Musiques
modernes et musiques postmodernes : rupture et continuité
Communication prononcée par Monsieur Mihu Iliescu,
musicologue, lors de la séance du mercredi 24 mai 2006
Vers la fin des années 1960 commence à se préciser
dans les pays occidentaux un clivage entre deux idéologies,
deux visions de la société, deux conceptions de l’histoire
et du progrès, etc., auxquelles correspondent également
deux orientations esthétiques, l’une “moderne”
et l’autre “postmoderne”. Le paysage musical d’après
1970 reflète ce clivage : alors qu’une partie des compositeurs
dénonce les tendances régressives et le manque d’ambition
des “postmodernes”, ces derniers prennent de plus en
plus distance par rapport à un modernisme qu’ils perçoivent
comme dogmatique. Une continuité sous-jacente peut toutefois
être décelée entre la période d’avant
1970 et celle d’après, qui entretiennent en réalité
des rapports complexes. Dans cet exposé je me propose de
mettre en évidence la diversité de ces rapports tels
qu’ils se manifestent à travers une création
musicale hétérogène que je qualifierai malgré
tout, globalement, de postmoderne. L’acceptation de ce terme
générique impose cependant une discussion préalable
des sens parfois contradictoires qui lui sont assignés dans
les différents contextes où il est utilisé.
PARADOXES ET POLYSEMIE DU PREFIXE “POST”
Considéré dans son acception première
qui indique une simple succession, un “après”
dépourvu de toute connotation, le préfixe “post”
accolé au vocable “moderne” crée une notion
contestable sur un plan strictement logique. Elle soulève
en effet l’interrogation suivante : comment peut-on succéder
à une époque – moderne – qui se définit
par son état de perpétuel renouvellement et qui exclut
ainsi d’avance toute possibilité d’être
un jour remplacée ? C’est là que réside
un des paradoxes d’une modernité qui prétend
engendrer et ensuite absorber sa propre négation, en se régénérant
ainsi indéfiniment . Jean-François Lyotard évite
cette aporie en définissant le postmodernisme comme étant
le modernisme “à l’état naissant”,
formule qui suggère que le postmoderne est consubstantiel
au moderne (en effet, le mot “postmoderne” ne contient-il
pas le mot “moderne” ?).
Si toutefois on accepte la juxtaposition du “post” et
du “moderne”, on se heurte à un autre paradoxe
: alors que le moderne prône une rupture avec le passé,
le postmoderne se présente comme une rupture par rapport
à l’idée même de rupture. Le trait d’union
entre “post” et “moderne” signifierait-il
donc à la fois une césure et un prolongement. La lisibilité
du préfixe “post” est en outre affectée
par le fait qu’il cumule, dans les différents contextes
où il apparaît, les sens d’autres préfixes
tels que “anti”, “méta”, “trans”
ou “hyper”. Cette polysémie sous-entendue, voire
inavouée, donne une idée de la complexité d’un
phénomène postmoderne qui est souvent réduit
à quelques clichés et idées reçues.
Souvent, le préfixe “post” signifie
plutôt “anti”. Les critiques au vitriol formulées
par des compositeurs comme Arvo Pärt ou Krzysztof Penderecki
à l’adresse d’une avant-garde à laquelle
ils avaient pourtant adhéré, ne serait-ce que brièvement,
au début de leur carrière relèvent d’un
antimodernisme patent. L’opposition frontale qu’elles
impliquent entre le modernisme et le postmodernisme n’est
pas sans rappeler celle développée il y a quelques
décennies par Theodor Adorno, entre Schönberg et Stravinski.
Dans l’histoire musicale du XXe siècle, le postmodernisme
des années 1980-1990 et le néoclassicisme des années
1920-1930 apparaissent en effet comme deux manifestations d’antimodernisme
. Il existe cependant une autre forme, plus subtile, d’antimodernisme,
qui a été analysée par Antoine Compagnon dans
le champ de la littérature : celle des “modernes antimodernes“,
c’est-à-dire des “vrais modernes, non dupes du
moderne, déniaisés“, ceux qui sont “le
sel de la modernité, son revers ou son repli, sa réserve
et sa ressource“ . On peut également reconnaître
dans ce portrait des compositeurs comme Ligeti ou Berio, qui ont
su remettre en cause un modernisme dont ils avaient été
eux-mêmes les promoteurs.
Dans la mesure où il implique une métamorphose et
un dépassement de ce modernisme daté, le postmodernisme
peut également être considéré comme un
métamodernisme. Lorsque Jürgen Habermas, un des critiques
les plus acerbes de l’idéologie postmoderne, décrit
la modernité comme “un projet inachevé“
, il se situe au fond dans la perspective d’un tel dépassement.
Plusieurs démarches musicales qui s’affranchissent
des formalismes sériels ou autres, sans pour autant renier
l’héritage moderniste, peuvent être qualifiées
de métamodernes. Celle, par exemple, de Gérard Grisey,
Tristan Murail et Michaël Lévinas qui, en inventant
une nouvelle écriture fondée sur le phénomène
du son et sur les mécanismes de perception auditive, répond
à l’exigence de communication mise en avant par Habermas.
Mais aussi celle, foncièrement “impure“ de Wolfgang
Rihm, tout à la fois austère et sensuelle, complexe
et expressive, introvertie et touchant directement l’auditeur
. Enfin, celles de Berio et de Ligeti dernière manière
qui, en expérimentant des techniques et des procédés
associés au postmodernisme tels que le collage de citations,
le détournement des musiques du passé, l’ironie
ou le second degré – en étant ainsi “antimodernes“
au sens qui vient d’être discuté – restent
précisément fidèles à un modernisme
authentique, c’est-à-dire ouvert et antidogmatique.
Le préfixe “post“ apparaît également
comme un avatar du “trans“ qui, de même que “méta“,
suggère un dépassement. Cependant, à la différence
des “métamodernes“ qui perpétuent l’esprit
du modernisme tout en s’adaptant à un environnement
postmoderne, les compositeurs “transmodernes“ se situent
en dehors de catégories telles que le modernisme ou le postmodernisme.
Alors même qu’ils font partie des pionniers ou des prophètes
des mouvances modernistes historiques – ils appartiennent,
en fait, souvent à des générations légèrement
décalées par rapport à ces mouvances –
ils suivent des voies de traverse, en se tenant à l’écart
ou en marge des systèmes en place et en gardant une totale
indépendance. Modernes (ou parfois postmodernes) avant la
lettre, leurs démarches obéissent à une vision
qui transcende les contingences historiques et déborde le
cadre de la musique. Les “transmodernes“, au rang desquels
je situe des compositeurs aussi divers que Giacinto Scelsi, Olivier
Messiaen, Bern Aloïs Zimmermann, John Cage, Iannis Xenakis,
François-Bernard Mâche et Horatiu Radulescu, tirent
en effet leur force créatrice d’une conception qui
relie la musique à une réflexion philosophique ou
à une quête spirituelle.
Le terme d’“hypermoderne“ pourrait quant à
lui illustrer une autre formule paradoxale de Jean-François
Lyotard, qui caractérise la postmodernité comme étant
“le comble de la modernité“. Dans l’acception
que je lui donne, il désigne une tendance de radicalisation
moderniste qui se manifeste en pleine période d’essor
postmoderne. On peut ainsi qualifier d’hypermoderne la démarche
de Brian Ferneyhough, auteur de pièces d’une complexité
inouïe – réputées injouables – ou
celle de Helmut Lachenmann qui, avec une espèce de purisme
de l’impureté, explore jusqu’au bout l’univers
des “sons dénaturés“. Ou encore celle
de Nono qui, dans Prometeo, une “tragédie de l’écoute“,
frôle intentionnellement le seuil de l’audible et avec
lui celui du communicable. Dans leur quête d’absolu
qui prolonge l’utopie moderniste, ces compositeurs intransigeants
se situent à contre-courant du discours postmoderne qui exalte
l’accessibilité de l’art. Dans un sens plus large
et dans un contexte particulier qui est celui de la musique américaine,
est également hypermoderne un compositeur inclassable comme
John Zorn dont l’abondante production oscille entre un radicalisme
propre aux modernes et un éclectisme typiquement postmoderne.
AU-DELA DU CLIVAGE MODERNE/POSTMODERNE
Le tableau synoptique présenté plus
bas résume le clivage moderne-postmoderne sous la forme d’une
liste de notions et de syntagmes qui, répartis dans deux
colonnes, illustrent des situations où le “postmoderne”
se distingue du “moderne”, souvent en s’y opposant
. Il comporte trois volets qui identifient les fondements idéologiques,
les aspects esthétiques et les manifestations musicales de
ce clivage. Ces trois volets se complètent, se correspondent
et s’éclairent réciproquement, formant un ensemble
cohérent qui montre que l’évolution de la musique
au cours de la seconde moitié du XXe siècle s’inscrit
dans une évolution plus générale des mentalités
et des idées. Ce tableau, avec ses termes abstraits qui s’opposent
de façon schématique, n’est qu’un point
de départ pour une démarche musicologique qui reste
à faire. Il appelle en effet à une analyse fine des
rapports complexes et ambigus qui existent en réalité
entre le modernisme et le postmodernisme. Une telle analyse devrait
mettre en évidence la diversité et les contradictions
d’une scène musicale sur laquelle sont représentées
toutes les générations de compositeurs actifs après
1970, y compris celle de l’avant-garde moderniste atonale
des années 1950-1960.
Iannis Xenakis, un des piliers de cette génération
dont l’évolution stylistique apparaît particulièrement
significative, retrouve dans certaines de ses œuvres tardives
– ou plutôt réinvente – les éléments
constitutifs d’une composition musicale traditionnelle : la
mélodie (qui résulte d’une striation des glissandi),
l’harmonie (qui est générée par la condensation
des masses de son) et la polyphonie (qui se dégage des arborescences).
La formalisation intégrale de l’espace sonore, qu’il
conçoit par le biais de la notion de crible – avatar
de la notion d’échelle – ouvre également
la voie à une résurgence de l’ancien concept
de mode. A la même époque, Jean-Jacques Nattiez prononce
le mot “postmoderne” en parlant de Répons, œuvre
qui, avec Dialogue de l’ombre double, marque effectivement
un tournant dans la création de Pierre Boulez.
Le même mot pourrait être également employé
pour caractériser le cycle opératique Licht auquel
Karlheinz Stockhausen consacre l’essentiel de son énergie
depuis la fin des années 1970. Boulez, Stockhausen et Xenakis
adoptent pourtant tous les trois des positions résolument
critiques vis-à-vis d’une idéologie postmoderne
qu’ils considèrent comme rétrograde.
D’autres figures de proue de cette génération
des modernes historiques participent activement au tournant postmoderne
des années 1970. En rupture avec le concept d’avant-garde,
Luciano Berio adopte dans la plupart de ses Sequenze une écriture
instrumentale plutôt respectueuse de la tradition . Dans Un
Re in ascolto, après avoir expérimenté diverses
formes de théâtre musical, il renoue avec l’opéra,
genre dont Boulez avait proclamé la mort. L’évolution
de György Ligeti est plus spectaculaire : après avoir
créé au début des années 1960 un “anti-opéra”
(Aventures & Nouvelles Aventures), il compose un “anti-anti-opéra”
(Le Grand Macabre). Son écriture instrumentale subit une
transformation radicale, les textures sonores caractéristiques
des années 1950-1960 faisant place à des harmonies
et à des polyphonies quasi traditionnelles. Deux œuvres
importantes composées par Mauricio Kagel au début
des années 1980, Aus Deutschland et Sankt-Bach-Passion, illustrent
elles aussi une esthétique postmoderne du recyclage et du
détournement, qui se manifestait déjà dans
les dernières créations de Bruno Maderna, compositeur
prématurément disparu en 1973.
Le postmodernisme musical se manifeste par ailleurs différemment
dans les pays de l’Europe Occidentale, dans ceux de l’Europe
de l’Est et aux Etats-Unis. A l’Est du rideau de fer,
le développement incomplet du modernisme, étouffé
au cours des années 1950 par des régimes totalitaires
qui imposaient comme norme esthétique une espèce de
néo-classicisme dévoyé, crée des conditions
favorables à l’implantation des idées postmodernes.
Des compositeurs comme Pärt, Penderecki ou Gorecki, dont les
premières œuvres avaient été influencées
par les idées de l’avant-garde occidentale, se rallient
à des courants régressifs, antimodernes. Inversement,
dans les pays de l’Europe Occidentale le modernisme, reconnu
et soutenu institutionnellement, résiste mieux à l’influence
de ces courants. Cette résistance génère une
large palette d’attitudes esthétiques que j’ai
regroupées sous les appellations de métamodernisme,
transmodernisme et hypermodernisme. En revanche, aux Etats-Unis
où depuis Ives la musique savante s’était affranchie
des carcans théoriques européens, les tendances caractéristiques
de la postmodernité – éclectisme, métissage,
recyclage – se développent sur un terrain particulièrement
propice.
En France comme dans les autres pays européens, au cours
des années 1970-1980 on prend acte de l’épuisement
de l’avant-garde moderniste des années 1950-1960, du
moins telle qu’elle avait été incarnée
par le sérialisme intégral. Certains compositeurs
se déclarent décidés à “en finir
avec l’avant-garde” (Marc-André Dalbavie) ou
n’hésitent pas à en faire “l’autopsie”
(Hugues Dufourt) et à dénoncer à son égard
un nouvel académisme. La plupart d’entre eux refusent
pourtant l’appellation de “postmoderne”. En fait,
ils critiquent à la fois les “excès” de
l’avant-garde sérielle et les “dérives”
d’un postmodernisme dans lequel ils voient un “post-progressisme”
foncièrement réactionnaire . Dans ce contexte, l’école
spectrale devient la principale référence d’une
scène musicale qui, dans son ensemble, peut être qualifiée
de métamoderne.
Pour finir, je soulignerais que la création musicale d’après
1970 échappe aux conceptions binaires, manichéennes,
qui tendent à réduire la relation entre le modernisme
et le postmodernisme à un affrontement entre progressisme
et conservatisme, purisme et éclectisme, élitisme
et populisme, etc. Il existe en réalité une diversité
de musiques postmodernes qui correspond à la diversité
des connotations et des implications philosophiques, sociologiques
et esthétiques du préfixe “post”. Ces
musiques peuvent ainsi être “antimodernes” (encore
faut-il saisir l’ambivalence de ce terme) mais aussi “transmodernes”,
“métamodernes” ou “hypermodernes”.
La coexistence de toutes ces orientations, avec leurs multiples
imbrications, est actuellement en train de brouiller la ligne imaginaire
de démarcation entre le moderne et le postmoderne. On peut
penser que cette ligne disparaîtra à terme, laissant
place à une vision unitaire de l’histoire musicale
de la seconde moitié du XXe siècle.
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