Cher Seiji Ozawa,
Avant de me lancer dans ce discours de bienvenue que vous m’avez
fait l’honneur de me confier, premier acte de ce rituel académique
auquel tant se sont soumis avant vous, laissez-moi vous avertir : il
s’agit d’un genre littéraire très particulier
qui ne tient ni du Haï-Ku, ni de l’épigramme antique
: ce serait plus court ! Mais pour la concision dans l’éloge
ou dans le portrait il faudrait le génie de Sozeki Natsumé,
votre poète préféré, ou l’esprit de
Martial, j’en suis loin !
Avant donc de vous dire à vous-même ce que vous êtes,
ce que vous avez accompli depuis le 1er septembre 1935 où vous
avez pour la première fois souri au monde, avant de vous dépeindre
et de vous louer devant beaucoup de ceux qui, avec affection et admiration
vous accompagnent depuis longtemps, votre famille, votre femme, vos
enfants, vos compagnons, vos complices, vos amis venus ici des quatre
coins de l’univers, de Tokyo, de Matsumoto, de Boston, de San
Francisco, de New York, de Vienne, de Berlin, de Milan….
Avant de vous exprimer quelques unes des raisons qui font que l’on
vous aime et que l’on vous suit, laissez-moi, cher Seiji Ozawa,
saluer la présence de tant de personnalités qui ont tenu
à être ici pour vous dire, à titre personnel et
au nom de ce qu’ils représentent, leur estime et leur reconnaissance.
Madame la Ministre de la Santé, de la Jeunesse, du Sport et de
la Vie associative,
Chère Roselyne Bachelot, on sait votre passion de la musique
: mais peut-être êtes-vous venue saluer en Seiji Ozawa l’éternelle
jeunesse, l’intrépide joueur de base-ball autant que le
grand mire musicien ? Pour ce qui est de la vie associative, à
la tête de ses orchestres vous savez à quelle altitude
il situe le dialogue social !
Madame la Ministre de la Culture et de la Communication,
Votre présence ici, chère Christine Albanel, nous touche
tout particulièrement : elle signifie beaucoup, pour notre compagnie,
pour l’Institut de France, pour ce monde de la musique rassemblé
ici aujourd’hui sur lequel vous exercez une tutelle attentive,
elle souligne l’importance que vous attachez à la relation
si profonde entre la France et le Japon que cette année vient
encore intensifier, et, last but not least, à Seiji Ozawa, lui
qui contribue depuis si longtemps à la vivifier.
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs ,
Vous formez sous cette coupole une conférence diplomatique assez
rare, une manière de Congrès : à vous voir tous
ici rassemblés, représentants de près de vingt
pays, on se croirait au Centre des Conférences Internationales
de l’avenue Kléber plutôt que sous la coupole de
Le Vau ! Votre présence dit le rayonnement universel de notre
nouveau confrère !
Messieurs les Conseillers,
Messieurs les Présidents,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
C’était à Besançon, ce soir du 10 septembre
1959 ; les violoncelles, les flûtes et cymbales antiques du dernier
accord de L’Après-midi d’un Faune s’estompaient
: soudain, sous le sourire désapprobateur mais ravi d’Eugène
Bigot, le très respecté président du Jury, ce fut
une explosion, le public ovationnait, transgressant la règle,
le jeune félin dansant, finaliste du concours de chefs d’orchestre
qui venait de le fasciner, de le charmer tout au long des épreuves
: c’était le début de vos noces avec la France,
avec sa culture et ses musiques ; ces noces, elles se prolongent depuis
près de 50 ans, vous les renouvelez sans cesse par les programmes
de vos concerts en marquant à la France, à ses compositeurs,
à ses artistes interprètes, à Paris, à nos
grandes institutions musicales une fidélité, une attention,
et pourquoi ne pas le dire, un amour tout particuliers.
La fin du XXème siècle, ce siècle qui avait vu
se former, s’épanouir, rayonner votre personnalité
dont désormais ni la musique ni les publics français ne
pourraient se passer, avait été attristée pour
le monde entier et pour notre compagnie par la disparition de Yehudi
Menuhin.
Le siècle nouveau commençait, lui, par une grande joie,
celle votre élection parmi nous le 27 juin 2001!
Sept ans plus tard - le temps académique doit s’accorder
souvent au calendrier des grands artistes migrateurs - c’est avec
une émotion toute spéciale que je vous accueille sous
cette coupole au nom de mes confrères, de vos confrères,
dans cette Académie où vous retrouvez beaucoup d’amis
et où sont toujours présents – vous croyez aux forces
de l’esprit - Menuhin bien sûr, mais aussi le cher Olivier
Messiaen, celui que vous nommez affectueusement, respectueusement votre
« bon géant » ; celui dont l’oeuvre et la personnalité
ont marqué votre vie.
Vous voilà académicien, donc, vous aussi, immortel !
Immortel ? Vous l’étiez devenu déjà, à
la force de votre talent, il nous faut en convenir, bien avant cette
élection qui n’intervenait, à cet égard,
que pour ampliation si j’ose dire !
Mais revenons à Besançon, à la France et à
votre destin : par quels mystérieux chemins un jeune musicien
japonais, né en Chine, pianiste surdoué condamné
par un accident de rugby à renoncer à Chopin et à
Liszt et qui choisit, par défaut, de devenir chef d’orchestre
arrive-t-il au pied de la forteresse de Vauban ?
Vous étiez étudiant, impécunieux et vous aviez
trouvé un « job » rémunérateur on l’espère
: vous étiez représentant d’une grande marque de
motocyclettes japonaises que vous proposez aux détaillants français
! L’histoire ne dit pas si votre halte dans la « vieille
ville espagnole » a contribué à accentuer notablement
le déficit de notre balance commerciale avec votre pays natal
; il est certain en revanche que l’affiche du prochain concours
international de chefs d’orchestre changera le cours de votre
vie : vous vous inscrivez, vous remportez le premier prix à l’unanimité,
Charles Münch, membre du jury, directeur de l’Orchestre Symphonique
de Boston, le successeur de Koussevitzky, dédicataire de la Turangalila,
de Pierre Monteux , créateur du Sacre du Printemps,
ne vous lâche pas : il vous entraîne à Tanglewood,
le festival dont il est l’âme, où l’orchestre
réside chaque été : vous découvrez ce lieu
magique où la musique habite chaque are d’un paysage verdoyant,
où les plus jeunes et les plus confirmés des musiciens
se mélangent, se confrontent, offrent à un public curieux
des concerts aux programmes novateurs !
A 17 ans, vous dirigez l’un des ensembles symphoniques les plus
célèbres, les plus exigeants du monde, et vous remportez
le Prix Koussevitzky, voilà, en écho à votre triomphe
bisontin, une confirmation éclatante sur l’autre rive de
l’Atlantique ; désormais le décor est planté
: l’Europe, l’Amérique et votre cher Japon seront
les trois pôles de votre magnifique carrière.
Münch vous garde auprès de lui ; après Hideo Saïto,
votre maître, celui à qui vous devez tout, ou presque,
auquel vous ne cessez de rendre hommage et qui vous a appris l’amour
de la musique, l’analyse, la technique, la rigueur, le souci du
moindre détail, nous y reviendrons, Münch vous enseigne,
lui, la liberté : sous sa baguette, dites-vous, « la moindre
ligne de cordes ou de bois semblait venir là, comme par hasard,
pour former avec le reste un ensemble magique. »
Mais dans le monde musical, les nouvelles vont vite ; votre talent s’affirme
à Boston jour après jour : les musiciens de l’orchestre,
les solistes invités, Charles Münch lui-même, si chaleureux,
si généreux, s’en font les hérauts ;
Herbert von Karajan qui sait tout, vous appelle à Berlin ; vous
devenez l’assistant de ce génie intransigeant et souvent
ombrageux ; mais là aussi, votre charme opère, vous le
séduisez par tous vos dons : votre sens inné de la sonorité
et de la ligne, votre travail acharné, votre dévouement,
votre soif de savoir.
Si Charles Münch vous a fait ressentir l’espace, l’air,
dites-vous, qui circule dans la musique, Herbert von Karajan vous enseigne
à saisir les lignes qui la parcourent, à organiser un
mouvement entier autour de son idée centrale : il vous reproche
amicalement de vous « perdre dans les détails »…avait-il
raison ? Vous avouez lui devoir d’avoir pu comprendre et diriger
Sibélius par exemple, en demandant aux musiciens d’écouter
plus attentivement ce que font leurs collègues et de s’en
servir, l’expression est de vous, comme de « rampes de lancement
» pour leurs propres interventions.
Dès les premiers mois de ce travail passionnant auprès
de Karajan, Leonard Bernstein, qui vous a repéré et que
vous connaissez, vous offre à son tour de devenir son assistant
à l’Orchestre Philharmonique de New-York : et vous voilà
tel l’âne de Buridan ! Que choisir ? Karajan ? Bernstein
? A cette époque, on le sait, les deux grands chefs qui s’estimaient
étaient rivaux : ils se disputaient par maisons de disques interposées,
de capitale en capitale, à Vienne surtout, l’empire de
la musique ; Karajan lui-même tranchera : il vous encourage à
partir pour New-York, à travailler auprès du grand démiurge
; il le fait non sans malice : il vous demande de lui rapporter par
le menu comment travaille le grand Lennie !
Cependant vous n’oubliez pas votre patrie, le
Japon ! Vous pensez à vos parents, à ce père, bouddhiste,
que vous vénérez, à votre mère, chrétienne
qui, en vous emmenant le dimanche à l’office, vous fait
découvrir l’univers si riche de la musique liturgique,
et d’abord Jean-Sébastien Bach ; vous faites partie de
la maîtrise de votre église ; faut-il voir là ce
qui a déclenché en vous cette passion de la musique occidentale,
cette soif de la connaître et d’en faire votre vie ?
A seize ans, vous entrez à la Toho Garkuen - le premier conservatoire
de musique occidentale du Japon ; vous y devenez le disciple du grand
pédagogue le chef d’orchestre Hideo Saïto, l’un
des co-fondateurs de cette école, bientôt la plus importante
de votre pays. Vous en sortez couronné d’un premier prix
de composition et de direction d’orchestre.
Jamais vous n’oublierez ce que vous devez à Hideo Saïto
; et c’est pour perpétuer sa mémoire, son œuvre
d’éducateur et d’interprète, pour lui rendre
le plus vivant des hommages, que vous fondez en 1984, avec Kazuyoshi
Akiyama, l’Orchestre International Saïto Kinen, littéralement
« Pour honorer la mémoire de Saïto ».
Cet ensemble, votre « inestimable trésor » comme
vous aimez à le désigner, réunit, sous votre direction,
l’été au Japon, et en tournées dans le monde,
une centaine d’instrumentistes japonais, anciens élèves
de Saïto pour la plupart, membres le reste de l’année
de grandes formations symphoniques occidentales.
Ils vous retrouvent toujours avec le même enthousiasme, la même
passion de découvrir, de redécouvrir les chefs d’œuvre
que vous n’avez cessé d’interroger tout au long de
cette quête qui vous a mené de la direction artistique
du festival de Ravinia à celle de l’orchestre symphonique
de Toronto que vous dirigerez de 1964 à 1969 : c’est là
que vous rencontrez Mstislav Rostropovitch : il est votre soliste dans
le Deuxième concerto pour violoncelle de Chostakovitch,
il sera votre ami pour la vie, l’un de vos maîtres à
penser à l’égal du Mahatma Gandhi et de votre père
! Vous ne vous quitterez plus : vous vous réunirez souvent, pas
assez à votre gré, aux quatre coins du monde pour faire
ensemble de la musique, pour parler, pour rire ensemble ; tout ce qui
vous concerne le touche : la disparition de votre mère le bouleverse
vous saurez plus tard le long voyage qu’il fit, discrètement,
pour se recueillir sur sa tombe ; pour vous comme pour nous, ses confrères,
sa disparition est une blessure qui ne se referme pas.
Avec vos compagnons de l’Orchestre Saïto Kinen, vous partagez
au gré de programmes foisonnants, beaucoup des œuvres que
vous avez fait vibrer entre 1970 et 1976 pour le public de San Francisco
à la tête de l’ Orchestre Symphonique - vous gardez
là parmi vos plus fidèles complices en musique -, mais
surtout pour le public du Boston Symphony Orchestra que Charles Münch
vous avait confié à vos débuts et dont vous aurez
été, à votre tour, le patron, l’âme
durant 28 saisons, l’un des plus longs règnes de l’histoire
de la musique occidentale !
L’Histoire ? Vous vous y installez tout naturellement, non seulement
par votre charisme et votre immense talent, non seulement par vos interprétations
si respectueuses mais si personnelles des grands textes, mais surtout
parce qu’accentuant une tradition voulue par vos prédécesseurs,
vous ne créez pas moins de 26 œuvres symphoniques de compositeurs
majeurs de notre temps : avec le plus large éclectisme, ne vous
laissant guider par aucune chapelle, ne suivant que votre goût,
votre curiosité qui répond à celle de vos musiciens
et de votre public c’est pêle-mêle à John Cage,
à Leonard Bernstein, à Peter Maxwell-Davies, à
Alexander Goehr, à Michael Tippett, à Peter Lieberson
entre autres et aussi bien sûr à Henri Dutilleux que vous
passez des commandes, c’est sous leur regard que vous jouez pour
la première fois des pièces dont beaucoup s’inscriront
d’emblée au répertoire des grands orchestres du
monde !
Vous ne vous contentez pas de créer une œuvre et de passer,
comme beaucoup, à la suivante ! Vous la reprenez, la réinscrivez
dans vos saisons pour que l’orchestre se l’approprie, que
le public se familiarise avec elle, la fasse sienne lui aussi ; à
cet égard, le programme d’un concert, celui que vous dirigez
le 26 octobre 2001 dans votre dernière saison à Boston,
sonne comme un manifeste :
Vous débutiez par Dream/Windows, une oeuvre complexe
de Toru Takemitsu, votre compatriote, lui comme vous, fasciné
par Debussy et par Messiaen, et, comme vous, l’artisan d’une
synthèse profondément originale entre l’Orient et
l’Occident. Vous poursuiviez en reprenant The Shadows of Time,
cette œuvre en cinq mouvements que vous aviez obtenue, heureux
homme, du grand Henri Dutilleux et que vous aviez créée
à Boston en 1997. Vous terminiez enfin par une interprétation
magistrale de l’Héroïque de Beethoven, pour
inscrire symboliquement cet adieu tout provisoire dans la grande tradition
romantique où cet orchestre prestigieux s’illustre depuis
plus d’un siècle !
En 2001 vous quittez Boston pour devenir le premier directeur musical
de l’Opéra de Vienne depuis longtemps ; là, vous
succédez à près d’un demi-siècle de
distance à votre maître Karajan, mais aussi à Karl
Böhm, à Richard Strauss et à Mahler ! Quel héritage…
Vous vous étiez préparé depuis longtemps à
cette vie d’opéra ; Karajan, le premier, vous y avait poussé
: « Seiji, vous êtes obnubilé par l’orchestre
symphonique, vous avez besoin d’un autre horizon dans votre vie
de musicien ! » Et, dans l’été 1969, à
Salzbourg, c’est avec Cosi Fan Tutte qu’il vous
fait débuter : ce répertoire lyrique, vous l’attaquez
par la face nord en quelque sorte : la fraîcheur, l’originalité
de votre approche du long chef d’œuvre de Mozart ne vous
vaut pas que des bravos ; les tenants de la tradition mégottent
mais vous y gagnez de nouveaux admirateurs ; c’est là que
je vous découvre moi aussi, c’est là que je forme
le vœu de vous rencontrer et, qui sait, de travailler un jour avec
vous…
La Providence veille : elle s’appelle Rolf Liebermann, ce grand
maître auprès de qui je ferai mon apprentissage : c’est
lui qui vous appelle à Paris.
Olivier Messiaen, qu’il a su convaincre d’écrire
son premier opéra - ce sera Saint-François d’Assise,
vous connaît bien ; vous admirez son œuvre depuis qu’à
16 ans vous l’avez découverte à Tokyo ; et puis,
vous êtes venu le voir un soir, à sa tribune de l’orgue
de la Trinité et vous êtes devenu son élève.
Ce n’est pas seulement en ce qu’elle est marquée
par l’Orient que sa musique vous est proche : ce qui vous fascine
en elle c’est, dites-vous, « qu’elle est unique, profondément
originale, qu’elle ne se rattache à aucune tradition »
, mais aussi c’est que la richesse de ses timbres, de ses couleurs,
de ses rythmes si subtils est bien spécifique de cette musique
française que vous aimez : vous aimez Debussy que Pierre Boulez
a contribué à vous révéler naguère,
vous êtes fou - c’est vous qui parlez - de Paul Dukas, de
Roussel, de Ravel,de Fauré, de Poulenc surtout que vous placez
très haut dans votre panthéon où Messiaen rayonne
d’un éclat spécial !
C’est donc à vous que Liebermann et Messiaen décident
de confier la création de l’œuvre en devenir : il
faudra plus de dix ans au compositeur pour en venir à bout ;
c’est par sa création à l’Opéra que
Liebermann voulait voir célébrés les cent ans du
Palais Garnier, le 5 janvier 1975. Las ! Messiaen joue les prolongations…
Reportée à juin 1980 pour marquer la fin du mandat d’un
directeur sans lequel l’Opéra de Paris ne serait que ce
qu’il est, c’est finalement le 28 novembre 1983 que Massimo
Bogianckino, aura le privilège d’inscrire au répertoire
de la grande maison l’opus géant auquel votre nom reste
à jamais attaché : ce chef d’oeuvre, vous en avez
accompagné la gestation à chacun de vos passages à
Paris ; vous vous rappelez :
« quand Messiaen m’a montré les
premières pages de sa partition j’ai été
frappé par le fait que la musique n’était pas mesurée
: il m’a joué la scène à l’orgue et
tout se mettait en place, sans que l’on puisse compter les temps
comme l’on fait d’habitude : aucun musicien occidental n’a
à ce point compté sur l’organisation naturelle des
notes et des idées. C’est en cela que Messiaen est le plus
oriental des occidentaux »
C’est pour cela sans doute que vous êtes
chez vous dans cette pensée musicale qu’une mémoire
légendaire vous permet de comprendre et d’interpréter
mieux que quiconque.
De la mémoire, il en a fallu beaucoup aussi au chœur de
l’Opéra, préparé par le cher Jean Laforge,
à José Van Dam, créateur de l’écrasant
rôle-titre, à Christiane Eda-Pierre, ange ineffable, à
Kenneth Riegel, le lépreux, à Michel Sénéchal
enfin pour ne citer que les principaux de vos complices dans cette monumentale
aventure.
Mais avant ces moments mémorables, vous aviez eu plusieurs raisons
de vous familiariser avec l’orchestre, les choeurs et tout l’appareil
de l’Opéra de Paris : c’est à vous et à
Jorge Lavelli que Liebermann avait confié en 1979 un spectacle
qui a fait date ; il réunissait dans la même soirée
L’Enfant et les Sortilèges de votre cher Ravel
et l’Oedipus Rex de Stravinsky.
C’est à Paris que vous avez dirigé, cette fois à
l’invitation de Bernard Lefort, Tosca, Fidelio et
Falstaff ; pendant les répétitions de cet ouvrage
aux ensembles si délicats vous demandez conseil, par téléphone,
à Herbert von Karajan, qui est devenu votre ami ; vous vous rappelez
avec gratitude ce conseil de votre grand aîné qui vous
tirera d’affaire : « Seiji, battez deux mesures en avance,
vous aurez ainsi le temps pour placer chaque groupe dans l’espace,
les chanteurs sauront où en est l’orchestre et l’orchestre
saura où en sont les chanteurs. »
Désormais l’opéra est indissociable de votre carrière
: et c’est à Matsumoto, petite cité nichée
au centre du Japon que vous convainquez les édiles d’édifier
une salle de deux mille places pour y créer votre festival musical
: pourquoi Matsumoto ?
Là-bas, à trois heures de tout centre urbain d’importance,
pas de dieu tutélaire impérieux comme dans les collines
de Haute-Franconie, là-bas, ni maison natale du genius loci,
ni Palais Archiépiscopal, ni limousines de luxe comme aux rives
de la Salzach, là-bas, pas de mondanités à prétexte
musical, pas d’économistes colloquants ni de germano-pratins
bronzés comme au pied de la Sainte-Victoire ! Non, Matsumoto
c’est le lieu de la musique, de la musique sans emphase, de la
musique sans vanités ; c’est votre Prades ; avec vos amis
du Saïto Kinen vous y donnez des concerts symphoniques, de la musique
de chambre, et, avec des chanteurs soigneusement distribués,
une nouvelle production d’opéra à la fin de chaque
été. Oedipus Rex d’abord, que vous avez
confié à Junie Taymour, la surprenante plasticienne new-yorkaise
et à Jessie Norman, puis The Rake’s Progress,
puis encore Jeanne au Bûcher avec Marthe Keller ; nous
nous retrouvons enfin pour des co-productions avec l’Opéra
de Paris qui seront parmi les rares moments de vrai bonheur que j’aurai
eus à la tête de ce turbulent organisme : vous fédérez
les énergies de Francesca Zambello et de toute une théorie
de nonnes talentueuses pour les mener jusqu’à la scène
finale - Oh ! L’efficace guillotine ! - dans Dialogues des
Carmélites : Poulenc et Bernanos là-haut doivent
vous bénir d’avoir eu l’audace d’offrir à
ces foules japonaises avides de le comprendre ce mystère sacrificiel
si éloigné de leur codes ancestraux … à Paris,
c’était autre chose : vous y avez fait pleurer beaucoup
d’esprit forts, et j’en connais certains dont ce spectacle
a bouleversé la vie.
Et puis ce fut La Damnation de Faust de Berlioz que nous avons
présenté ensemble à l’Opéra Bastille,
après Matsumoto, dans la magique vision de Robert Lepage. José
Van Dam en sera lui aussi : vous êtes fidèle à vos
artistes !
Laurent Pelly rejoindra bientôt la liste de vos collaborateurs
heureux avec Gianni Schicchi et l’Heure Espagnole, à
Tokyo puis au Palais Garnier.
Enfin, vous avez noué un lien artistique très fort avec
le grand metteur en scène Robert Carsen : avec lui c’est
Jenufa et Janacek que vous faites découvrir au public
de votre Festival, avec lui c’est Elektra que vous faites
triompher à Tokyo après Florence, avec lui, c’est
à Paris, entre deux grèves, puis à Tokyo que vous
accompagnerez du Venusberg jusqu’à sa rédemption
Tannhaüser, le paria chantant !
Ces spectacles, du moins ceux que nous avons pensés et réalisés
ensemble, je les ai tous en mémoire comme les moments privilégiés
d’une collaboration trop rare : celle qui naît de la confiance,
du respect, du sérieux et de la gaieté partagés.
Chaque soir à l’Opéra Bastille ou au Palais Garnier
j’étais, comme vos interprètes, pris dès
la première note par la grâce qui émane de vous
et qui nous irradie tous, musiciens dans la fosse, chanteurs, choristes
sur la scène, public enfin, charmé par cette tension souriante,
cette énergie contenue, et cette élégance exhalée
de mesure en mesure, tout au long du discours musical ; il m’est
arrivé souvent, vous l’avouerai-je, de rester là,
ans mon bureau pendant tout un acte, incapable de quitter des yeux l’écran
du téléviseur où, en direct, vous me faisiez face,
comme si j’étais à moi seul tout l’orchestre,
tout le plateau : je suivais vos gestes, ces accents esquissés,
cette articulation si dansante qui engage tout votre être, vos
yeux, vos bras, votre corps jusqu’à cette célèbre
chevelure qui, elle aussi participe du signal que vous impulsez à
tous les interprètes placés sous votre autorité
;
Autorité ? Le mot est mal choisi : pour vous il faut parler d’aura,
d’une totale intimité avec la partition, d’une telle
intelligence du texte musical que l’on croit lire toute l’œuvre
à vous la voir danser !
Car c’est bien de danse qu’il s’agit ! Comme une bacchante,
vous êtes possédé, habité tout entier par
l’ouvrage, c’est lui votre chorégraphe ! Et quel
grand danseur vous êtes, cher Seiji !
Souvent en vous regardant je pensais aux musiciens qui, eux, recevaient
dans la fosse, au même moment, ce lumineux message qui émane
de toute votre personne : avec vous tout semble clair, limpide, évident
: il suffit d’être là semble-t-il, pour être
partie prenante à ce ballet miraculeux que vous dicte la musique
: comme tout semble facile avec vous, les passages les plus intenses,
les moments les plus allègres !
« Vous chargez tous les cœurs sur d’invisibles ailes
»
Ce vers, tout autant que Nijinsky, vous auriez pu l’inspirer à
Cocteau, j’en suis sûr !
Pour parler plus pertinemment de votre façon de faire la musique,
il faudrait être l’un des musiciens qui la font avec vous,
ou bien encore l’un de ses compositeurs dont vous créez
l’œuvre : comment oserais-je esquisser davantage l’image
de votre talent devant Henri Dutilleux , lui,dont Renée Fleming
a créé Le Temps, L’Horloge à Matsumoto
sous votre direction l’an dernier, lui qui sera là auprès
de vous, comme aujourd’hui, lorsque vous révèlerez
avec elle et l’Orchestre National de France ce nouveau chef d’œuvre
l’an prochain à Paris.
Un autre, me semble-t-il, vous a compris ; laissons le parler :
« Il nous arrive cette impression que, bien des fois, j’ai
ressentie ; c’est que l’art disparaît pour ainsi dire
et que nous ne nous trouvons plus qu’en présence de la
[musique] vivante conquise et domptée par ce miraculeux artiste.
Et dans cette [musique ] recréée avec son mécanisme
cosmique, dans cette vie soumise aux lois des mouvements planétaires,
le rêve, avec ses chaudes haleines d’amour et ses spasmes
de joie, bat de l’aile, chante et s’enchante. »
Etait-ce après la première de Saint-François
d’Assise qu’Octave Mirbeau parlait ainsi ?
Non, bien sûr ! Vous l’avez deviné, c’est de
Claude Monet qu’il s’agit sous sa plume, de Claude Monet,
votre peintre préféré, dont l’œuvre
s’accorde si profondément à votre approche de la
musique !
Cette maîtrise, cette vision du monde musical que vous vous êtes
forgée grâce à vos maîtres et que vous avez
mûrie tout au long des étapes d’une vie aussi riche,
cette expérience et cette sagesse, comme Yehudi Menuhin naguère,
vous voulez les transmettre : votre impressionnante discographie ne
répond pas à elle seule à votre exigence : donner
aux générations qui vous suivent autant et même
davantage que ce que vous avez reçu de vos maîtres!
C’est donc tout naturellement que vous fondez en 2000 l’Ongaku
Juku, l’orchestre japonais des jeunes, puis en 2003 le Tokyo Nomori
Opera, la première compagnie lyrique du Japon ; enfin, en 2004,
en Europe, sur les bords du Lac Léman si cher à Stravinsky,
vous créez l’IMAS, l’International Music Academy
Switzerland ! Là, sous votre direction attentive, les meilleurs
professeurs retrouvent les plus doués des jeunes musiciens que
vous avez choisis : ils leur enseignent la pratique de la musique de
chambre et l’exercice de la forme orchestrale. Vous y accueillez
les artistes de tous les pays et toutes les pratiques instrumentales.
La musique d’aujourd’hui vous doit énormément,
cher Seiji.
Pour cela notre reconnaissance est immense !
Celle de demain vous devra tout autant ! N’est-ce pas là
votre manière à vous d’être immortel ?
Soyez donc le bienvenu parmi nous, Seiji Ozawa, cher Maître, mon
ami et désormais, mon cher Confrère !