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Thomas Mann et Le Docteur Faustus.
Le Diable et la Musique
Serge NIGG


Séance du mercredi 26 avril 2006

 

Accueil de
M. Serge Nigg, Membre de l’Académie des Beaux-Arts
par M. François-Bernard Michel,
Président de l’Académie des
Beaux-Arts

 

Monsieur, cher confrère,


Vous vous êtes proposé de venir nous parler aujourd’hui d’un livre énigmatique, touffu et vénéneux, le Docteur Faustus de Thomas Mann. Cette immense œuvre de près de 1000 pages retrace la destinée tragique d’un musicien, Adrien Leverkühn, double imaginaire de Schönberg et de Nietzsche, dont l’œuvre culmine et s’achève au moment où l’Allemagne bascule dans la barbarie du nazisme. Thomas Mann déploie dans cette œuvre étonnante une extraordinaire profondeur d’analyse sur la musique et la nature profondément ambiguë de cette dernière.
Je ne m’attarderai pas sur les points dont vous avez souhaité nous parler aujourd’hui, et notamment sur l’idée que la musique a forcément partie liée avec les forces obscures du monde souterrain…

Laissez-moi seulement rappeler quelques mots de votre parcours à l’attention du public venu vous écouter aujourd’hui.
Entré à 17 ans, en 1941, au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris dans la classe d’Olivier Messiaen, puis dans celle de contrepoint et fugue de Simone Plé-Caussade, vous en sortez en 1945. Dès 1943, vos premiers ouvrages sont exécutés au concert : la 1ère Sonate pour piano et votre première œuvre symphonique, Timour, que crée en 1943 Roger Désormière à la tête de l’Orchestre National. A l’instar de tout un groupe de jeunes compositeurs d’alors, vous êtes profondément marqué par votre rencontre avec René Leibowitz, disciple de Schönberg, qui vous initie à la technique dodécaphonique. Vous écrivez en 1946 ce qui peut être considéré comme la première œuvre rigoureusement dodécaphonique conçue en France : les Variations pour piano et 10 instruments.
N’éprouvant qu’un goût modéré pour les recherches purement abstraites et formelles, vous vous éloignez dès 1950 de la technique sérielle. Certaines de vos œuvres peuvent être considérées comme une réaction vive contre les règles trop étroites de ce catéchisme alors dominant : le 1er Concerto pour piano et orchestre (1954), le 1er Concerto pour violon et orchestre (1960), le Concerto pour flûte et cordes (1960). Au cours des années 1960 s’impose chez vous une nouvelle période dodécaphonique, mais dans laquelle vous dépassez tout systématisme. C’est cette période d’équilibre où le souci de la beauté sonore, de l’expression, se voit lié à l’exigence d’une langue musicale sans complaisance : vont se succéder la Jérôme Bosch-Symphonie (1960), Histoire d’œuf (d’après Blaise Cendrars, 1961), commande de la Radio pour le premier concert public des Percussions de Strasbourg, le Chant du Dépossédé (1964) d’après des notes poétiques de Stéphane Mallarmé, Visages d’Axël inspirés de l’œuvre de Villiers de l’Isle-Adam (1967), Fulgur (d’après Héliogabale ou l’anarchiste couronné d’Antonin Artaud) en 1970.

Parallèlement à votre travail de composition, vous vous consacrez au développement de la vie musicale française et à l’enseignement. En 1956, vous êtes nommé au Comité de la Musique de la Radiodiffusion française. En 1967, vous entrez à la Direction de la Musique où vous êtes chargé par Marcel Landowski de l’Inspection des Théâtres Lyriques Français, poste que vous occupez jusqu’en 1982. En 1978, vous succédez en tant que professeur de composition à Olivier Messiaen, au Conservatoire national supérieur de Paris ; en 1982 vous est confiée la classe d’instrumentation et d’orchestration nouvellement créée. En 1989 vous êtes élu à l’Académie des Beaux-Arts dont vous êtes le Président en 1995 ; la même année, celle du Bicentenaire, vous assurez la présidence de l’Institut de France.
Il est maintenant plus que temps ce vous laisser la parole, car nous brûlons d’impatience de vous entendre nous conter l’éternel mythe de Faust relu par Thomas Mann. La parole, cher confrère, vous appartient.

Communication prononcée par Monsieur Serge Nigg :


Monsieur le Président, monsieur le Secrétaire perpétuel, mes chers confrères et consœurs, mesdames et messieurs,


Rédigé entre 1943 et 1947, l’un des plus grands livres de la littérature allemande, de la littérature tout court, Le Docteur Faustus de Thomas Mann est un roman encyclopédique qui traite de philosophie, de théologie, d’histoire, mais, surtout, de composition musicale. C’est la vie d’un compositeur, Adrian Leverkühn, qui y est relatée, depuis sa naissance supposée en 1885 jusqu’à sa disparition en 1940. Il ne saurait être question ici, en un si court laps de temps, de dissiper toutes les brumes d’une œuvre foisonnante et, pourrait-on dire, sans limites clairement définies. Tout au plus pourrait-on faire ressortir quelques idées force d’ordre musical, quelques aspects de l’univers intellectuel d’un personnage imaginaire en perpétuelle interrogation, en incessante tension et simultanément habité par une certaine indifférence pour le monde extérieur, engagé dans un cataclysme universel dont le propre pays du musicien était le responsable.

L’existence de notre héros s’arrête en 1940. Il ne connaîtra donc pas l’embrasement du Walhalla. Plus de la moitié de sa vie se déroule pendant l’apogée de l’Empire allemand, sous le règne de Guillaume II. Mais l’engrenage fatal est en place, faisant s’enchaîner inexorablement la guerre de 1914-1918, la défaite, la crise politique, l’effondrement de l’économie, la République de Weimar, les prodromes de l’hitlérisme et son triomphe. Les évènements qui se produisent au cours de toutes ces années résonnent en lui comme un écho affaibli. Les préoccupations et le caractère d’Adrian ne sont que peu ouverts vers l’extérieur. Les éclats du monde ne semblent pas sensiblement l’atteindre. Le personnage est plutôt froid pour tout ce qui ne concerne pas son art. Tourné vers son univers intérieur, il est tout entier voué à la recherche de sa propre perfection, convaincu de ne pouvoir atteindre au génie que par une intervention démoniaque, obsédé par le prix à payer pour recevoir l’illumination suprême, ses ivresses, ses paroxysmes.

Le roman est tellement fouillé, approfondi et fourmille de tant d’idées, de tant de détails relevant d’une haute connaissance de la science musicale que le lecteur en sort fasciné par une telle qualité de réflexion et de pénétration. Un intérêt supplémentaire s’ajoute au récit de la vie de Leverkühn : Thomas Mann emprunte à Arnold Schönberg l’invention de la technique dodécaphonique, autrement dit la technique des douze sons ou système sériel, et l’attribue à son personnage central. Rappelons toutefois que cette connaissance d’une technique un peu abstraite, Thomas Mann la doit au philosophe et musicologue allemand Theodor Adorno, son compagnon d’exil pendant la dernière guerre, en Californie. Adorno fut, à Vienne, l’élève d’Alban Berg.

Le Docteur Faustus est un ouvrage imposant qui ne se lit point facilement, touffu, parfois fastidieux — terme qu’utilisera André Gide à propos d’un autre roman de Mann —, mais fastueux par la pensée, la hauteur de vue, l’intime imprégnation de l’art dont il explore les arcanes en savant musicien. Un autre grand roman s’impose à l’esprit à propos de Faustus. C’est, de Romain Rolland, le Jean-Christophe dont la vie s’inscrit dans la génération précédant celle de Leverkühn. Il s’agit dans les deux cas de la biographie inventée de deux compositeurs allemands, l’un restant attaché à son pays natal malgré ses menaçantes perversions, l’autre émigrant à Paris pour y découvrir la foire sur la place. L’on ne peut éprouver que de l’admiration pour l’œuvre de l’écrivain français. Il a entretenu l’amour de la musique chez plusieurs générations de jeunes lecteurs. Il fut un temps où des jeunes gens, apprentis compositeurs, rêvèrent un jour d’être eux-mêmes Jean-Christophe. Jean-Christophe est un livre pétri de sympathie pour l’humanité, empli de ce sentiment de générosité qui irrigue toute l’œuvre de l’auteur de L’Âme enchantée, de Colas Breugnon et du militant pacifiste d’Au-dessus de la mêlée. Mais, à la différence de Faustus, l’auteur fait peut-être la part trop belle à l’étude sociologique. Il est surtout un moraliste à qui rien de ce qui est humain ne saurait être étranger. Peut-être cette tendance nuit-elle à l’approfondissement des problèmes propres à la composition musicale. Ceux-ci semblent très souvent — trop souvent — effleurés et nous laissent parfois sur notre faim.

Toute l’enfance d’Adrian Leverkühn est habitée par la quête de la connaissance de la musique. Il ne sait rien encore, mais il est curieux de tout. Sur le clavier, il expérimente ce que le hasard accorde à ses doigts malhabiles, aux errements de ses mains. Il accepte tout ce que la réflexion peut suggérer de solutions à sa recherche fiévreuse. Il est d’une intelligence et d’un caractère exceptionnels. Au collège, il est mauvais élève, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours le premier de sa classe. En dehors de l’école, il aime faire de l’algèbre et se joue de difficiles problèmes de mathématiques. Son ami d’enfance, Serenus Zeitblom, son historiographe en quelque sorte qui le suit toute sa vie durant, raconte sa familiarisation autodidacte et secrète avec le clavier. La science des accords, le cadre des tonalités, le cycle des quintes et aussi le prodige que, sans connaissance des notes, sans doigté, il utilise ces trouvailles harmoniques pour toutes sortes d’exercices de modulations et pour la construction de figures mélodiques.

« À peine Adrian connût-il ses notes, poursuit Zeitblom, que, déjà, il s’essayait à des expériences d’accords sur le papier. Sa manie à cette époque d’imaginer des problèmes musicaux et de les résoudre comme des problèmes d’échecs pouvait inspirer de l’inquiétude car il risquait fort de prendre ses inventions et cette résolution de difficultés techniques pour l’art de la vraie composition. Il passait des heures à relier dans un espace aussi réduit que possible des accords qui, réunis, contenaient tous les demi-tons de l’échelle chromatique. Ce que l’école schönbergienne devait appeler plus tard le total chromatique, Adrian l’avait entrevu et expérimenté. Il imaginait la synthèse des lignes mélodiques horizontales et de l’harmonie qui en résultait. Il valorisait nettement le contrepoint par rapport à l’harmonie. “À mon sens, disait-il, on ne devrait jamais voir dans un enchaînement d’accords que le résultat d’un mouvement de voix. Honorer les voix, mais n’honorer l’accord sous aucun prétexte. Au contraire, le mépriser comme subjectif et arbitraire, aussi longtemps qu’il ne peut se justifier par la marche des voix.” »

On touche du doigt ici l’une des raisons de l’attitude de la vieille tradition germanique, malveillante, hostile à l’égard de l’école française qui, elle, accorde plus d’importance à l’accord en soi, à la beauté des enchaînements harmoniques, rares et voluptueux, qu’à la polyphonie proprement dite. On connaît l’anecdote qui évoque Brahms se refusant à recevoir Henri Büsser, premier grand prix de Rome, à son retour de la villa Médicis. Celui-ci se présenta fièrement devant le valet de chambre de Brahms : « Monsieur Henri Büsser, compositeur français ! » Il se vit accueillir par un hurlement. « Il n’y a pas de compositeurs français ! » clama l’auteur du Requiem allemand.

Adrian fait un jour la rencontre d’un jeune professeur qui organise des concerts dominicaux et des conférences dans sa petite ville. Adrian devient vite son élève. Ce professeur, nommé Wendel Kretzschmar, lui ouvre intelligemment les portes de la connaissance musicale, moins à l’aide des traités spécialisés que par l’étude des grandes œuvres et des leçons qu’elles recèlent en elles. La pratique des disciplines de base, surtout du contrepoint, lui assure une technique qui lui permettra plus tard de réaliser les possibilités de création dont il se sent porteur.

Déjà avancé dans la réalisation de son œuvre, il aborde avec Serenus Zeitblom le problème qui semble lui tenir le plus à cœur : le problème de l’écriture libre en opposition avec l’écriture rigoureuse. « L’écriture libre, dit-il, est celle qui ne considère pas que tout le tissu musical doit dériver d’une seule figure, d’un seul noyau, d’un seul groupe de notes, d’un seul cantus firmus. » Comme la fugue sévère, ajouterons-nous, dont l’essentiel de la substance doit être tiré du sujet (le thème) et de son fidèle compagnon, le contre-sujet. De son côté, l’écriture polyphonique rigoureuse, pratiquée jusqu’au XVIe siècle inclus, implique l’intégration de toutes les dimensions musicales en une organisation parfaite dont le matériau, issu d’une figure, utilise les procédés imitatifs (canons, mouvements contraires et rétrogrades, strettes, lignes renversables, augmentation des valeurs rythmiques ou leurs diminution). Bach usera encore abondamment de ces procédés dans des œuvres comme L’Art de la fugue ou L’Offrande musicale.

« Sais-tu, demanda un jour Leverkühn à son ami, à quel moment j’ai été le plus près d’une écriture rigoureuse ? Une fois, dans une mélodie du cycle de Brentano, O Lieb Miden. Tout le morceau procède d’une figure fondamentale, une série d’intervalles variables à l’infini, sorte de mot clé dont les signes se retrouvent partout dans le lied et aspire à le déterminer complètement. Mais le champ des notes est trop restreint. On devrait pouvoir aller plus loin et, avec les douze demi-tons, former des mots plus grands, des mots de douze lettres, des formations de séries desquelles dériveraient strictement la phrase, le morceau entier, voire toute une œuvre. Chaque note de l’ensemble de la composition, mélodiquement et harmoniquement, devrait pouvoir trouver sa filiation avec cette série préétablie. Aucune des notes n’aurait le droit de reparaître avant que toutes les autres n’aient également fait leur apparition. Aucune n’aurait le droit de se présenter qui ne remplît sa fonction de motif dans la construction générale. Il n’y aurait plus une note libre. Voilà ce que j’appellerais, conclut Adrian, une écriture rigoureuse. »

« Aux réticences de son ami, prévoyant un appauvrissement et une stagnation de la musique, Adrian fit entrevoir tous les moyens de développement possible si l’on y englobait les techniques de la variation, l’usage des quarante-huit formes de la série initiale si l’on compte ses formes droites, renversées et récurrentes. »

Il semble du reste étrange que les raisons de cet éventuel appauvrissement, souligné par Serenus, n’aient pas davantage été mises en lumière dans le roman. Le dogme stipulant que toutes les notes de la série étant égales entre elles, donc sans hiérarchie, entraînait l’élimination de tout ce qui avait donné à plusieurs siècles de musique leur extraordinaire puissance expressive (retards, appoggiatures, notes pédales, accords et notes de passage, consonances et dissonances, notes étrangères, modulations). On restait dans l’attente de savoir ce qui pourrait bien se substituer à tout ce qui avait, pendant des siècles, contribué à enrichir le langage et lui donner tant de relief, tant de dynamisme, de variétés et de couleurs.

Quand Leverkühn parvient à l’entière maîtrise de cette technique, on peut penser que l’esprit de l’ancienne tradition du contrepoint rigoureux était revenu habiter la conscience du compositeur. Ce n’est pas pour rien que, dans les Grandes variations pour orchestre (opus 31) de Schönberg, qu’aurait pu écrire Leverkühn, aient été intégrées dans le tissu dodécaphonique les quatre notes lettres du nom de Bach (B est le si bémol ; A, la ; C, ut ; H, si naturel), comme une sorte d’hommage rendu à la tradition séculaire hautement revendiquée par Schönberg.

Dans les multiples entretiens qu’ont Adrian et Zeitblom, de nombreux sujets sont abordés. Ainsi Adrian assure que la musique s’impose toujours une pénitence spirituelle pour expier sa sensualité. Il donne ainsi une explication insolite concernant la succession historique des techniques et des styles. « Le moralisme de la forme, dit-il, sa rigueur, sont destinés à servir d’excuse aux enivrements de la réalité sonore. La musique oscille entre la débauche et la règle conventuelle. La règle, toute la règle, produit un effet réfrigérant. Et la musique a en elle tant de chaleur d’étable et de chaleur de vache qu’elle peut aussi avoir besoin à certains carrefours de règles purificatrices et un peu glacées. » Apprécions la saveur rustique de l’évocation par Adrian de la chaleur de l’étable, de la chaleur de la vache. N’en rejetons pas la trivialité, la rudesse, mais tâchons d’en saisir le sens. Il y a des moments, dans la trajectoire historique de la musique, où celle-ci, grasse comme une nourrissante pâture, expressive à l’excès, abonde en démonstrations sentimentales. Elle peut susciter une euphorie qui s’apparente à ce bonheur sans mélange qu’éprouvait le pauvre paysan d’antan, se blottissant, la nuit, tout contre ses bestiaux et trouvant dans l’étable chaleur rassurante, bien-être et sécurité.

À l’abondance abusive, au gonflement sans retenue de l’expression lyrique, ne peuvent manquer de succéder des actes de contrition, de pénitence. Ceci prend donc des aspects différents selon la nature des traditions de chaque pays, mais aussi, à l’extrême complexité de l’écriture, ne peut manquer de succéder, à certains moments, ce qui passe pour une simplification salutaire. Ainsi, quand les si sévères polyphonies franco-flamandes et italiennes en arrivèrent, à la fin de la Renaissance, à de trop savantes superpositions contrapuntiques, à des combinaisons d’écriture dont la complication et la virtuosité défiaient l’imagination, il fallut bien trouver une solution pour sortir de l’impasse. On ne pouvait aller plus loin dans cette direction. En art, la simplification est souvent synonyme d’enrichissement, de découverte de voies et de valeurs nouvelles. Après Palestrina, la musique se détourna des splendides architectures polyphoniques entièrement vouées à la gloire de Dieu. Elle découvrit la puissance du beau chant et créa son vecteur idéal : l’opéra.

À l’aube du XVIIe siècle, ce fut l’une des premières manifestations du premier style baroque qu’illustra de grande manière Claudio Monteverdi. À l’exaltation de la gloire de Dieu succéda dans l’univers de la musique l’avènement des passions humaines dans toutes leurs richesses et variétés sans limites. Ce fut le culte de la voix qui ouvrit un monde nouveau à la musique, malgré tous les excès d’une technique vocale transcendante et les égarements de la pure virtuosité. Ainsi, sous une apparence de simplification, ce fut le monde intérieur de l’homme qui commença à livrer ses richesses presque inconnues jusqu’alors.

Quand, à l’époque du post-romantisme allemand et de ses avatars successifs, apparurent, par excès de richesse, les boursouflures, l’emphase, les développements hypertrophiés, les conclusions souvent interminables, les conséquences ne manquèrent pas de se manifester. Nous verrons tout à l’heure comment, entre les deux guerres mondiales, réagit la tradition germanique. La musique française, à l’époque de l’impressionnisme debussyste, échappa au schéma leverkühnien car elle n’était pas engagée dans certains débordements de sa voisine d’outre-Rhin. Elle réagit à la domination wagnérienne suivant son goût séculaire, ses penchants naturels, son génie particulier. Ce génie n’était pas celui de la haire et de la discipline, ni celui de la règle étroite d’une école. C’était celui du plaisir de la musique, du désir de respirer librement, d’éprouver le sentiment de la nature. Mais, avant tout, elle joua avec son goût de la volupté sonore. Elle se garda toutefois des trop troublantes séductions de l’hédonisme tentateur. La forme en était parfois masquée, mais elle était toujours solidement construite, malgré une apparence de grande liberté. Elle séduisit avec la sensualité du faune mallarméen et debussyste, pénétré du désir irrépressible de perpétuer l’espèce. Elle fascina avec les jaillissements, les soubresauts, les convulsions, la luxuriance de La Mer, avec les élans apolliniens de Daphnis. Cette musique nous fut donnée sans aucune volonté de rien vouloir démontrer, sans esprit de système, sans volonté dogmatique.

À l’envoûtement wagnérien qui, à juste titre, subjugua toute l’Europe avec les splendeurs de La Walkyrie, de Tristan, de Parsifal, la musique française, à partir de 1890, répondit par une nouvelle manière de concevoir le discours plus essentielle, plus discrète, non diluée. Elle se situa à l’opposé de toute ostentation, de toute outrance dans une expression toujours contrôlée et d’un extrême raffinement. Elle suggéra plus qu’elle n’imposa, ce qui n’empêcha pas le groupe des Six, avec Honegger, Milhaud et Poulenc de renvoyer dos à dos wagnérisme et debussystes au nom d’une simplicité prônée par Cocteau dans Le Coq et l’Arlequin, bible du groupe des Six.

Le schéma leverkühnien s’applique en revanche parfaitement à l’univers germanique. La pénitence spirituelle, le moralisme de la forme, la règle réfrigérante, la rigueur extrême des procédés de composition se concentrèrent au sein de l’école de Vienne, fondée par Arnold Schönberg et à laquelle s’intégrèrent Alban Berg et Anton von Webern, ses disciples. Après une période de tâtonnements, pendant laquelle l’atonalisme se cherchait une règle logique, une cohérence, mais qui ne fut rien d’autre qu’un refus obsessionnel de tout ce qui pouvait rappeler les procédés de la tonalité, Schönberg conçut son système. Celui-ci fut basé sur les rapports intervalliques d’une série choisie parmi les douze sons de la gamme chromatique n’ayant de rapport qu’entre eux. Ce fut l’ordre de succession des douze notes de la gamme, ordre choisi par le compositeur, qui devint la loi suprême — « la règle réfrigérante », aurait dit Leverkühn. À partir de la Suite pour piano (opus 25) qui date de 1923, Schönberg appliqua sa technique avec la révérence du prêtre pour son sacerdoce. Alban Berg jeta des regards mélancoliques et nostalgiques vers le passé, et prit des libertés.

Mais la manifestation la plus extrême de la trinité viennoise, l’œuvre d’Anton von Webern, nous offre en revanche la technique la plus radicale qui se puisse imaginer en ce temps. Elle mettait en cause la conception de la polyphonie, du rythme, de la thématique, la notion de phrase, de développement, les formes héritées, les structures éprouvées, les notions de contraste, de temps, d’unité formelle. Elle procéda à la synthèse de l’horizontal et du vertical, de l’harmonie et du contrepoint. Elle mettait en déroute le consensus tacite admis par toutes les écoles. Il serait difficile de trouver dans l’histoire de la musique un style plus nu, plus austère, oserait-on dire plus décharné. Les enthousiastes déclarent que c’est là pur cristal, quelque substance idéale qui évoquerait la limpidité du diamant. Ils admirent cette ascèse, cette musique proche du silence au discours si concis, au souffle si bref. Rappelons que certaines œuvres de Webern ne se comptent pas en minutes, mais en secondes. Pour René Leibowitz qui en fut le thuriféraire inconditionnel, « chaque soupir est un roman ». « Cependant, poursuit-il, exprimer un roman par un seul geste, un bonheur par une seule respiration, une telle concentration ne se trouve que là où tout sentimentalisme est absent dans les mêmes proportions. »

Les détracteurs, pour leur part, estiment que l’oxygène y est bien raréfié et n’y voient qu’un art émacié, dévitalisé, sans couleurs, un art lunaire. Ils y voient le refus de toute affectivité, de toute émotion, vertus sans lesquelles il semblerait bien que l’art resterait terre infertile, espace stérile.

Un jansénisme intégriste succédait à toutes les formes de débauche et de passion sonores. La théorie de Leverkühn trouvait là une explication extrême.

Mais revenons à notre musicien aux prises avec celui dont il attendait des instants transcendants. Puisque le nom du Diable figure dans le titre de cette communication, il faut bien en venir à celui qui tient une si grande place dans le roman de Thomas Mann, y fait preuve d’une si rare sagacité musicale et de si brillantes qualités d’analyste. Le chapitre central du livre est consacré à une fascinante conversation entre un être bizarre et notre héros. Celui-ci ressent un froid glacial qui lui vient de quelqu’un assis dans la pénombre. L’auteur trace son portrait : « Un béret de sport tiré sur l’oreille, des cheveux roux comme ses cils cernant des yeux rougis. Un visage blafard, une chemise de tricot à raies en diagonale, une veste à carreaux aux manches trop courtes, des mains et des doigts grossiers, une culotte indécemment collante et des chaussures jaunes éculées. Quelque chose comme un minable marlou, un petit proxénète puant. “Je viens pour régler l’affaire”, susurre ce louche personnage. “Ne pourriez-vous pas arrêter ce courant d’air”, demande Leverkühn en frissonnant. À l’évocation d’une affaire à régler, d’un pacte à conclure, au froid hyperboréen qui émanait de l’étrange visiteur, on pouvait imaginer quel était ce clown, ce pitre, cet auguste. Il avait sûrement quelque chose à voir avec le royaume maudit d’où il s’était évadé un temps. Ce royaume n’était autre que le sien, celui de Satan, séjour éternel de la perduta gente, la race perdue. Dans cette immensité de glace où il était d’ordinaire plongé jusqu’à mi-corps, il voisinait avec les félons, traîtres à leur bienfaiteur, les Judas Iscariote, les Brutus et les Cassius. »

Dante décrit ce lieu de cauchemars dans le dernier chant de L’Enfer qui a inspiré l’une des plus belles gravures de Gustave Doré illustrant La Divine Comédie. « Là-bas où les ombres étaient toutes recouvertes de glace et transparaissaient comme fétus de paille, l’empereur du douloureux royaume surgissait hors de la glace du milieu de sa poitrine. » Qu’on ne s’étonne donc pas du froid cinglant qui intentait à l’intégrité thermique d’Adrian.

Au début de la saisissante conversation pleine d’âpreté et de violence qui oppose le musicien au Diable, point culminant du roman, quelques considérations liminaires rappellent le premier pacte conclu quatre années auparavant avec Satan : la possession de l’étincelant génie créateur en échange de la dégradation du corps, en l’occurrence une contamination vénérienne contractée volontairement dans une maison close avec une prostituée nommée Esmeralda. On pense naturellement à Friedrich Nietzsche qui en fit l’amère expérience, payée par une cruelle maladie. Pour Adrian Leverkühn, cette morbide épreuve, n’ayant pas eu les résultats escomptés, conduisit le Diable à revenir à la charge, assurant qu’un nouveau pacte était devenu nécessaire. « Adoncques nous avons diligemment agencé un traquenard pour que tu te jettes dans nos bras... je veux dire dans ceux infiniment petits d’Esmeralda… pour te faire acquérir l’illumination du cerveau que réclamaient si désespérément ton corps, ton âme et ton intellect. Nous avons conclu un pacte et une affaire. Tu l’as sigillé de ton sang, t’es engagé envers nous et tu as reçu notre baptême. Ma présente visite a pour seul objet la confirmation. Tu as obtenu de nous une période de génie, un temps fructueux, vingt-quatre ans. Une fois achevée et écoulée, tu seras emporté. L’amour t’est interdit parce qu’il réchauffe. Ta vie devra être frigide. Voilà pourquoi il ne t’est pas permis d’aimer un être humain. L’illumination laissera intactes jusqu’à la fin tes forces intellectuelles, même elle les stimulera par périodes jusqu’à la transe clairvoyante. Crois-tu à un génie qui n’ait rien de commun avec les Enfers ? L’artiste est frère du dément et du criminel. »

Et il parle de l’inspiration musicale, les deux types d’inspiration, l’une qu’il semble mépriser parce qu’elle provient de Dieu, et la sienne propre qu’il place très au-dessus. L’une est rationnelle car elle passe par le libre arbitre. L’autre est irrationnelle car elle est le produit d’une illumination incontrôlée. « Qui sait encore aujourd’hui, dit Satan dans une envolée enflammée, ce qu’est l’inspiration, la vraie, la vieille inspiration primordiale, l’exaltation à l’état absolument pur de toutes critiques, de toute réflexion paralysante, de tout contrôle mortel de la raison, la transe sacrée ? »

Ainsi sommes-nous appelés à ne point confondre cette inspiration fabuleuse avec celle qui nous est familière et qui parcourt parfois une œuvre entière, ce long souffle divin qui semble ne jamais devoir faiblir, comme dans un adagio de Jean-Sébastien Bach, parachevé par le travail, la technique, le talent ou le génie. « En revanche, dit le Diable, accepte donc cette idée subite, l’affaire de trois ou quatre mesures. Pas davantage. Tout le reste est élaboration, travail de rond-de-cuir, n’est-ce pas ? », ajoute-t-il avec une inconvenante irrévérence. Mais nous savons que le Diable est un peu voyou.

« Prenons les cahiers d’ébauches de Beethoven, dit-il. Aucune conception thématique demeure telle que Dieu l’a donnée. Il la transforme et ajoute en marge “meilleur”. Dans ce “meilleur” nullement enthousiaste, s’exprime une mince confiance en l’inspiration de Dieu, un mince respect à son égard. En revanche, une inspiration vraiment ineffable qui ne laisse aucun choix, aucune alternative d’améliorations ou d’amendements, où tout est accueilli comme une bienheureuse dictée, où les frissons sublimes de l’être visité vous parcourent de la tête aux oreilles, où s’échappe des yeux un torrent de larmes éperdues de bonheur, cette inspiration n’est pas possible avec Dieu car celui-ci laisse trop de latitude à la raison. Elle n’est possible qu’avec le Diable, le vrai seigneur de l’enthousiasme. » La part du Diable est éclatante irréflexion. La part de Dieu est liée au plus grand don que celui-ci accorda naguère aux hommes, le plus grand mais aussi le plus risqué, le plus dangereux parfois, le plus fatal : le libre arbitre.

Dans notre pacifique domaine, le libre arbitre invite le compositeur, le peintre, le sculpteur, le poète à un choix perpétuel, parfois douloureux, qui le convie à une âpre discussion de ses propres idées et de leur mise en ordre, qui le décourage souvent, le désespère parfois, mais peut aussi, plus rarement, l’inonder de fierté. L’inspiration de Dieu impose, plus qu’on ne le croit ordinairement, un travail difficile et laborieux. Les cahiers de Beethoven sont là pour en témoigner. L’idée subite, pour sa part, ne demande aucun travail. Aucune sueur ne perle au front, aucune inquiétude ne vient vous troubler. L’idée subite est toujours gagnante et n’autorise aucune critique, aucun démenti. La notion d’idée subite, qui ne doit rien à la raison mais tout à l’éclair soudain, à la suggestion immédiate, éveille en nous d’innombrables exemples empruntés aux plus grandes œuvres de la musique chez Mozart, Schubert, Schumann, Beethoven, Chopin, Wagner, Brahms, Debussy, Berg et tant d’autres. Le ciel de la musique est constellé de si petites météorites lumineuses qui arrivent abruptement et sans prévenir, merveilleusement douces et tendres, pathétiques ou tragiques. Parfois, elles sont d’une simplicité confondante, comme chez Schubert. Nous en avons voulu donner un exemple d’autant plus convaincant que, pour ainsi dire, il n’existe pas, sinon dans notre imagination hésitante.

On peut parler en l’occurrence d’une énigme musicale qui restera sans doute toujours sans réponse. Celle-ci se trouve évoquée dans un fragment d’Un Amour de Swann, dans La Recherche du temps perdu. Il s’agit bien sûr de la sonate de Vinteuil pour piano et violon dont Swann ne retient de toute l’œuvre qu’un très court fragment, deux mesures à peine, la fameuse « petite phrase ». Nombreux sont ceux qui se sont ingéniés à en découvrir l’auteur présumé. On l’a attribuée à Saint-Saëns, à Reynaldo Hahn, à César Franck, à Gabriel Fauré, à Guillaume Lekeu et à quelques autres. Personne ne sait à qui Marcel Proust a bien pu penser, mais peut-être celui-ci n’a-t-il pensé à personne. Avec notre manie de toujours vouloir tout expliquer et d’après la description si minutieuse qu’en donne Proust, il n’est pas aventureux d’imaginer qu’il puisse s’agir de la quatrième et de la cinquième mesures du mouvement lent de la Sonate de Guillaume Lekeu. Mais cela n’a que valeur d’hypothèse. Pas plus. Cette petite phrase, mal définie ainsi car elle n’est qu’un court fragment de phrase, apparaît huit fois dans le mouvement. Elle est plus ou moins variée dans sa formulation, mais reste toujours sensiblement identique à elle-même. On pense irrésistiblement aux premiers vers du Tombeau d’Edgar Poe de Mallarmé : « Accordant au visage le pouvoir de se modifier au fil des ans tout en restant éternellement lui-même, fidèle pour l’essentiel à l’image originelle. »

Envoûtante, captivante, la « petite phrase » est indissolublement associée à l’amour qui liait naguère Odette de Crécy à Swann : « la petite phrase qui était comme l’hymne national de leur amour », écrit Proust. « Swann, note Proust, tenait les motifs musicaux pour de véritables idées, idées d’un autre monde, d’un autre ordre, idées voilées de ténèbres, inconnues, impénétrables à l’intelligence. Quand il se faisait jouer la petite phrase, il avait cherché à démêler comment, à la façon d’un parfum, d’une caresse, elle le circonvenait, l’enveloppait. Il s’était rendu compte que c’était à un faible écart entre les cinq notes qui la composaient et au rappel constant de deux d’entre elles qu’était due cette impression de douleur rétractée et frileuse. Tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui s’étaient réveillés et étaient remontés pour lui chanter éperdument les refrains oubliés du bonheur. » Ce fragment d’analyse proustienne nous offre un exemple assez convaincant de ce que pourrait être « l’idée subite » : susceptible de s’isoler de ce qui l’entoure, de procurer une jouissance rare, une souffrance cuisante, un frisson sublime et s’incrustant dans la mémoire de façon indélébile.

Proposons trois autres exemples de ce que pourraient être des idées subites. Ainsi, dans la mélodie de Robert Schumann, Mond Nacht (mesures 6 à 12), très courte, parmi les plus émouvantes, les plus tendres qui aient été jamais composées, mille écoutes ne parviendraient pas à en épuiser la fragilité et la suavité. Ainsi, dans la 12e Étude pour piano (opus 8) d’Alexandre Scriabine, les deux premières mesures, un départ foudroyant, une charge de pathétisme, laissent pressentir des fièvres dévastatrices. Ainsi, dans le Concerto pour violon d’Alban Berg (mesures 220 et 221), un moment extatique, au-dessus du fragment du choral de Bach (« C’en est assez, Seigneur ») utilisé pour le choral varié qui constitue la dernière partie de l’œuvre, la ligne de violon, qui s’appuie sur une merveilleuse harmonie, se hisse dans des régions idéales, transcendantes, en une sorte de fusion réconciliatrice. Les eaux anciennes de l’univers tonal se mêlent à celles, nouvelles, du sérialisme.

Avant d’achever cette communication, essayons brièvement de relier l’épilogue de la vie d’Adrian Leverkühn aux origines du mythe faustien. Entre les années 1480 et 1540, vivait en Allemagne un sulfureux personnage à qui la rumeur publique attribuait des pouvoirs magiques. Ceux-ci ne pouvaient avoir été obtenus, dans la conviction populaire, que grâce à un pacte signé avec le Malin. Ce personnage, un certain Georg (ou Johann) Faustus, aurait eu ainsi la possibilité d’exercer sa volonté de puissance, de réaliser ses rêves de grandeur, d’obtenir les jouissances permises ou défendues, d’assouvir ses ambitions. Le pacte qu’il signa en bornait la durée à vingt-quatre années, à l’issue desquelles le paiement devait intervenir.

Quatre siècles plus tard, l’accord conclu entre Leverkühn et son incommode et surtout impitoyable partenaire dura le même temps, mais la nature du pacte était d’une autre qualité. Il s’agissait de l’obtention de l’extrême puissance créatrice, de la perfection artistique, pas seulement celles que dispense le talent, pas seulement celles que donne le génie au sens classique du terme et qui est le témoignage de l’intervention divine, mieux que cela, l’éclat incomparable de l’illumination, le sentiment de vivre la réalité de la transe sacrée qu’Adrian sentait ne pouvoir atteindre sans une assistance diabolique : le génie absolu, la concentration, la condensation, l’essence du génie, quelque chose qui se situe au-delà des limites humaines. « Attends un an, disait Satan, six ans, douze ans. Attends que l’illumination démoniaque, le refoulement de tous les scrupules et des doutes paralysants atteigne au paroxysme. Tu sauras alors pourquoi tu nous as légué ton corps et ton âme. » Les dernières années d’Adrian sont celles au cours desquelles il commence à s’acquitter de sa dette, d’abord par la solitude, puis la maladie, la démence, la tentative de noyade, la mort et l’indicible conclusion.

Quand Adrian Leverkühn disparaît en 1940, la destruction de l’Europe est déjà fortement engagée. Sur des fonds d’enfer, de rage, de tempêtes, d’incendies, de meurtres, se profilent des faces de tourmenteurs sadiques qui semblent surgir des tableaux de Jérôme Bosch. « À cette époque d’août 1940, écrit Thomas Mann, l’Allemagne, les joues brûlantes de fièvre, titubait à l’apogée de ses sauvages triomphes, sur le point de conquérir le monde grâce à un pacte qu’elle avait signé de son sang. » Ce pacte lui aussi avait duré vingt-quatre ans depuis les années 1920-1921 où le fondateur de l’idéologie nazie était devenu chef de bande. Mutatis mutandis, le parallèle peut-il être évoqué entre le dictateur suant le sang et le musicien à l’ambition démesurée, mais pacifique, harmonieuse, d’ordre spirituel et artistique ? Il est poignant de penser que leurs destinées se soient rejointes à l’heure ultime pour une simple mais impardonnable raison : ils avaient voulu, cyniquement pour l’un, imprudemment pour l’autre, franchir les limites de ce qui est permis aux hommes.

Débat

Le président. — Soyez remercié, cher monsieur Nigg, d’avoir réservé à vos confrères et à vos invités la primeur de cette très belle communication, de ce très beau travail. Nos compositeurs diront mieux que moi l’intérêt de ce travail. Mais il me semble que vous avez réalisé là une véritable étude, importante dans l’histoire de la musique contemporaine. Pour ma part, j’ai été époustouflé par cet engagement de Thomas Mann dans le domaine de la composition musicale, ce qui est peu le fait des romanciers.

M. Serge Nigg. — C’est une chose qui m’a prodigieusement intéressé. En général, les écrivains ne connaissent pas très bien les affaires de la musique, notamment en France. Ils sont un peu connaisseurs en Allemagne et dans les pays d’Europe centrale, comme les Tchèques. Mais, en France, il y a une sorte d’allergie. Ici, on constate qu’un écrivain a été capable d’approfondir de grands problèmes de la musique. Je n’en ai donné qu’un pâle aspect. Cela va en effet beaucoup plus loin. Quantités de remarques et d’analyses sont parfaitement prodigieuses. J’ai été passionné par ce livre. Je l’ai lu une première fois il y a très longtemps ; je n’y ai alors rien compris et je l’ai laissé tomber. Il y a trois ans, je ne sais pas pourquoi, je l’ai repris et j’en ai été complètement possédé. C’est ainsi que j’ai eu envie de faire ce travail qui m’a mis dans une espèce de bulle, extraordinaire, de la véritable musique au sens le plus élevé du terme.

Le président. — C’est le propre de nombreux lecteurs de réagir à la seconde lecture et de s’approprier alors un texte.

M. Jean Prodromidès. — Je voudrais d’abord remercier Serge Nigg de sa communication et de son exposé si clair d’un grand roman dont il faut bien dire qu’il est extrêmement touffu et parfois indigeste. Il faut dire que traduire l’allemand, surtout celui de Thomas Mann, est presque une mission impossible. Il est touffu un peu à la manière du contrepoint qui est évoqué. Je pense à celui de Hans Pfitzner, compositeur de la même époque dont le contrepoint était un peu à l’image de l’écriture de Thomas Mann. Mais je ne voudrais pas entrer dans des considérations de technique musicale qui risquent d’ennuyer l’assistance. Dans ce qu’a dit Serge Nigg, je voudrais retenir des mots importants quand il dit qu’en art, la simplification est souvent synonyme d’enrichissement. C’est très important actuellement. Mais simplification ne veut pas dire rétrogradation, retour au passé ou « néo-quelque chose » comme le néotonal qui est très à la mode actuellement. La simplification ne veut pas dire cela. Dans l’énorme forêt des sons en liberté qui existe depuis presque un siècle, cela veut dire trouver un langage qui les ordonne. Voilà ce que signifie la simplification. C’est une notion très simple que tout le monde peut comprendre. Effectivement, c’est un enrichissement. Il y a des correspondances dans le passé. Elles ont d’ailleurs été citées. Monteverdi représente une simplification enrichissante par rapport à la complexité du langage polyphonique précédent. C’est une simplification et un bond en avant. Monteverdi est un grand ancêtre auquel il faudrait se référer aujourd’hui car nous avons besoin d’une démarche du même ordre.

M. Serge Nigg. — Je voudrais citer quelque chose que Jean Prodromidès a dit au cours d’une discussion qui a suivi un exposé, ici même, à propos de ce qu’était un vrai professeur, un vrai maître. Il s’agissait de l’École des Beaux-Arts. Gustave Moreau était professeur à l’École des Beaux-Arts. Ce n’était pas n’importe qui. C’est rare que l’on ait eu un professeur d’une telle qualité. Un jour, il a dit à un élève : « Vous, vous allez simplifier la peinture. » Il s’agissait de Henri Matisse.

M. Jean Prodromidès. — Je m’en souviens très bien, car j’ai souvent cité cette histoire. C’est une phrase d’un très grand maître qui fait une peinture extrêmement différente de celle qu’il pressent chez son disciple. Il sent que cet élève, qui va devenir Henri Matisse, apportera quelque chose de tout à fait contraire à ce qu’il fait, mais nouveau. Un très grand maître et un très grand pédagogue peut dire cela.

M. François-Bernard Mâche. — Je m’associe aux compliments faits sur la qualité et la hauteur de vue de cette communication. Je voudrais évoquer deux points.
D’une part, je voudrais me dissocier de cet apport germanique de la musique qui considère que la musique est faite de notes. À la même époque, il y avait déjà eu la leçon de Debussy et celle de Varèse qui, justement, montraient qu’une autre approche de la musique était possible, non pas à partir du contrepoint ou de l’harmonie, mais à partir de catégories tout à fait différentes et nouvelles. Comme dans les écrits d’Adorno, c’est une polémique tout à fait désuète. C’est un aspect un peu négatif de mes remarques.
D’autre part, une chose m’a beaucoup ému. Je voudrais l’évoquer, bien qu’il s’agisse d’une interrogation ad hominem. Serge Nigg existe dans l’histoire de la musique pour son passage radical d’une adhésion au dodécaphonisme vers une volonté de rupture et de simplification. Il a payé assez cher dans sa vie la radicalité de ce tournant. J’entends dans cette communication une réconciliation avec cette tendance de jeunesse. L’époque à laquelle Serge Nigg a rejeté le dodécaphonisme publiquement et avec violence a fait peut-être l’objet chez lui d’une réévaluation qui fait place à une certaine nostalgie. C’est ce que j’ai cru entendre.

M. Serge Nigg. — Vous soulevez un problème important et sérieux. En effet, j’ai rejeté tôt le dodécaphonisme pour des raisons particulières, mais j’y suis revenu après dans des conditions tout à fait différentes. Je cite la fin du Concerto d’Alban Berg. Dans ce passage admirable, au-dessus du choral de Bach, il y a une ligne indépendante d’essence dodécaphonique. Et je parle de fusion réconciliatrice qui mêle les eaux anciennes de l’univers tonal à celles, nouvelles, du sérialisme. Contrairement à ce que disaient Leibowitz et toutes les personnes de son entourage, j’ai toujours pensé que l’avenir, dans ce domaine, pouvait être une réconciliation de choses contradictoires qui peuvent considérablement s’enrichir mutuellement. Dans ce passage que j’ai cité du choral de Bach avec le motif du violon par dessus, on entend des données tonales. On entend des retards, des appoggiatures, toutes ces choses qui ont donné sa grandeur à la musique de la tonalité, mais on a le droit aussi, dans la sphère dodécaphonique, de retrouver des valeurs qui existaient dans l’autre technique.

M. François-Bernard Mâche. — Alban Berg ne s’en est pas privé.

M. Serge Nigg. — C’est tout à son honneur. Le passage que je cite est une chose merveilleuse musicalement parlant. Ce n’est pas le seul endroit. Il y en a beaucoup d’autres.

M. Jacques Taddéi. — Nous avons tous apprécié cette remarquable communication. Nous connaissons tous le souci d’exigence de Serge Nigg et la richesse de sa personnalité qu’il cache souvent volontiers. Il y a en effet beaucoup plus d’amour que d’exigence dans la personnalité de Serge Nigg. Peut-être arrivez-vous à un moment où cette exigence et cet amour se réconcilient.
Je voudrais poser deux questions qui ne sont pas nécessairement liées à la musique. Vous avez beaucoup parlé d’expiation, de refus de plaisir, de contrition, de pénitence. Pensez-vous que le plaisir appelle une pénitence ?
S’agissant de l’inspiration, Paul Valéry a dit : « Le premier vers nous est donné par les dieux, à nous de trouver le second. » Quel est votre sentiment à ce sujet ?

M. Serge Nigg. — Cela prouve que, quand Dieu nous insuffle son inspiration, cela ne nous suffit pas, nous devons travailler. Avec l’idée subite, on n’a rien besoin de faire. C’est le jet de quelque chose d’extraordinaire en très peu de temps. Mais l’inspiration divine demande du travail. Bach et Mozart travaillent, contrairement à ce que l’on peut penser.
Concernant le plaisir et la douleur, la notion de plaisir en musique est un très vieux problème. La tradition française a toujours joué en faveur du plaisir de l’écoute de la musique. C’est un fil rouge qui part des clavecinistes. On retrouve ce souci de beauté sonore, de plaisir sensuel chez Debussy, Ravel et leurs contemporains.

M. Jacques Taddéi. — C’est le plaisir de l’harmonie.

M. Serge Nigg. — Oui. La marche des voix n’a jamais beaucoup intéressé les Français. C’est l’affaire des Allemands. Les Allemands se moquent totalement de la beauté d’un accord. Quoique, lorsqu’on entend Tristan, on ne peut pas dire que la beauté des accords n’intéresse pas Wagner. Les accords sont en effet superbes, comme dans Parsifal. On a cité Pfitzner. Il est un peu la caricature des débordements du style allemand, ce qui donne les choses les plus ennuyeuses. Je ne suis pas du tout favorable à la musique ennuyeuse. Je suis pour la musique, ni sévère ni lâchée. Je suis pour le contrôle du style, mais dans un but de plaisir sensuel. Ce n’est pas de l’hédonisme. L’hédonisme lâche tout. Chez Debussy, la forme est très construite.

M. Taddéi. — Vous voulez de la rigueur dans le plaisir.

M. Serge Nigg. — Oui.

M. Claude Abeille. — Pour revenir à la phrase concernant Matisse, je voulais seulement dire qu’il ne faut pas trop utiliser cette phrase. On a l’impression que Matisse a simplifié la peinture. Mais il faut bien considérer qu’il n’y a rien de plus difficile et de plus compliqué que d’être simple. Quand Gustave Moreau a dit cela à Matisse, c’était peut-être pour souligner l’acharnement au travail de Matisse par rapport aux difficultés qu’il rencontrait. Matisse est arrivé ainsi à la simplicité.

M. Serge Nigg. — Vous avez tout à fait raison. J’ai connu au Conservatoire des élèves qui étaient formidables. L’un d’eux pouvait faire des fugues à l’écrevisse, des fugues par mouvements contraires, toutes les choses que Bach arrivait à faire. Ce que faisait cet élève était proche de Bach. C’était d’une virtuosité fabuleuse. Mais il n’y avait pas moins musicien que lui. Il était capable de faire des choses folles dans le domaine de la complication contrapuntique. C’est toujours facile quand on a le métier. C’est toujours facile de faire des contrepoints renversables ou des fugues à l’écrevisse. Mais la simplicité en musique, c’est une autre affaire. Écrire des pièces pour piano, comme l’a fait Debussy, d’une simplicité angélique, c’est vraiment difficile. Je n’ai pas un immense amour pour Schubert. C’est récent chez moi. Il n’y a rien et pourtant c’est admirable. Pourquoi ? On ne peut pas répondre à cette question. C’est là que l’idée subite entre en jeu. On ne peut pas comprendre comment tant de simplicité peut évoquer une telle beauté. Ses pièces pour piano rentrent dans l’estomac. Je ne parle pas de l’Inachevée que tout le monde connaît et qui est un peu insupportable, mais c’est un chef-d’œuvre admirable. Il y a dedans quelques idées subites qui sont d’une grandeur admirable. Je crois que cela lui est venu facilement. Il a reçu cela comme on reçoit une lettre de la poste. Il ne l’a pas inventé. Cela lui est venu d’ailleurs. Ceci dit, tout cela est assez vague. On peut discuter à perte de vue sur ces notions. Je sens très bien que je peux être contré sur des quantités d’idées que j’ai émises.



Le compositeur Serge Nigg écrit en 1946 ce qui peut être considéré comme la première œuvre rigoureusement dodécaphonique conçue en France : les Variations pour piano et 10 instruments, mais dès 1950, il s’éloigne de la technique sérielle. Au cours des années 1960 s’impose chez lui une nouvelle période dodécaphonique caractérisée par un refus de tout systématisme. De ces années datent les œuvres de la maturité, Jérôme Bosch-Symphonie (1960), Histoire d’œuf (1961), le Chant du Dépossédé (1964), Visages d’Axël (1967), Fulgur (1970)… Serge Nigg a été élu à l’Académie des Beaux-Arts en 1989 au fauteuil d’Emmanuel BONDEVILLE.

 

Vous pouvez également écouter cette communication sur le site de Canal Académie http://www.canalacademie.com/