Discours de M. Marc Saltet
prononcé lors de la réception sous la Coupole
de M. Léonard Gianadda


Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames, Messieurs,

C'est un grand honneur de m'adresser à vous, au nom de l'Académie des Beaux-Arts et sous cette prestigieuse Coupole, pour accueillir Monsieur Léonard Gianadda, qui va siéger désormais, dans nos assemblées, comme Associé étranger.
Le personnage est exceptionnel par sa stature, sa nature, son action, sa renommée, en Suisse, en Europe et bien au-delà.
Je ne saurais, dans le temps qui m'est accordé pour vous parler, tout dire et de loin. J'ai donc été contraint de faire un choix, que je vais m'efforcer d'évoquer devant vous.


Tout d'abord, un aperçu biographique: Léonard Gianadda est né à Martigny, en Suisse, le 23 août 1935, petit-fils d'un Piémontais qui, à l'âge de 13 ans, avait quitté son pays, l'Italie, et émigré en Valais, où il travaillera comme maçon d'abord.
Léonard Gianadda est marié à une Lausannoise, Annette; leurs deux fils François et Olivier auront, comme jeunes hommes, la stature paternelle.
Il fait d'abord ses études classiques, au collège de Saint-Maurice. En 1950, il a alors 15 ans, à l'occasion de l'Année sainte, sa mère l'emmène en Italie, où ils visitent notamment Florence et Rome. Notre jeune voyageur découvre, dans ce parcours italien, le monde de l'Art.
Retournant en Italie plus tard, il rencontre un jeune Américain, comme lui avide de voir, d'apprendre, d'aimer les arts. Une amitié se noue entre eux et Léonard invite son ami à faire un séjour à Martigny, avant de regagner son propre pays, les Etats-Unis.
Proposition acceptée et, avant de quitter son ami suisse alors âgé de 17 ans, il l'invite à venir passer quelques mois aux Etats-Unis, et y voyager à sa guise.
Ainsi fut fait et, après ce périple américain, Léonard Gianadda, par suite d'événements particuliers et de rencontres fortuites, fait du journalisme, puis est engagé à la Télévision Suisse Romande comme premier correspondant pour le Valais (journaliste et cameraman).
Parallèlement, Léonard Gianadda continue sa formation universitaire, à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, d'où il sortira, en 1961, ingénieur civil.
Il ouvre alors avec un camarade d'études, Umberto Guglielmetti, un bureau d'ingénieurs qu'ils dirigent ensemble. Ils construisent à Martigny et ailleurs de nombreux appartements, immeubles, ouvrages d'art, etc.
Belle et rapide réussite financière.
En 1976, exerçant avec grande activité son métier de constructeur, notre ami souhaite bâtir un immeuble locatif sur des parcelles de terrain qu'il a récemment acquises. Or, cette zone est riche en restes archéologiques et, lors des travaux de fouilles de la construction, les archéologues découvrent les vestiges d'un temple gallo-romain. Léonard Gianadda obtient néanmoins des services communaux et cantonaux le permis de construire, ce qui entraînerait à tout jamais la disparition de cette découverte.
Léonard hésite.
C'est alors que se produisent, en très peu de temps, dans sa famille directe, trois événements douloureux: la mort brutale de son père dont il était très proche, le décès accidentel de sa mère, écrasée par le train dans sa voiture, la disparition tragique de son frère Pierre, mort des suites d'un accident d'avion à Bari, en Italie, au retour d'un voyage d'études animalières en Egypte. En voulant sauver ses camarades qui brûlaient dans l'avion, suite à un atterrissage de fortune, Pierre Gianadda est à son tour grièvement atteint. Il décède une semaine plus tard des suites de ses brûlures.
A ce moment précis, Léonard prend une décision capitale, qui orientera, sans réserve, son action, sa vie.
Il décide de constituer, en souvenir de son frère Pierre, une Fondation qui portera son nom: la Fondation Pierre Gianadda.
L'acte de Fondation intervient le 24 février 1977 et Léonard Gianadda renonce sans hésiter à la suppression des vestiges, persuadé de leur valeur intrinsèque, intellectuelle et morale, estimant qu'on devait les mettre en valeur au centre de tout, à la disposition de tous.
Projet, plans et construction s'enchaînent rapidement et, à la fin de l'année suivante, la Fondation Pierre Gianadda est inaugurée.
C'était le 19 novembre 1978, le jour où Pierre aurait eu 40 ans.
C'était il Y a 25 ans.


Jetons maintenant un regard sur ce volumineux couvercle en béton armé.
Il se présente comme une imposante cathédrale, ayant l'apparence extérieure d'un tronc de pyramide rectangulaire, animé sur ses quatre faces par des sortes de chapelles secondaires, aussi en béton armé. Celles-ci sont en saillie. Leur débordement, en porte-à-faux, protège visuellement et matériellement l'entrée des visiteurs.
Notre couvercle est d'une belle couleur blond clair, en raison de l'incorporation dans la masse du béton armé de construction d'un gravier de Vérone jaune, veiné de rouge.
Un escalier extérieur, beau dans sa simplicité, relie en deux volées le niveau du trottoir de l'avenue urbaine à celui de l'accès des visiteurs.
Dès son entrée dans notre cathédrale, le public va recevoir un choc saisissant. En effet, d'un seul coup d'œil, il aura devant lui une vue d'ensemble des espaces où prendront place les expositions, que l'on pourra voir de partout, et en particulier depuis le centre des vestiges, conservés au rez-de-chaussée inférieur, au milieu desquels on pourra s'asseoir, rêver, aimer à sa guise.
La composition si originale, si simple et volontaire de notre couvercle méritait bien, je crois, ces quelques considérations architecturales que je viens d'exprimer. J'espère que cette noble assemblée, vous tous, pardonnerez cette digression, importante aux yeux de l'architecte que je suis.
A l'intérieur, on notera, sous un angle de la galerie supérieure, celle du niveau d'entrée des visiteurs, un groupement prestigieux, admirablement présenté, de vestiges de bronzes romains provenant des fouilles faites à proximité: une tête de taureau à trois cornes, sa patte, une jambe; une cuisse, superbe, d'une statue monumentale; un drapé et un vêtement, magnifiquement sculptés.
C'est là un autre monde, entièrement nouveau.
On est loin de la présentation classique des expositions, quelles que soient les qualités de ces dernières.
Ce nouveau monde créé se veut vivant, simple; on voit tout, globalement, chacun selon son rythme.
L'éclairage intérieur de notre grand couvercle, protecteur et respectueux des vestiges mis au jour, apparaît en marron foncé. Le béton armé de la construction est revêtu de bois, peint de la même couleur. L'éclairage est artificiel. Seules se manifestent, dans la couverture, quatre ouvertures rectangulaires, vitrées, laissant pénétrer la lumière naturelle, celle du jour, qui anime le temple antique. Les dallages sont revêtus de pierres ocre, coquillières, du pont du Gard, chères à Pierre Gianadda, puisqu'elles recouvraient la cour de sa demeure, près d'Alès, à proximité du célèbre pont.
A l'extérieur, l'ensemble de la future Fondation Pierre Gianadda s'implantera en devant tenir compte de la proximité immédiate d'une voie urbaine de circulation, qui ne saurait être interrompue, la rue du Forum.
Le reste de la composition générale se répand plus facilement sur une zone de jardin couverte de pelouses, sur lesquelles il est autorisé de marcher, à sa guise, pour admirer les œuvres sculptées du parc. On y trouve notamment Rodin, Brancusi, Maillol, Miro, Arp, Moore, Ernst, César, Calder, Dubuffet, Poncet, Niki de Saint Phalle et bien d'autres, qui constituent, sans aucun doute, un survol de la sculpture du XXe siècle. Une zone de détente accueille les visiteurs, qui peuvent agréablement se reposer et se restaurer. Un plan d'eau complète l'ensemble, où des canards paraissent heureux de leur sort, et que personne ne vient déranger.
Bref, une grande quiétude générale.
Il convient aussi de noter que, dans le projet étudié pour la construction ayant reçu le permis de construire, un parking souterrain était prévu; le gros œuvre est exécuté, de l'autre côté de la voie urbaine à respecter. Il est maintenant aménagé en un Musée de l'automobile exceptionnel, ne renfermant que des voitures rares, anciennes, toutes en ordre de marche. De nombreux modèles sont uniques au monde. Partant du centre des fouilles, notre lieu de rencontre essentiel, le Musée de l'automobile est accessible par une galerie, descendant agréablement jusqu'au niveau voulu, souvent animée par des dessins, gravures ou photos accrochés à ses cimaises.
Etant moi-même fidèle visiteur de la Fondation depuis de très nombreuses années, je n'ignore pas que, parallèlement, notre ami organise depuis toujours des expositions, à Martigny. Celles-ci sont remarquables et attirent une foule de visiteurs puisque, en un quart de siècle, six millions de personnes sont déjà accourues à la Fondation pour admirer Rodin, Lautrec, Braque, Dubuffet, Degas, Staël, Manet, Gauguin, Bonnard, Van Gogh, Berthe Morisot et beaucoup d'autres. Aujourd'hui, Léonard Gianadda est administrateur des musées Rodin à Paris et Toulouse-Lautrec à Albi.
La musique n'est pas absente de ces lieux, car, selon un programme minutieusement préparé, pour chaque année, des concerts prestigieux sont donnés par des artistes exceptionnels. Ainsi, Cecilia Bartoli ou Ruggero Raimondi, des amis fidèles, y donnent chaque année un ou plusieurs récitals.


Mais j'aimerais également rappeler que Léonard Gianadda et sa Fondation font acte de mécénat, en participant notamment à des acquisitions d'œuvres dans les musées de France et d'ailleurs, mais également en finançant la restauration d'œuvres comme le Décor du Théâtre Juif de Chagall, des estampes du Fonds Jacques Doucet ou encore en dotant de sculptures tous les ronds-points de sa ville de Martigny.
Comment fait-il?
Quel est son secret, celui qui consiste à obtenir des prêts remarquables, appartenant aux plus grands musées, à des personnes privées, qui, en général, ne veulent pas s'en séparer aisément ?
Là interviennent les qualités hors pair de Léonard Gianadda ; mais comment pourrais-je en parler ? Il me semble que ce n'est que lui-même qui pourrait l'expliquer...


Arrivant au terme de mon propos, j'aimerais faire une remarque qui, à mon avis, est très importante car je suis, vis-à-vis de la Fondation Pierre Gianadda, quelqu'un de tout à fait à part. Je connais depuis fort longtemps Léonard et sa Fondation où je me rends chaque année, à l'occasion de voyages en Suisse pour des raisons familiales, avec mes deux fils. Je m'arrête en ce lieu privilégié où je me trouve, je me permets de le dire, un peu comme chez moi. Mais je pense aussi que le seul qui le connaissait mieux que moi et avant moi était Maurice Novarina, notre éminent et regretté confrère que notre Académie a perdu récemment.
Enfin, qu'il me soit permis d'affirmer que la présence parmi nous de Léonard Gianadda, comme Associé étranger, portant costume d'Académicien, ne pourra être que hautement bénéfique.
Quel exceptionnel Ambassadeur l'Académie des Beaux-Arts a le privilège de compter aujourd'hui dans ses rangs!
Je vous remercie, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames, Messieurs, de votre aimable attention.