INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS DE M.Seiichiro UJIIE
lu à l'occasion de son installation comme membre Associé étranger

SEANCE DU MERCREDI 12 OCTOBRE 2005

 

Mes Chers Confrères,

Le 2 juin 2004, vous m’avez élu Associé étranger de votre prestigieuse Académie. Cela ma comblé d’honneur. Depuis, plus d’un an s’est écoulé. Les nombreuses obligations auxquelles j’ai dû faire face depuis lors ont motivé le choix d’une date quelque peu tardive pour cette cérémonie d’installation. Mais c’est une joie d’autant plus grande pour moi de me trouver aujourd’hui avec vous, et je vous remercie de votre chaleureux accueil.

Je remercie en particulier le Secrétaire perpétuel Monsieur Arnaud d’Hauterives pour les propos élogieux qu’il a bien voulu tenir à mon égard.
Dans ce lieu si particulier, votre éminente présence, Mesdames, Messieurs, redouble cet honneur. Permettez-moi de vous exprimer à tous ma profonde gratitude.
Je ne parle pas le Français, malgré ma vive admiration pour votre culture. J’espère que vous permettrez aussi que mon discours soit lu par notre confrère Jean-Marie Granier, à qui je dois toute ma reconnaissance.

Mesdames, Messieurs,

Ces jours-ci, vous pouvez visiter à la Cinémathèque de Paris, l’Exposition « Renoir/Renoir ». Si vous vous y rendez, vous pourrez voir un tableau qui représente le célèbre marchand Ambroise Vollard déguisé en torero. Cette toile est venue du Japon. Pour tout vous dire, elle est habituellement accrochée au mur qui est face à mon bureau à la Nippon Television Network Corporation. Nous avons prêté ce tableau à la demande des organisateurs de cette exposition. Après Paris, la toile partira, l’année prochaine, au Metropolitan Museum à New York, puis à l’Art Institute de Chicago et elle reviendra enfin à Paris, cette fois au Musée d’Orsay. Je serai donc privé du tableau pendant encore un an. Mais il faut aujourd’hui accepter qu’une œuvre d’art convoitée voyage en diverses parties du globe, afin d’y être admirée par le plus vaste public.

Comme j’aurai plus loin l’occasion de l’expliquer, je travaille depuis déjà fort longtemps dans ce que les anglophones appellent les « mass-média ». Je sais par expérience que ceux-ci, malgré leur incomparable capacité à transmettre les images et les lettres, ne pourront jamais remplacer les émotions que nous éprouvons lorsque nous sommes directement confrontés à une œuvre d’art. C’est là que réside le secret des expositions artistiques. La capacité d’attraction d’un tableau tel que La Joconde en est le meilleur exemple.
Permettre au plus grand nombre de jouir d’une expérience à nulle autre pareille, celle de la rencontre d’une œuvre d’art, est à mon avis le fondement des activités de mécénat. C’est aussi l’objectif premier, le point central de mes activités.


La présence des Associés étrangers constitue un pont, pour ainsi dire, qui relie votre prestigieuse Académie au monde extérieur. Le lien signifie la communication. Dans notre monde contemporain, les moyens de communication avec le grand public sont réunis dans une catégorie professionnelle appelée les mass-media. C’était aussi le domaine d’activité du regretté Yosoji Kobayashi, Associé étranger de l’Académie des Beaux-Arts. Sans lui succéder dans cette Compagnie, puisque j’ai été élu à un siège nouvellement créé, je reste dans son sillage ; j’exerce en effet le même métier que lui.

Les « mass-media », dont la fonction primordiale consiste à livrer des informations générales, s’adressent en tout premier lieu au grand public du pays auquel ils appartiennent. L’objet de ces mass-media peut aussi se spécialiser dans divers domaines de la vie nationale, entre autres le domaine culturel.

Personnellement, et comme l’a rappelé Monsieur le Secrétaire perpétuel, après avoir terminé mes études universitaires, j’ai commencé ma carrière professionnelle au Japon dans un grand journal quotidien, le Yomiuri Shimbun d’abord, puis à la Nippon Television Network Corporation, qui est une chaîne de télévision. L’une et l’autre de ces sociétés s’engagent régulièrement dans de vastes actions en faveur d’événements artistiques, musicaux et sportifs. Dans un pays dont la population dépasse la centaine de millions d’habitants, d’autres grandes entreprises mènent aussi des actions comparables.

Le domaine du mécénat culturel est en outre largement ouvert sur le monde, et il s’agit d’une activité où les efforts de différents pays sont amenés à se conjuguer.
Plus largement, le secteur de la communication, des medias, est amené à franchir les frontières et à faire naître, parallèlement au domaine politique, une communauté culturelle entre différents pays.
Le monde d’aujourd’hui est un monde de dialogues. Le secteur culturel n’est pas le seul à pouvoir tirer parti de cette ouverture internationale. Je pense ici aux actions humanitaires, qui, elles aussi, transcendent les frontières.

La communication peut avoir divers aspects. Le journalisme est donc lui aussi orienté vers différentes activités. Dans le domaine culturel, l’un des champs d’activités les plus remarquables de la presse écrite et audiovisuelle, nous voyons aujourd’hui très souvent des collaborations internationales se mettre en place autour d’un événement culturel.

En voici un exemple que je connais personnellement très bien.
Une exposition artistique internationale exige la collaboration de plusieurs pays. Cela est évident lorsqu’il s’agit d’une exposition itinérante. Une telle exposition, de peinture par exemple, requiert dès le départ, la participation de multiples prêteurs. En effet, l’œuvre d’un grand maître se trouve le plus souvent dispersé entre plusieurs musées et collectionneurs privés, eux-mêmes disséminés dans de nombreux pays. Au sein de ce que l’on peut qualifier de communauté des organisateurs d’expositions, la loi qui règne est celle de la réciprocité de collaboration.
C’est ce que l’on appelle trivialement la règle du « donnant-donnant » : je te prête cette fois ci, tu me prêteras la prochaine fois…

Nous pouvons maintenant nous placer du côté de ceux que l’on peut appeler les consommateurs, c'est-à-dire les visiteurs de l’exposition. Ils constituent le support financier de l’événement, qui est parfois très coûteux. Les droits d’entrée payés par les visiteurs financent une exposition, tout comme le produit de la vente des catalogues, les publicités des entreprises et les contributions provenant du mécénat. Des millions de visiteurs sont ainsi indispensables pour faire face à un événement de grande envergure.
C’est précisément la raison pour laquelle les grands journaux quotidiens ou les chaînes de télévision, qui ont les moyens de mobiliser le grand public, interviennent dans l’organisation d’événements culturels de vaste envergure.
Pour ma part, par le biais du journal quotidien Yomiuri Shimbun et la chaîne de la Nippon Television Network Corporation, je me suis engagé dans un grand nombre d’expositions artistiques qui ont eu lieu au Japon, consacrées à Jean-François Millet, à Dali ou encore à Van Gogh, pour ne citer que quelques exemples. Les collections de grands musées occidentaux ont aussi été présentées au Japon : les Musées de Boston et de Chicago, le Musée Guggenheim aux Etats-Unis, le Musée Marmottan-Monet, le Musée de l’Orangerie et le Musée du Louvre en France, le Musée Pouchkine en Russie et enfin les Musées du Vatican.
L’exposition d’art japonais de la collection du Temple Kofukuji de Nara fut quant à elle présentée à Paris.
J’ai eu aussi l’honneur de collaborer aux fouilles entreprises à Pompéi et de soutenir, au titre du mécénat, la restauration des peintures murales de la Chapelle Sixtine au Vatican, notamment Le Jugement dernier de Michel-Ange puis la restauration des salles du Musée Marmottan-Monet, et enfin la création de la Salle de la Joconde au Musée du Louvre.
Enfin, j’ai été nommé en 2004 directeur du nouveau Musée d’Art contemporain de la Ville de Tokyo.


L’Académie des Beaux-Arts, avec ses huit sections, de peinture, sculpture, architecture, composition musicale, membres libres, créations artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel et tout dernièrement photographie, est, par la nature même de ces riches formes de l’art, un organisme dont la vocation est ouverte aux relations avec le monde extérieur. La présence de ses Associés étrangers dont j’ai l’honneur de faire partie, doit annoncer ce fait. Nous nous attacherons à assurer la solidarité de notre Académie avec ses homologues du monde pays.

Elu associé étranger de l’Académie des Beaux-Arts, je souhaite être digne de ce privilège. En tant que Japonais, je serais heureux si ma présence parmi vous pouvait contribuer à jeter des ponts entre mon pays et votre Compagnie.