récemment à l’Institut d’Etudes Politiques
de Paris.
Dans cette bataille, vous estimez que l’art et la culture ont
un rôle essentiel à jouer. Si la culture façonne
l’identité de chaque communauté en lui faisant prendre
conscience de son unicité, elle peut également être
le vecteur mystérieux d’un dialogue entre les civilisations
à travers le « musée imaginaire ». Les deux
magnifiques expositions que nous avons pu admirer cette année
au Louvre, « Chefs d’œuvre islamiques de l’Aga
Khan museum » et « Le chant du monde, l’art de l’Iran
safavide » témoignaient de cette certitude, en montrant
le foisonnement esthétique d’un monde dont l’apogée
a toujours coïncidé avec les périodes d’ouverture,
comme vous aimez à le souligner.
Vous avez également souhaité que le futur Aga Khan Museum
de Toronto, conçu par l’architecte Fumihiko Maki, élève
de Kenzo Tange, soit une illustration de la diversité historique,
culturelle et géographique de la culture islamique ainsi qu’un
forum d’échanges permanents entre le monde islamique et
le monde occidental ; le futur Musée maritime de Zanzibar, dédié
à la présentation des différentes cultures maritimes
de l’Océan indien, sera lui aussi conçu comme un
lieu de dialogue entre Afrique, Moyen Orient et sous-continent indien.
A travers toutes ces initiatives, vous vous faites le défenseur
d’une vision spirituelle de l’art comme pont entre les hommes,
creuset où le génie des peuples s’exprime sous une
forme reconnaissable universellement.
Vous incarnez vous-même aujourd’hui un pont entre ces deux
sphères si ignorantes d’elles-mêmes, le « monde
occidental » et le « monde musulman ». En personnifiant
une exigence d’excellence, de compréhension et de solidarité,
vous défendez une conception de la spiritualité et de
la responsabilité humaine dans laquelle tout individu peut se
reconnaître. Cette sagesse dessine aujourd’hui l’impératif
catégorique d’un monde cerné de menaces et de catastrophes,
où la vitesse et la technologie ne garantissent ni le respect
ni l’épanouissement de la personne humaine.
Votre pensée et votre action de citoyen du monde au sens des
Lumières représentent une richesse et une chance dans
la configuration du monde contemporain tout en s’accompagnant
d’une discrétion, d’un pragmatisme et d’une
humilité dont vous ne cessez de rappeler la valeur ultime.
Vous croyez, comme nous, à la prédominance des œuvres
de l’esprit. Vous pensez, avec nous, que l’intelligence
est affaire de complexité, que le pluralisme est synonyme de
richesse, et que c’est dans le partage des connaissances que se
construit la pensée la plus digne de l’homme : oui, Votre
Altesse a bien sa place au sein du « Parlement des savants ».
Alors si votre modestie doit être exceptionnellement mise à
mal aujourd’hui, qu’il me soit permis de dire, au nom de
tout l’Institut de France réuni en ces lieux, que nous
sommes très fiers et très heureux de compter désormais
votre Altesse parmi nous.
Je vous remercie.