"Biologie de l'esthétique"
Communication prononcée par Monsieur
Yves CHRISTEN lors de la séance du mercredi 29
mars 2006
Art et sciences : deux univers distincts et pourtant
si voisins ! Des visions du monde opposées l’attestent,
à l’image de cette Allégorie de la Vérité
de Luc-Olivier Merson visible au Musée d’Orsay représentant
une figure dénudée autant que charmante de la vérité,
inspiratrice des arts et des lettres. Du savant agnostique Jean-Pierre
Changeux passionné d’art au Pape actuel, auteur d’un
opuscule « La science et l’art, deux dons de Dieu »,
nombre de penseurs font le rapprochement. Sans pour autant supprimer
la part de mystère que semble cacher cet étrange lien.
Il est de la vocation de la science de chercher à comprendre.
L’approche darwinienne s’est avérée, à
cet égard, d’une fantastique fécondité
au cours des dernières décennies. La sélection
naturelle, associée aux mutations génétiques,
explique, chacun le sait, l’évolution des espèces
vivantes. Le même mécanisme (à savoir un processus
sélectif couplé à un système engendrant
la diversité) rend également compte du développement,
y compris celui du système nerveux. Les facultés cognitives
relèvent logiquement de ce type d’explication. Même
les valeurs humaines les plus élaborées peuvent s’analyser
selon cette grille de lecture. Il en va ainsi de la morale (le sens
du bon) dans la mesure où il fait sens que les êtres
vivants ne s’entretuent pas de façon incontrôlée
car cela conduirait à leur disparition, donc à celles
de leurs gènes. Le sens du vrai n’a rien d’illogique
non plus à cet égard : sans aucun doute tous les vivants
ont intérêt à connaître, aussi bien que
possible, leur environnement physique et social.
Mais que dire du sens du beau ? En apparence, il s’agit là
d’une dimension gratuite de l’existence. A quoi sert
l’art ?
La question ne date pas d’hier : « Le beau, écrivait
déjà Kant, plaît immédiatement. Il plaît
en dehors de tout intérêt ». Mais posée
sous l’angle de la biologie, elle prend une dimension singulière
dans la mesure où on voit mal, en première approximation,
l’utilité de cette disposition de l’esprit humain.
Certes, on peut, avec le linguiste Steven Pinker, évoquer
la psychologie du statut, la propension de certains à vouloir
acheter ou afficher des œuvres d’art à la mode
dans le but de présenter les signes extérieurs d’une
position sociale avantageuse. Mais le snobisme, non plus que le
mercantilisme associé au commerce des œuvres d’art,
pour réels qu’ils puissent être, ne rend pas
compte de tout. Un puissant sentiment esthétique existe chez
de nombreux individus. Nous sommes structurellement -biologiquement-
des créatures esthètes.
A quoi « sert » le sens du beau ? Cette question s’avère,
à la réflexion, comme une des plus intrigantes pour
le biologiste. Pourtant on ne la discute guère. Nous l’aborderons
ici à travers trois interrogations :
-Le sentiment esthétique existe-t-il dans la nature, en dehors
de l’espèce humaine ?
-Quelle peut être sa raison d’être ?
-Quels mécanismes neurophysiologiques accompagnent ou expliquent
la perception esthétique ?
1/ Le sens du beau existe-t-il dans la nature ?
Une multitude d’exemples confirme la présence
du beau au-delà des frontières de notre espèce.
Plumages étincelants, formes étonnantes, parades spectaculaires
: le monde animal nous gratifie d’une infinité de merveilles.
Mais peut-on aller au-delà de la « simple » beauté
des corps et de leurs attitudes? Identifier des formes de comportements
évoquant la création artistique ? Les ornithologues
ont observé une étonnante similarité entre
la Sixième Symphonie de Beethoven et les chants
de la caille ou du coucou. Des musiciens célèbres
ont trouvé l’inspiration dans les manifestations sonores
de la faune aviaire. Sans doute s’agit-il d’une disposition
innée plus que d’une création culturelle au
sens où on l’entend habituellement. Le cas des oiseaux
berceaux australiens paraît, à cet égard, plus
surprenant. Tous construisent des nids spectaculaires pour y attirer
une femelle de leur espèce. L’un d’entre eux,
l’oiseau-satin, pousse le raffinement jusqu’à
collecter autour du nid tous les objets de couleur bleue qu’il
peut trouver : plumes mais aussi matériaux artificiels, en
plastique ou autre (Figure 1). Impossible cette fois-ci de n’évoquer
que les seuls attributs du corps. Il s’agit bel et bien d’une
création extra-corporelle. Peut-on en faire un élément
précurseur de l’art humain ? Pourquoi pas, si l’on
songe avec Yves Coppens que l’intérêt de nos
ancêtres d’il y a 100 000 ans pour les coquillages,
fossiles et certains minéraux collectés dans la nature
annonce la révolution survenue voici 50 000 ans, peut-être
75 000 ans, à savoir « la projection sur des parois
immobilières ou des objets mobiliers [des] formes de ses
pensées, de ses observations, de ses rituels, celles de son
imagination, de ses fantasmes mais aussi de ses humeurs et de son
humour. »
Les oiseaux nous révèlent bien d’autres
surprises. Les travaux récents sur la cognition animale démontrent
la présence, surtout chez certains geais et divers corvidés
de dispositions mentales qu’on croyait jusqu’alors l’apanage
des seuls primates. S’agissant de leur intérêt
pour l’art, on en connaît beaucoup moins. Toutefois
les étonnantes expériences de Shigeru Watanabe mettent
en évidence l’aptitude des pigeons à jouer les
critiques d’art. Ce chercheur a réussi à leur
faire identifier correctement les œuvres de Monet, Van Gogh,
Chagall ou Picasso comme appartenant à des familles distinctes.
Chaque fois qu’on leur montre une peinture nouvelle de l’un
ou l’autre de ces peintres, ils parviennent à l’attribuer
à son auteur. Ceci, notons-le, ne prouve pas que les columbiformes
apprécient l’art, simplement qu’ils disposent
d’une certaine capacité d’analyse en ce domaine.
Si les oiseaux présentent quelques dispositions
en cette matière, que dire des grands singes ? Les chimpanzés,
en particulier, s’avèrent si souvent tellement proches
de notre espèce, qu’on ne manquera pas de s’interroger
à leur propos. De fait, plusieurs d’entre eux se sont
exercés à la peinture. Le plus connu, un nommé
Congo, acquit une solide réputation, renforcée par
le fait que Picasso lui-même exposait sur ses murs l’une
de ses œuvres. Chacun appréciera, armé de sa
propre subjectivité, la valeur de ces travaux. Notons simplement
quelques unes de leurs caractéristiques qui méritent
d’être mises en parallèle avec ce que l’on
sait de la vie d’artiste dans notre espèce. En premier
lieu, ces œuvres simiennes sont le fait d’un réel
désir de l’animal, hors de tout conditionnement. Watanabe
n’a pu obtenir de ses pigeons les résultats exposés
plus haut qu’en les récompensant. Les grands singes
ne demandent rien pour se mettre à la tâche. Il suffit
de leur offrir couleurs, pinceaux et toile. La présentation
d’une friandise peut même les agacer. Quand ils sont
à leur chevalet, rien d’autre n’a d’importance.
Autre élément à rapprocher de l’activité
de l’artiste : le sens de l’œuvre achevée.
Les chimpanzés peignent tant qu’ils n’ont pas
fini. Puis, à un certain moment, ils décident qu’ils
ont achevé leur tâche et n’y reviennent plus.
En cela, ils se différencient des peintres humains, mais
ils nous apportent néanmoins la confirmation que leur travail
ne relève pas d’un gribouillage compulsif. Enfin, on
observera que cette activité ne survient que dans des conditions
où leurs besoins primaires se trouvent satisfaits. Les grands
singes artistes étaient nourris par des humains ; ils n’avaient
pas à passer leurs journées à collecter leurs
aliments.
Sans doute cette possibilité de prendre quelque distance
avec les nécessités immédiates de la survie
a-t-elle joué un rôle dans l’apparition de l’art.
On imagine volontiers que les premiers peintres rupestres de Chauvet,
Lascaux ou ailleurs purent se livrer à leur art parce que
d’autres membres du clan se chargeaient de la chasse. L’art
ne se conçoit guère dans un contexte autre que social,
au sein de groupes procédant au partage des fonctions.
2. Pourquoi le beau ?
Que nous trouvions beaux des vivants, des comportements
ou des œuvres animales ne prouve pas que les individus des
espèces directement concernées jugent de même.
Mais comment ne pas le croire puisque, pour ne citer que quelques
exemples, la femelle du paon cède aux avances de son partenaire
après la parade et celle de l’oiseau-satin se laisse
tenter par le mâle collectionneur d’art. Ce genre d’observations
nous aide à répondre à la seconde question
: le sentiment esthétique existe dans la nature parce qu’il
fonde l’attractivité, si importante en particulier
pour le choix du conjoint. On en vient ainsi à proposer,
du moins en première approximation, l’équivalence
beauté-attractivité.
Ce dernier concept n’a rien d’arbitraire : les nouveaux-nés
de trois à six mois se tournent davantage vers les visages
jugés attractifs par des observateurs adultes. Inutile de
souligner qu’ils ne lisent pas Vogue ni ne cèdent à
une quelconque mode, mais simplement à une inclination naturelle
qui pousse à rechercher le beau plutôt que le laid.
Sur le terrain de la biologie, apparaissent ainsi comme particulièrement
attractifs des corps de possibles partenaires sexuels ou des paysages
sécurisants. Ces derniers seraient, selon certains, proches
de ceux que l’on trouve dans la savane africaine, lieu d’origine
de notre lignée. Ils présentent l’avantage de
faciliter le repérage, contrairement au désert absolu,
mais aussi de nous permettre de voir sans être trop vus des
prédateurs, contrairement à la forêt vierge.
Les investigations de Gordon Orians confirment, résultats
précis à l’appui, la force de ce sentiment déjà
bien présent chez l’enfant. Cette relative universalité
du jugement esthétique n’exclue pas la variété,
la surprise et le goût de la nouveauté. S’il
n’existe pas un prototype absolu du beau, c’est à
cause de la multitude des contraintes parfois contradictoires ou
parce que certains attributs sont sans importance : on pourra ainsi
trouver belles des femmes de corpulence très variable, à
l’exception des très grosses et des très maigres
car leur état traduit un handicap de santé. Tout ceci
explique l’évolution historique des critères
du beau -on songe aux rondeurs des dames de Rubens aujourd’hui
passées de mode- en même temps que leur permanence.
Mais quels sont les critères du jugement
esthétique ou de l’attractivité ? Plusieurs
ont été évoqués, notamment le sens de
la symétrie. Il existe certes un réel débat,
notamment parmi les artistes et critiques d’art, à
ce sujet. On peut avec une même aisance multiplier les exemples
de créations architecturales prestigieuses des plus symétriques
ou de visages attractifs sans défaut autant que ceux d’éléments
de surprise, de rupture, donc forcément de dissymétrie
qui ne s’accompagnent pas, pour autant, d’une impression
de laideur. En ce domaine, comme dans d’autres, seules les
observations objectives ou l’expérience permettent
de conclure avec assurance. Pour s’y efforcer, Randy Thornhill
s’est intéressé à d’étranges
espèces, par exemple la mouche scorpion ou Panorbe commune.
Les individus les plus symétriques de cette espèce
bénéficient du meilleur succès génétique.
Même cachés, ils attirent davantage les femelles ce
qui suggère l’existence d’une mystérieuse
relation entre symétrie et émission olfactive dans
cette espèce.
De son côté, Anders Pape Moller s’est livré
à plusieurs expériences chez l’étourneau
ou l’hirondelle. En retaillant ou rallongeant différemment
leurs ailes, il a démontré la nette préférence
pour les sujets symétriques. Dans notre espèce, la
situation n’a rien d’aussi évident. Le recours
à l’expérience reste encore possible puisqu’on
peut montrer à des sujets les clichés de visages de
sujets plus ou moins symétriques ou reconstruire des photos
associant deux moitiés gauche ou droite. Globalement, ces
études vont dans le sens d’une prime à la symétrie.
Il en va de même pour celles portant sur des jumeaux ou encore
sur des populations non européennes comme les Indiens Ache.
Plus récemment, des travaux publiés dans la prestigieuse
revue Nature nous révèlent que ceux qui regardent
les danseurs jamaïcains préfèrent eux aussi les
individus symétriques. Il s’agit là d’un
exemple particulièrement intéressant dans la perspective
d’une interprétation évolutionniste puisque
Darwin lui-même avait formulé l’hypothèse
selon laquelle la danse constituerait un comportement mis en place
par une pression de sélection associée à la
sexualité. Comme toujours dans le cas de notre espèce,
on peut énumérer les exceptions, voire les cas d’imperfections
esthétiques qui n’empêchent pas d’aimer
telle ou telle personne. Mais rien ne dit que nous ne les aimerions
pas davantage encore en l’absence des dites imperfections.
La beauté, disait Jean Cocteau est asymétrique et
boiteuse. Ceci se discute car on peut certes aimer une femme à
la vilaine démarche, mais sans doute pas à cause de
son défaut.
Pourquoi la symétrie serait-elle un atout
? La réponse à cette question suppose une compréhension
des mécanismes du développement embryonnaire. Celui-ci
s’effectue à partir d’une cellule unique -l’œuf-
qui se divise en deux, puis en quatre, en huit, etc. Dans l’ensemble,
le développement préserve la symétrie : nous
possédons deux bras, deux jambes, deux reins, deux poumons,
deux testicules et ovaires, deux hémisphères cérébraux,
etc. Quelques organes pourtant sont uniques (cœur, estomac,
vésicule biliaire, etc.). Cette symétrie globale ne
doit rien au hasard et tout à la sélection naturelle.
Elle constitue notamment une nécessité pour la locomotion.
Dans ce contexte, des imperfections d’importance diverse et
survenues de façon plus ou moins aléatoires se traduisent
par autant de dissymétries et de handicaps. Se trouve ainsi
justifiée la conclusion de Randy Thornhill : « L’attractivité
certifie la qualité biologique ».
3. Vers une neuropsychologie du beau
Sur quel support physiologique repose la perception
esthétique ? Nul ne doute que le cerveau se trouve impliqué.
La mise au point de diverses techniques d’imagerie cérébrale
rend possible une recherche des aires impliquées dans la
perception esthétique. Utilisant la magnéto-encéphalographie
associée à la résonance magnétique nucléaire,
Camilo Cela-Conde a mis en évidence l’activation d’une
zone du cortex dorsolatéral préfrontal (Figure 2)
dans la perception de la beauté. D’autres études
récentes concluent un peu différemment mais tout en
confirmant l’existence d’une activité cérébrale
spécifique de la perception esthétique, impliquant
en particulier le cortex orbito-frontal médian, le cingulaire
antérieur, le cortex pariétal et le cortex moteur.
Sur les images obtenues, le beau se distingue du laid ou du neutre
–en d’autres termes, il active des neurones que ces
derniers attributs n’éveillent pas-, mais l’affreux,
se distingue du beau mais pas du neutre (Figure 3). Ces investigations
doivent être prises pour ce qu’elles sont : des études
encore préliminaires et méritant une interprétation
plus poussée. On ne peut cependant s’empêcher
de les traduire, d’une façon certainement abusive quoique
pas complètement absurde, sous la forme d’un aphorisme
réductionniste mais parlant : le beau existe, les neurologues
l’ont identifié dans le cerveau humain !
Pour comprendre le sens d’une approche neurophysiologique
de l’esthétique, il faut connaître les mécanismes
à la base de la perception. Cette dernière, et notamment
la vision, ne correspond pas à la « simple »
photographie du réel. L’homme de la rue imagine la
vision comme une activité assez rudimentaire, plus ou moins
similaire, dans son fonctionnement, à celui d’une caméra
ou d’un poste de télévision. Une réflexion
un peu plus poussée montre qu’il ne peut, à
l’évidence, en être ainsi. Car si notre système
visuel fonctionnait comme une télévision, encore faudrait-il
que quelqu’un regarde dans le poste. Sans doute peut-on imaginer,
de façon implicite, l’existence d’un petit homonculus
en charge de cette besogne. Mais alors lui-même devrait posséder
toutes nos propres caractéristiques et avoir dans sa tête
un bonhomme plus petit encore, et ainsi de suite, selon une régression
qui nous entraîne à l’infini. On voit bien, de
la sorte, qu’il faut à un moment ou l’autre renoncer
à cette vision simpliste pour faire intervenir un mécanisme
de décodage. En vérité, notre cerveau ne photographie
pas le monde, mais il le reconstruit activement : « Voir,
disait Matisse, c’est déjà une opération
créatrice qui exige un effort ». Du reste, comment
imaginer autrement que les hommes préhistoriques aient pu
peindre sur les murs de leurs cavernes, sans avoir, face à
eux, leur modèle animal vivant ? Ils travaillaient à
l’aide de leur image mentale, non en copiant le réel.
Le peintre animalier Hainard m’a, quant à lui, confié
procéder en conservant dans ses muscles l’attitude
de l’animal sauvage observé l’espace de quelques
secondes seulement. Dans son effort de reconstruction, le système
visuel essaie d’extraire les signaux chargés de sens
dans l’environnement et eux seuls : « Le cerveau, écrit
Jacques Ninio, cherche à extraire du sens des signaux reçus
». Un attribut tel que la symétrie précédemment
évoquée s’avère porteur de sens, à
la fois parce qu’il traduit un état de santé
des personnes et parce qu’il constitue un élément
identifiable d’un paysage. Nous recherchons les éléments
saillants et fuyons les paysages d’où rien ne s’individualise
de sorte que nous ne pourrions nous y repérer.
Quelques expériences simples doivent nous
convaincre de l’activité constructrice du cerveau.
On sait, pour ne mentionner qu’un exemple, qu’existe
sur la rétine une tache aveugle ne possédant pas de
cellules sensorielles.
On devrait donc s’attendre à « voir » toute
une zone vide chaque fois que l’on regarde autour de nous.
Il n’en va pas ainsi parce que le cerveau reconstruit ce qu’il
ne voit pas, par simple déduction de la situation. L’expérience
qui le démontre consiste à mettre précisément
en face du point aveugle un anneau gris. S’il se trouve parfaitement
positionné, nous le percevons sous la forme d’un disque
gris : le cerveau a « imaginé » ce qu’il
n’a pas vu. Ce qui autorise ce jugement du Prix Nobel Francis
Crick : « Voir c’est croire… Ce que vous voyez
n’est pas réellement là ; c’est ce que
votre cerveau croit être là. »
Machine à décoder, le système
visuel procède en déconstruisant la réalité
avant de la reconstruire. L’information transmise par le nerf
optique depuis la rétine parvient à l’arrière
du cerveau. De là, elle subit de complexes traitements qui
envoient vers diverses aires (au total une trentaine participent
à la vision) les éléments relatifs à
la couleur, au mouvement, etc. Dans ce processus de décodage
et d’interprétation, les informations visuelles cheminent
depuis la partie occipitale vers l’avant du cerveau selon
deux voies. L’une, dite ventrale, emprunte l’aire temporale
: elle sert à identifier les objets ; l’autre, dorsale
et traversant l’aire pariétale, permet de les situer,
de les saisir ou de les manipuler. Nous n’avons aucune conscience
du puzzle qui se joue dans notre cerveau puisque nous percevons
les objets, sûrs de leur unité autant que de celle
de notre conscience. Seule l’existence de malades présentant
des déficits bien précis nous révèle
cette étonnante mosaïque : certains ne perçoivent
plus les couleurs, d’autres ne possèdent plus aucun
sens du mouvement, d’autres n’identifient plus les objets,
d’autres encore ne peuvent les saisir. Ces cas, souvent dramatiques,
constituent autant d’expériences naturelles confirmant
les données et théories de l’approche neurobiologique.
On reconnaît ici un des attributs de la démarche scientifique
: le besoin de vérifier par l’observation contrôlée,
voire de manipuler. Certes, s’agissant du cerveau humain,
cela n’est guère possible. Du moins peut-on «
profiter » des accidents naturels. Les neurologues signalent
parfois de bien étranges cas. Bruce Miller a décrit
celui d’un artiste victime d’une démence fronto-temporale
et dont l’art évolua soudain, exprimant un nouveau
type de créativité, plus libre et original. La perte
du langage et les dommages du lobe frontal, eux-mêmes causes
d’une perte du respect des normes sociales, expliqueraient
ce curieux phénomène.
De Kooning illustre un autre exemple d’une évolution
artistique en rapport avec la survenue d’une démence.
On sait qu’après une période figurative, l’art
de De Kooning évolua vers une vision plus chaotique, avec
la production d’œuvres abstraites et de représentations
féminines qui devaient connaître un immense succès
dans les musées américains. Dans les années
70 et donc après ce premier spectaculaire changement, le
peintre commença à souffrir de démence liée,
dit-on, à diverses étiologies : syndrome de Korsakoff,
alcoolisme, malnutrition, dépression, abus médicamenteux
et maladie d’Alzheimer. Son art s’effondra alors assez
logiquement : il ne finit que trois œuvres en 1980. Mais il
n’en produisit pas moins de 254 entre 1981 et 1986. Une meilleure
hygiène de vie expliquerait cette récupération
qui conserve tout de même une large part de mystère
tant on imagine mal le diagnostic de maladie d’Alzheimer s’accompagner
d’une semblable amélioration. N’entrons pas ici
dans un débat neurologique. L’essentiel tient ici au
fait que cet homme au cerveau lésé ait vu son art
connaître une nouvelle évolution, cette fois-ci vers
une complète abstraction avec l’apparition de lignes
colorées dans lesquelles chacun reconnaîtra ce qu’il
voudra mais qui n’en peuplent pas moins des musées
aussi prestigieux que la National Gallery of Art de Washington.
De l’observation impuissante à la manipulation, peut-on
imaginer aller plus loin ? Ce n’est pas exclu si l’on
songe qu’une nouvelle technique, en principe sans risque,
supprime temporairement certaines facultés cérébrales.
Il s’agit de la stimulation magnétique transcrânienne.
Elle permet d’abolir momentanément le langage, voire
même le sentiment religieux. On ignore si son application
au contact d’aires impliquées dans la perception du
beau pourrait rendre insensible à l’esthétique.
Il est vrai que, par les temps qui courent, on aurait plutôt
besoin d’hypertrophier cette sensibilité !
L’accent mis sur le cerveau dans la perception
esthétique fait, dans le cadre de l’antique débat
sur les origines du beau pencher la balance dans un sens qui ne
rejoint certes pas la philosophie de Platon ou celle d’Aristote
clamant que « l’art est imitation de la nature. »
Il confirme plutôt le point de vue de David Hume : «
La beauté des choses existe dans l’esprit de celui
qui les contemple. » Cette vision kantienne aurait été,
sur le mode implicite, celle de Cézanne dont on a dit qu’il
faisait de « l’épistémologie peinte »
, un diagnostic paradoxal s’agissant d’un artiste peu
porté sur le discours (« les causeries sur l’art
sont, disait-il, presque inutiles » ). Nombre d’exemples
empruntés en particulier au monde de l’art mettent
en évidence cette aptitude constructrice du cerveau, capable
d’élaborer un monde, y compris à partir d’une
non réalité. Songeons au dessin au trait, représentant
une maison, un animal ou une personne. Les chevaux de Lascaux ou
ceux plus récents de la Chine ancienne montrent les tracés
qui bordent la frontière du corps de ces équidés.
Les gravures de Pierre-Yves Trémois illustrent celles d’humains
enlacés. Rien de tout ceci ne choque notre cerveau. Du reste,
c’est ainsi que nous procédons dès l’enfance
: le petit d’homme se contente de tracer les contours de la
tête et du ventre, sans les remplir. Tout se passe comme si
notre cerveau trouvait normal d’illustrer une réalité
faite d’une surface pleine par de simples contours. Une simplification
similaire s’observe à propos de la représentation
en deux dimensions d’une réalité qui en comporte
trois. Images et peintures ne nous choquent nullement. Pourtant
si nous marchons devant un congénère, à la
façon d’un général passant ses troupes
en revue, nous voyons d’abord la partie droite du visage,
puis la face puis le côté gauche. Mais si nous défilons
devant Mona Lisa, nous la voyons toujours sous le même angle
sans que cela nous perturbe. Cette situation n’a rien d’évident,
d’autant plus que la peinture et plus encore la photographie
n’ont fait leur apparition que récemment à l’échelle
des temps géologiques.
Il semble que le cerveau ait trouvé plus simple, plus économique,
de se représenter les choses en deux dimensions, donc de
tricher avec la réalité. Les artistes se comportent,
implicitement, comme s’ils n’ignoraient rien de cette
aptitude, un fait autorisant le jugement de Patrick Cavanagh qui
les qualifie de « neuro-savants ». Un aphorisme auquel
répond, comme un écho, celui du neurobiologiste Semir
Zeki : « les artistes sont des neurologues. »
Ces exemples et bien d’autres confirment
que notre cerveau ne photographie pas le monde mais le reconstruit
et, bien entendu, il en va de même pour l’artiste. Même
très réaliste, il recherche des indices significatifs.
L’illusion de Gregory qui permet de repérer un dalmatien
dans un ensemble de taches illustre bien ce phénomène
(Figure 4), en même temps que sa raison d’être
évolutive. Il faut, pour bien la comprendre, imaginer une
antilope dans la savane africaine : jamais ou presque elle ne voit
le lion tel que nous le regardons sur des images ou au zoo. Elle
découvre en revanche parfois quelques taches fauves immobiles
derrière les hautes herbes agitées par le vent ou,
inversement, qui se meuvent tandis que les végétaux
restent stables. Son cerveau déduit de ces indications parcellaires
l’existence d’un objet non visible mais d’importance,
à savoir le fauve. Ces considérations justifient le
jugement du neuropsychologue Vilayanur Ramachandran : « la
vue s’est surtout développée dans le but de
découvrir des objets et de faire échouer le camouflage.
»
La perception, donc, est extraction de quelques
signaux significatifs dans une infinité d’objets sans
intérêt. Que dire maintenant de la perception esthétique
? Il s’agit alors de l’extraction de signaux significatifs
et de surcroît attractifs, ce qui sans doute ne doit pas être
le cas du lion aux yeux de l’antilope. Le système visuel
n’est ici pas seul en cause : les émotions aussi jouent
un rôle essentiel. Pour en comprendre toute l’importance,
il faut avoir à l’esprit un fait essentiel : l’information
visuelle parvient au cortex occipital via un relais appelé
thalamus. À partir de là, elle suit son chemin jusqu'au
lobe occipital. Mais, par une autre voie, elle parvient au centre
des émotions (notamment celles liées à la peur),
à savoir les amygdales (celles du système limbique
cérébral, à ne pas confondre, bien entendu,
avec celles du palais), et elle y parvient en moins de temps que
ce que nécessite le traitement visuel (Figure 5). On comprend
ainsi que la réaction de fuite précède l’analyse
du signal visuel proprement dit. Même un herpétologiste
averti aura parfois peur d’un serpent avant de percevoir qu’il
appartient à une espèce non venimeuse.
« La représentation des dispositions
de l’âme, des sentiments et des passions constitue l’une
des quêtes majeures de l’art ». Ce commentaire
d’Arnaud d’Hauterives, secrétaire perpétuel
de l’Académie des Beaux-Arts, souligne avec justesse
que la dimension émotionnelle des conduites, essentielle
dans la vie de tous les jours, joue un rôle majeur dans la
perception artistique. L’émotion suscitée par
l’œuvre amplifie son signal esthétique. On dit
que le père de Léonard de Vinci aurait été
effrayé par la vision de la Méduse peinte par son
fils. On ignore ce que fut cette œuvre qui a été
perdue mais celle du Caravage -faite en mémoire de l’auteur
de la Joconde- nous donne une idée de la puissance émotionnelle
qu’elle pouvait engendrer (Figure 6). La force des émotions
explique un phénomène paradoxal : le fait que nous
trouvions belles des œuvres représentant des choses
horribles. Scènes de crucifixion, de martyres, de guerre,
de fusillades, d’enlèvements, nous paraissent souvent
sublimes. Si nous les avions vues dans le monde réel, il
n’en aurait pas été de même. A coup sûr,
le Tres de Mayo peint par Goya ou les multiples Saint Sébastien
percés de flèches nous auraient laissé un souvenir
d’horreur. Pourquoi donc l’artiste rend-il beau l’abominable
? Sans doute parce que, outre sa beauté plastique, son œuvre
met en relief de grandes valeurs. Ce que l’artiste apporte
de plus par rapport à la perception esthétique simple,
c’est une sorte de raccourci mental qui permet d’aller
d’emblée à l’essentiel, de comprendre,
sur le mode de la révélation. Il procède à
la manière d’un bon professeur, en induisant chez l’observateur
l’attitude active qui conduit à comprendre. Il ne donne
pas la solution : jamais il n’écrit sur la toile ce
qu’il a voulu montrer. Son talent nous le fait voir, ce qui
n’est pas la même chose. Et, une fois l’essentiel
perçu grâce à son génie, nous ressentons
comme une illumination, une sorte d’eurêka cérébral.
C’est exactement ce qu’exprime Ramachandran : «
Un artiste, écrit-il, essaie de générer le
plus de « ah ! ah ! » possibles dans un maximum d’aires
visuelles en excitant par sa peinture ou sa sculpture ces aires
mieux qu’avec des scènes naturelles ou des images réelles.
Si vous y réfléchissez, ce n’est pas une mauvaise
définition de l’art. »
Que le sentiment du beau soit perçu comme
une exclamation enthousiaste vient rapprocher l’illumination
produite par l’art de celle engendrée par la science.
Le mathématicien Henri Poincaré l’a dit avec
force : « une théorie est bonne lorsqu’elle est
belle. » « On peut s’étonner, écrivit-il
aussi, de voir invoquer la sensibilité à propos de
démonstrations mathématiques qui, semble-t-il, ne
peuvent intéresser que l’intelligence. Ce serait oublier
le sentiment de la beauté mathématique, de l’harmonie
des nombres et des formes, de l’élégance géométrique.
C’est un vrai sentiment esthétique que tous les vrais
mathématiciens connaissent. C’est bien là de
la sensibilité. »
L’artiste apporte quelque chose de plus à
cette jouissance du créateur à l’instant de
l’illumination, à savoir le partage avec autrui. Une
passionnante découverte du neuropsychologue italien Giacomo
Rizzolatti renouvelle l’idée qu’on peut se faire
de cela. Rizzolatti a mis en évidence des neurones miroirs
: ils s’activent dans le cerveau du singe quand ce dernier
observe une action de l’expérimentateur prenant un
objet aussi bien que lorsqu’il le manipule lui-même.
Ces neurones miroirs constitueraient le substrat neurophysiologique
de l’empathie. On est en droit de penser -mais ceci n’est
nullement prouvé- qu’ils assurent également
une communauté de perception entre le créateur et
celui qui observe son œuvre.
Les lignes qui précèdent concernent
essentiellement le champ de la perception, visuelle, esthétique
et artistique.
Mais que dire, à la lumière des connaissances neurobiologiques,
de la création elle-même ? Sur ce terrain, les données
certaines se réduisent à bien peu de choses. Autant
dire que la part de mystère associée au génie
créateur reste immense et pour longtemps sans doute. Du moins
peut-on s’exercer à quelques réflexions. Deux
idées force méritent d’être évoquées.
La première tient au fait que le cerveau n’est pas
un système cybernétique façonné par
les impulsions venues de l’extérieur. C’est un
système qui engendre spontanément de l’activité
: les neurones d’un cerveau au repos produisent de l’influx
nerveux. Ceci traduit l’existence des représentations
mentales qu’il projette en permanence sur le monde afin de
tester leur adéquation à l’environnement. Si
nous reprenons l’exemple de l’antilope, il nous faut
l’imaginer comme possédant dans son cerveau la représentation
du lion sous la forme d’une hypothèse qu’elle
projette sur le monde et ce, fondamentalement, avant même
de voir le fauve. Cette interprétation nous autorise à
mieux définir la notion d’élément chargé
de sens que le cerveau cherche à extraire par l’intermédiaire
de la perception : est chargé de sens ce qui correspond à
une idée pré-établie dans l’organe de
l’esprit. L’étude neuroanatomique appuie cette
hypothèse. Rappelons que les voies visuelles comportent un
relais entre l’œil et le cortex occipital au niveau du
thalamus. Ce dernier est également en relation avec l’ensemble
des aires corticales, là où s’effectuent les
fonctions cognitives les plus élevées. Détail
passionnant : ces connexions s’effectuent dans les deux sens
mais elles sont plus abondantes du cortex vers le thalamus que réciproquement.
On a donc l’impression que les projections issues du «
centre du commandement » où se réalisent les
opérations mentales (lui-même situé en périphérie
puisque la substance grise enveloppe le cerveau) l’emportent
sur les informations en provenance des organes des sens.
La célèbre peinture de Dalì représentant
une dormeuse environnée d’une pomme et d’une
abeille illustre à merveille cette donnée des neurosciences
: à partir de stimulations venues des sens rudimentaires,
le cerveau de la femme produit une richesse fantastique de visions
étonnantes sous la forme de tigres impressionnants crachés
de la bouche d’un immense poisson. Dans la vie consciente,
les échanges entre le cortex et le thalamus sont soumis à
la vérification par les sens laquelle permet de supprimer
le délire. Dans le sommeil ou les hallucinations, le cerveau
s’entretient avec lui-même sans contrôle donnant
libre cours à sa production interne, selon un processus qui
fait songer à l’aveu de Van Gogh : « je vis une
clarté effrayante au cours des moments où la nature
est si belle. Je ne suis plus conscient de moi-même et les
images arrivent comme dans un rêve. »
Le cerveau donc, est créateur, fondamentalement créateur.
Ainsi procède l’artiste en projetant sur le monde la
vision que lui donne son encéphale, en la soumettant ou non
au contrôle de l’environnement : le peintre réaliste
accepte parfaitement cette sanction, celui qui œuvre sous l’effet
d’une substance hallucinogène la refuse.
Une autre idée issue de la biologie et qui
semble s’appliquer à la création artistique
est que cette dernière procède selon un mode darwinien
d’essais et d’erreurs. On en retrouve la trace dans
l’évolution de l’art, au sein de l’œuvre
de chaque artiste (sous la forme d’ébauches) et d’un
créateur à l’autre. Jean-Pierre Changeux s’est
exercé à déterminer le schéma évolutif
hypothétique de La lamentation du Christ mort de Jacques
de Bellange, recombinant un schéma italien du type de celui
du Christ mort et les anges de Donatello et un schéma gothique
de la Piéta (de Villeneuve-lès-Avignon), avec en outre
des sources d’inspiration diverses provenant du Parmesan ou
de Hans von Aachen. Il s’est livré au même exercice
pour La Madeleine en extase de Jacques de Bellange. Ce tableau s’inspirerait
d’une Mort de Cléopâtre attribué au Rosso,
tableau ayant lui-même influencé de nombreux peintres,
y compris le Caravage.
Il convient de ne prendre ces hypothèses que pour ce qu’elles
sont, c’est-à-dire des non certitudes. Du moins présentent-elles
le mérite de nous montrer la plausibilité d’une
évolution culturelle selon le schéma darwinien, impliquant
la transmission non de gènes dans ce cas mais d’unités
culturelles que l’on appelle mêmes -depuis que Richard
Dawkins a forgé ce mot pour cet usage-, soumis à diverses
pressions favorisant leur utilisation ou leur élimination
ou encore leurs variations au fil des siècles.
Toutes les données et remarques ici présentées
ne permettent pas, répétons-le, d’apporter de
façon péremptoire une réponse à la question
de la raison d’être de l’art. Il semble toutefois
raisonnable de conclure en l’existence d’une naturalité
de la perception esthétique, au moins en partie assimilable
à l’attractivité, et retenue par la sélection
naturelle, notamment dans le cadre des appariements entre sujets.
Il apparaît plus clairement encore que le cerveau n’est
pas indifférent à l’art. Des réseaux
de neurones se trouvent impliqués dans la perception. Pour
le dire autrement, cette dernière agit sur nos hémisphères
cérébraux. On peut la considérer comme une
authentique forme de nourriture cérébrale. Parfois,
elle tend à agir sur des zones impliquées dans des
tâches très spécifiques : les peintures de Mondrian
s’adressent sans aucun doute à l’aire V4 concernée
par la perception de la couleur et les mobiles de Calder ou Tinguely
sur celles en rapport avec le mouvement (aire V5) ou les formes
en mouvement (aire V3). Les œuvres classiques les plus riches
stimulent probablement de nombreux réseaux de neurones. Ceci
ne signifie pas nécessairement qu’il faille établir
une sorte de gradation des œuvres d’art. On n’en
a pas moins envie de souscrire à ce jugement de Jean-Pierre
Changeux : « certaines œuvres contemporaines ne sollicitent
guère mes méninges. Une toile blanche, des empilements
de toiles vierges, des réfrigérateurs plastifiés
ne provoquent chez moi, au mieux, qu’une légère
surprise, voire une déception. J’ai l’impression
qu’il y a sous-emploi de mes capacités perceptives.
Avec en cadeau un discours terriblement ennuyeux et snob. »
Cette citation met le doigt sur une idée
essentielle à la frontière du monde de l’art
et de celui de l’étude du cerveau et qui nous renvoie,
telle une image en miroir, à l’idée complémentaire
de celle qui structure cet article : si l’art dépend
du cerveau qui le crée, il le modifie en retour et d’une
façon puissante bien soulignée par cette déduction
de Jacques Ninio : « l’art plus que la science a changé
notre perception de la nature. » Une action qui n’a
rien de superficielle car le cerveau a besoin de l’art. Aujourd’hui
peut-être plus que jamais, tant il est vrai qu’on ne
peut que partager le jugement de Jean-Pierre Changeux lorsqu’il
écrit : « j’ai l’impression que, dans notre
civilisation trop exclusivement orientée vers la technologie
et l’argent, on manque d’art. Nos neurones manquent
de l’air frais qu’apporterait un renouveau du «
beau ».
Docteur en science, spécialiste de génétique,
Yves CHRISTEN est l’auteur de nombreux travaux
de recherche en immunologie et dans le domaine des neurosciences.
Président de la Fondation Ipsen pour la Recherche Thérapeutique
(placée sous l’égide de la Fondation de France),
il est également membre de l’International Brain Research
Organization, de la Society for Neurosciences,de la New York Academy
of Sciences, de l’American Association for the Advancement
of Science.
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