INSTITUT DE FRANCE
ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
Discours prononcé dans la séance publique tenue
par l'Académie des Beaux-Arts
présidée par M. François-Bernard MICHEL, président
de l'Académie, le mercredi 25 janvier 2006
POUR LA RECEPTION DE
M. Marc LADREIT DE LACHARRIERE
ELU MEMBRE DE LA SECTION DES MEMBRES LIBRES
par
M. Henri LOYRETTE
de l'Académie des Beaux-Arts
Monsieur,
En juin 2004, nous inaugurions, au musée du Louvre, une nouvelle présentation des antiques dans la salle du Manège. Une salle de plus dans un musée qui grandit, s’ajuste, conquiert de nouveaux espaces, en restaure d’autres, renouvelle sa présentation. Un pas de plus dans cette évolution organique qui voit le musée s’installer et prendre ses aises dans le palais des rois, des empereurs et des ministres des Finances. Et cependant, dans cette très belle salle, conçue par Lefuel pour l’exercice des chevaux de Napoléon III, un événement particulier : une réunion de sculptures pour la plupart jamais montrées, l’écriture d’un nouveau chapitre de l’histoire du goût, un aménagement rendu possible grâce à votre mécénat, Monsieur, et celui de la société que vous dirigez, Fimalac. On pourrait donc dire que vous entrez dans notre compagnie grâce à la salle du Manège, à la restauration précédente du Gladiateur Borghèse et de la Vénus Genitrix, grâce au soutien que vous apportez à l’Union centrale des arts décoratifs, au théâtre du Rond-Point, à la fondation Jacques Toja, à la Fondation du patrimoine, sans omettre la charmante chapelle romane de Lacharrière dans le Vivarais. La liste n’est pas exhaustive qui vous poserait devant nous en entrepreneur avisé, balançant harmonieusement entre le culturel et l’humanitaire, regardant à droite, regardant à gauche, dispensant des aumônes souvent munificentes à ces nécessiteux que sont tant ces fondations aux visées généreuses que l’État.
Et l’homme arrivé soignerait ces nouveaux pauvres avec autant d’ardeur et de compassion que le jeune homme bien né mais fauché portait, comme il se doit, des boîtes de sardines aux petits vieux.
Non, ce n’est pas cela mais c’est vous tout entier que nous accueillons, une carrière et une réussite. Et cette carrière et cette réussite nous enseignent que votre intérêt pour les choses de l’art n’est pas né des caprices de la fortune qui, à d’autres, permettent les safaris, les femmes et les bagnoles mais d’un enthousiasme natif, de l’héritage familial, du produit d’une éducation, d’une réflexion construite sur le rôle et les devoirs du citoyen. Soutenir le Louvre ou la fondation Agir contre l’exclusion n’est pas la danseuse ni l’alibi d’un homme riche mais le développement naturel, autorisé par la fortune, d’une pensée et d’une ambition.
Si d’emblée j’ai évoqué la salle du Manège, c’est qu’elle explique à merveille les raisons de votre engagement. Dans les modalités de sa rénovation d’abord. Vous l’avez financée entièrement, participant ainsi, et parce que vous le trouvez exemplaire, à ce nouveau rapport que l’État, pour nous le ministère de la Culture, a voulu instituer avec l’entreprise. Je me souviens d’un temps, pas si lointain, où tout devait venir de l’État ; il suffisait d’ouvrir la bouche pour recueillir la manne bénéfique. On gobait les subventions comme une chose due, se plaignant naturellement de leur insuffisance. Quant à mesurer l’usage qui en était fait, on se serait sans doute indigné d’une légitime évaluation ; mais personne ne demandait des comptes. Les débuts du mécénat furent donc pénibles. Dans un système si tranquille, si parfait, que venaient apporter ces chefs d’entreprise, qu’avaient-ils à se reprocher, quelle manoeuvre souterraine et nécessairement douteuse conduisait ces libéralités ? Il fallut du temps, un apprivoisement mutuel, des expériences réussies ; il fallut surtout l’action déterminante de l’État, des dispositifs fiscaux favorables, récemment parfaits par Jean-Jacques Aillagon, son engagement personnel, celui de Renaud Donnedieu de Vabres, pour que l’une et l’autre parties mesurent leurs intérêts respectifs.
C’est grâce à vous, à cette générosité naturellement étayée par vos convictions, grâce à nos confrères André Bettencourt et Michel David-Weill, grâce aussi à mon prédécesseur Pierre Rosenberg qui sut vous attirer au Louvre, qu’aujourd’hui nous avons fait ces avancées décisives.
Mais la salle du Manège rénovée nous dit sur vous autre chose encore. Cette salle, il faut le rappeler, est consacrée à l’histoire des collections d’antiques, traçant une histoire du goût et de ses aléas ; elle rassemble des sculptures provenant de collections illustres, celles de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV, de Scipion et Marc-Antoine Borghèse, d’Alexandre Albani, témoignant de cette passion pour l’antique, voire de cette anticomanie qui, depuis la Renaissance, inspira tous les arts. Vous avez rendu possible une réunion inédite qui ressuscite, certes affaiblie d’oeuvres heureusement restituées à l’Italie, ce colloque qui, sous l’Empire, fut tant admiré du jeune Schopenhauer : « Lorsqu’on entre pour la première fois dans la Salle des Antiquités, notait-il dans son journal, on ne sait par où commencer : toutes ces pierres vivantes semblent s’animer ; tous les dieux de l’Olympe vivent encore ici et s’y trouvent comme il y a plusieurs siècles, regardant tout autour d’eux avec un regard paisible la fuite du temps. » Car le temps fait tout à l’affaire qui métamorphose ces antiques, leur donne, avec l’intervention d’autres artistes, des prolongements inattendus, des formes nouvelles, bouleverse leur signification. Par l’adjonction d’une vasque de porphyre, un vieux pêcheur, réplique romaine d’une oeuvre hellénistique, se transforme au XVIIe siècle en un Sénèque mourant. Le Bernin conçoit un matelas pour L’Hermaphrodite endormi et Nicolas Cordier, raboutant les fragments d’une Artémis romaine, ajoutant des bras, des pieds, une tête en bronze, compose sa délicieuse et aberrante Zingarelle. Exemple extrême, dira-t-on, de la postérité d’une oeuvre d’art. Mais ce qui est vrai, comme chacun le sait, pour l’architecture habitée, et donc constamment adaptée, vivante de la vie de ses occupants, subissant les saisons, les variations climatiques, bref tout ce que l’on a coutume d’appeler bêtement les ravages du temps quand c’est le signe même d’une vivacité toujours contemporaine, est vrai pour toute création, la peinture, la sculpture, les objets comme les oeuvres littéraires et musicales. C’est une banalité aussi que de dire que l’oeuvre d’art échappe à son créateur ; elle est aussitôt happée par le temps impassible et le flux incessant et mouvant des hommes. Elle peut avoir des faiblesses et des sur-sauts, briller d’un éclat continu ou sombrer corps et biens ; elle peut, que l’on songe à La Tour, que l’on songe à Vermeer, être longtemps réduite à son seul souffle, à sa seule flamme, pour, ranimée par le regard et la science de quelques-uns, connaître une gloire nouvelle et jamais atteinte.
L’art est toujours contemporain et, pour revenir à notre musée, le Louvre est un musée d’art contemporain au même titre que le Centre Pompidou. Et les oeuvres de Poussin, Ingres, Degas et Manet, quatre peintres français qui me semblent particulièrement présents aujourd’hui, sont de notre temps, d’actualité autant que les créations les plus récentes d’artistes vivants.
C’est que toute grande oeuvre, indépendamment de son exposition, de sa parution ou de son exécution, vient de loin et voit loin devant elle. Le temps d’une oeuvre d’art n’est pas seulement celui de sa création. La Recherche du temps perdu ne se fixe pas dans un cadre étroit, des débuts de la IIIe République au lendemain de la Première Guerre mondiale, qui est celui de son auteur et de ses personnages mais remue une fois encore les cendres de Sodome, éclaire les temps mérovingiens et se poursuit très avant dans la nuit.
Avec Le Déjeuner sur l’herbe, avec Olympia, Manet s’inscrit dans une tradition réaliste et salue en Giorglone et Titien d’heureux précurseurs ; trois cents ans avant lui, de grands maîtres, eux-mêmes méditant le modèle antique, ont cherché à mêler le nu au costume contemporain, à portraiturer, dévêtue, une courtisane. Et c’est le temps – l’éloignement dans le temps, la patine du temps – qui transforme une partie carrée dans la campagne vénitienne en Concert champêtre, l’hétaïre renaissante en Vénus d’Urbin. C’est cette méditation sur les effets du temps qui révèle à Manet qu’il ne s’abîme pas dans des scènes précaires et grivoises mais qu’il peut ambitionner, avec ses sujets modernes, le format et la manière ample des peintres d’histoire.L’artiste s’invente une filiation parfois aussi fabriquée que celle de ces nobles romains qui, par les efforts d’un archiviste stipendié, se raboutaient aux consuls antiques. Dressant sa propre généalogie, il ne craint ni les mésalliances, ni les métissages. Ingres descend tout droit de Raphaël ; Degas naît de l’union contre nature d’Ingres et de Delacroix. Manet se pose en héritier de Titien, non pas descendant légitime – contrairement à nombre de ses confrères académiques, qui ont hanté cette assemblée, fiers de la pureté de la race mais épuisés par une succession de mariages consanguins – mais en rejeton d’une branche cadette, souvent abâtardie, et s’égarant dans d’obscures parentèles. Car à Titien, il a adjoint la manière espagnole, les leçons de Courbet, la crudité des photographies érotiques, la naïveté des images populaires, les aplats du japonisme.
De nos jours, Anselm Kiefer, organisant tout un système – comme on dit système solaire –, fixant des constellations qui naissent de la cendre, du sperme jauni, de l’éclat de la peinture projetée, fait entendre, harmonieuse et lointaine, la musique des sphères. Comme Hésiode, il construit une théogonie et emprunte au poète grec sa généalogie primordiale : son oeuvre est fille de Nuit, elle-même fille de Chaos ; ce Chaos tout proche, celui de la barbarie nazie, qui massacra les hommes, ruina les monuments splendides et dévasta les paysages ravissants et fragiles.
L’éclat d’une oeuvre d’art se mesure, comme l’élection divine des prophètes bibliques, à sa fécondité, à une postérité aussi impossible à dénombrer que le sable du désert ou les étoiles du firmament. Promesse d’autant plus admirable que l’oeuvre suit souvent de longues périodes de stérilité et naît toujours du doute. Cette postérité se dessine lentement, rassemble progressivement ses troupes, renverse les puissants d’un jour, apaise ce qu’il y a d’aigu, de discordant, de violent dans la modernité. Innombrables en sont les acteurs qui remplissent des rôles divers, artistes, collectionneurs, historiens, conservateurs, restaurateurs, tous ceux qui regardent, qui écoutent et qui lisent.
Vous êtes, Monsieur, au même titre que de plus illustres et de plus évidents, un de ces acteurs du temps, et un tout premier rôle. Mécène, vous favorisez la survie et la transmission du patrimoine, vous soutenez la recherche comme le montre votre appui aux expositions Porphyre et bientôt Praxitèle. Le passé n’a de sens pour vous qu’éclairé au feu de la vie contemporaine.
Collectionneur, vous le montrez dans l’éclectisme de vos choix, soucieux de rapprocher toujours l’ancien et le contemporain. Homme d’affaires, vous créez de toutes pièces Fimalac mais vous reprenez pour les revivifier d’anciennes et glorieuses maisons comme Masson, Cassina ou La Revue des Deux Mondes. Car rien ne vous plaît tant que ce rôle de refondateur où, méditant les exemples anciens, soucieux de vous inscrire dans une lignée, vous trouvez d’emblée votre juste place. Et si le Louvre est bien cet immense « palimpseste de la mémoire » que voyait Baudelaire, c’est qu’il rassemble le peuple immense de ceux qui ont cherché, de ceux qui ont créé, mais aussi collectionné, restauré ou, simplement, transmis.
Avec le temps, en effet, l’oeuvre prend une densité nouvelle et son aspect se modifie. Elle passe en diverses mains avant de se fixer le plus souvent dans un musée. Les couleurs pâlissent, le papier jaunit, le marbre perd de son éclat, les bronzes se patinent. Précieuses alluvions du temps qu’il ne faut retoucher qu’avec respect et précaution, se gardant bien de vouloir rattraper une jeunesse trompeuse. Pour une restauration attentive, combien d’architectures asséchées, de tableaux récurés, liftés, botoxés, de fresques évanouies, d’icônes quasiment réduites à leur seul support quand elles ont vécu pendant des siècles au rythme des repeints qu’exigeait la dévotion des fidèles. De ce point de vue, la salle du Manège est exemplaire comme l’était auparavant la restauration du Gladiateur Borghèse. On vous doit cette restauration, Monsieur, et vous participez ainsi à l’histoire de cette oeuvre insigne tout comme Nicolas Cordier qui, sans doute en 1611, la restaura, les Borghèse qui la possédèrent, Napoléon qui l’acheta, Winckelmann qui l’inventa et tant d’autres qui la commentèrent. Winckelmann la disait raflée par Néron en Grèce avec l’Apollon du Belvédère, découvert, lui aussi, près d’Anzio. « La statue d’Apollon, nous dit-il, est le plus haut idéal de l’art parmi toutes les oeuvres antiques qui ont échappé à la destruction. Un printemps éternel comme celui qui fait le bonheur de l’Élysée, habille d’une séduisante jeunesse l’exquise virilité de la maturité et répand douceur et tendresse sur l’orgueilleuse architecture de ses membres. » Tout différent Le Gladiateur qui n’est pas une expression du beau idéal mais un homme réel, un portrait, ou, pour reprendre les termes de Winckelmann, « un concentré des beautés de la nature dans les années de maturité, sans ajout de l’imagination. Car il représente, ajoute-t-il, un homme qui n’est plus dans la fleur de la jeunesse, ayant atteint l’âge viril, et l’on y découvre les marques d’une vie qui fut toujours active et durcie par le labeur ».
Voilà, nous y sommes : les marques d’une vie active, le goût du combat, l’équilibre seulement trouvé dans le mouvement et le mouvement perpétuel.
Comme Le Gladiateur, auquel il est plus juste de donner son vrai titre de Héros combattant, vous tombez si vous vous arrêtez. Vous êtes là, toujours là, terriblement présent, vous êtes au monde et heureux d’y être. Non pas agité, même si l’on vous appelle drôlement l’agitateur à particule, car il n’y a rien de désordonné dans ce que vous êtes et ce que vous faites, mais actif, vibrionnant, incessant. Cet activisme, marqué dans votre volubilité, votre remuement constant, touche tout ce que vous faites. Ainsi, vous êtes collectionneur ; vous accumulez et dans tous les domaines, au hasard de vos goûts et de vos bonnes fortunes. À vrai dire, c’est vous-même que vous exposez dans ces objets si divers et qui, comme vous le dites, vous prolongent et vous expliquent, livres et sculptures, art africain et école de Paris, de Gaulle et Marie-Antoinette, Boudin et Soulages, et, grâce à Véronique, l’art contemporain. Vous croyez, comme Balzac, à l’intelligence des objets d’art : « Ils connaissent les amateurs, ils les appellent, ils leur font : chit ! chit ! » remarquait le cousin Pons, ce que vous traduisez en disant simplement : « Il faut que l’oeuvre me parle. » Vous souhaitez aussi vous entourer d’oeuvres qui vous rappellent des lieux que vous aimez ; et là, vous rejoignez Proust : « Si j’étais riche, je ne chercherais pas à acheter des chefs-d’oeuvre que je laisserais aux musées mais de ces tableaux qui gardent l’odeur d’une ville ou l’humidité d’une église et qui, comme des bibelots, contiennent autant de rêves par association d’idées qu’en eux-mêmes. »
Mais si je retenais deux objets qui, dans tout ce que vous avez rassemblé, vous dépeignent, je choisirais d’abord ce torse d’Héraclès enfant, très beau fragment de marbre qui est dans votre bureau, et sa puissance latente et en devenir. Cette oeuvre évoque, comme le montre votre soutien répété au département des Antiquités grecques et romaines, votre amour de l’antiquité classique et de la sculpture : « Parce que l’art gréco-romain, expliquez-vous, est le berceau même de notre civilisation. De plus, il rejoint ce goût que j’ai pour l’art statuaire. J’ai toujours aimé la sculpture, j’aime la regarder, la toucher, cette façon qu’elle a de dompter la matière. »
Avec cette sculpture que vous voyez donc ancestrale, impérieuse et dominatrice, j’élirai un objet dans votre chambre qui est, par son étrangeté, presque une oeuvre d’art : une grande boîte vitrée qui contient quelques bras articulés en constante rotation, un mouvement rond et tranquille, et sur lesquels sont accrochées des montres, de celles qui ne se remontent que par l’agitation de la main. Elles sont là, toujours disponibles, toujours laborieuses, toujours à l’heure, n’ayant droit à aucun repos, à l’instar de vous-même, de ceux et celles, je l’imagine, qui vous entourent et qui sont entraînés dans ce tourbillon perpétuel. Une belle métaphore de votre existence, depuis ce 6 novembre 1940 qui vous vit naître, en pleine guerre donc. Vous êtes issu d’une vieille famille de l’Ardèche, de ces familles qui, tardivement anoblies, ont toujours été au contact d’une bourgeoisie industrielle et industrieuse, dont les membres ont exercé des métiers et dont l’illustration tient plus à la situation de ses individus qu’à l’ancienneté du nom, à l’éclat de la fortune, aux belles alliances. Vous aviez donc d’emblée, même si elle était fragilisée par le manque d’argent, une position dans le monde et quand tant de nos glorieux d’aujourd’hui peinent à établir une dynastie – car le modèle aristocratique perdure – vous pouvez montrer la profondeur de vos racines.
L’ouvrage consacré à votre famille, les Ladreit de Lacharrière, 750 ans d’histoire, sous-titré de votre énigmatique devise « Tout droit quand même » peut ouvrir ainsi : « L’arbre familial enfonce ses racines dans le terroir boutiérot réputé être le pays le plus vivarois de tout le Vivarais. » Un début à la Barbey d’Aurevilly, incompréhensible et troublant pour qui n’est pas boutiérot. La particularité de cet arbre séculaire est que les branches les plus robustes sont à son faîte ; au XIXe siècle, vous pouvez rameuter deux députés de l’Ardèche, un préfet, un général, un président du tribunal civil de Privas, un médecin célèbre, Jules Ladreit de Lacharrière, spécialiste des questions otologiques. Ce capital familial, vous avez su le faire fructifier : il vous inscrit dans une tradition et vous rappelle des devoirs, vous oblige sans doute, quoique je ne comprenne pas bien ce que cela veut dire, à rester « tout droit quand même », s’agrège à vous, votre nom, votre position et complète votre portrait : homme d’affaires, homme du monde, mécène, partout introduit, connaissant tout le monde, au Siècle et au Jockey, ayant tout ce qu’il faut de décorations et d’honneurs divers, d’amis illustres et bien placés, de relations de tous bords. Bref, un échantillonnage incomparable de toutes les gloires d’ici-bas. On vous envie, et vous le savez, et pour toutes sortes de raisons, qui pour la fortune personnelle et persistante, qui pour la particule vérifiée quand la sienne est incertaine, qui pour cette capacité à aller de l’avant sans cesse quand tant d’existences prometteuses s’assèchent vite et se renfrognent. Je ne sais ce qui vous a mis, une fois pour toutes, en mouvement. Peut-être la mort de votre père quand vous aviez quinze ans, au moment où on en a le plus besoin. Peut-être le sang italien et artiste de votre mère. Peut-être et surtout cette nécessité d’avoir à se battre très tôt, de gagner sa vie avec des petits boulots, de figurer dans un milieu friqué. « Ma famille, avez-vous dit, a la particularité d’être engagée dans la fonction publique depuis toujours, jamais à des postes très importants mais jamais absente des problèmes de son temps. » C’est donc dans une tradition que vous vous inscrivez en entrant à l’ENA, poussé par vos oncles juriste et diplomate, René et Guy de Lacharrière (vous y rencontrez ceux qui deviendront des amis proches : Louis Schweitzer, Philippe Lagayette, Philippe Séguin, Étienne Pflimlin, Françoise Chandernagor). Mais à la sortie, vous en démissionnez aussitôt, refusant la direction du Trésor pour entrer à l’échelon le plus bas, celui de démarcheur, à Suez. On a dit que vous aviez pris cette décision par dépit de n’être pas dans les cinq premiers comme plus tard on dira que vous avez quitté l’Oréal par dépit de vous voir préférer Lindsay Owen-Jones. Mais ce ne sont pas là vos ressorts. Vous vous en expliquerez d’ailleurs : « J’ai senti très tôt que j’étais plus un homme de terrain doté d’un esprit d’entreprise qu’un rédacteur de notes pour un chef de service dans un ministère. » Très répandu et pourtant avare de confidences, peu soucieux d’écrire ou de faire écrire des romans, des livres d’histoire, des constatations désabusées sur le monde d’aujourd’hui, votre carrière littéraire se limitera à quelques sentences dispensées par voie de presse : « Je n’aime pas l’exclusive en politique et je me considère moi-même comme un homme de droite mais qui a des amitiés à gauche » ou encore « J’ai toujours eu une extrême conscience de l’ouverture internationale et de sa nécessité ».
Il faut donc vous juger sur vos actes et vos actes, il faut bien le dire, témoignent de cette habileté et de cette ouverture. Vous êtes donc devenu cet « entrepreneur indépendant, libre et anticonformiste » ainsi que vous auriez souhaité résumer votre notice dans un Who’s who imaginaire. De 1976 à 1991, votre vie c’est l’Oréal auprès de Liliane et André Bettencourt, auprès de François Dalle qui fut, avec Jack Francès, votre mentor. C’est aussi et en parallèle, pendant cette époque l’Oréal, que se déploie l’activité d’un homme d’affaires indépendant, ce que d’aucuns ont appelé votre double vie et qui préfigure les entreprises futures : au milieu des années 1960, vous fondez le journal Mademoiselle, bientôt repris par Daniel Filipacchi pour devenir Mademoiselle âge tendre, toute une époque ; en 1974, vous achetez, avec un cousin de votre femme, les éditions Masson et, quinze ans plus tard, Belfond, un de vos rares échecs, et Armand Colin. Et, en 1991, commence l’aventure de Fimalac. Je ne la tracerai pas car tout ce que vous faites dans ce domaine m’est difficilement compréhensible. Je sais seulement que vous réussissez, que vous avez fondé ce qu’on appelle un empire, étendu et composite, que vous cédez rarement du terrain, et que vous agrandissez d’année en année vos apanages. Vous créez la troisième agence mondiale de notation, Fitch, le deuxième stockeur mondial de produits chimiques, LBC, le premier outilleur européen, Facom, reprenez Cassina, admirable entreprise de mobilier et de design. Quand tant de fortunes personnelles ont été construites avec l’argent des autres, et en particulier celui de l’État, vous ne devez la vôtre qu’à vous-même, à Véronique, à vos quelques collaborateurs. Vous houspillez l’État, les pesanteurs administratives, l’apathie des fonctionnaires, les certitudes bornées des politiques. Tout le monde en prend gentiment pour son grade. Mais vous exceptez la France.
Et quand tant d’autres prennent prétexte de ce que vous dénoncez pour s’exiler à Londres ou Bruxelles et y couler des jours fiscalement heureux, vous restez ici. « La France est un pays merveilleux, dites-vous, où l’on peut parfaitement réussir. C’est aussi un pays où l’on exhibe les échecs et où l’on tait les réussites. » Vos proches en témoignent : vous manifestez « l’audace obligatoire au service de la République » a noté Philippe Séguin en vous remettant les insignes d’officier de la Légion d’honneur ; vous croyez surtout « à des valeurs simples qui se résument en des mots simples : la République, le travail, la générosité, la France » a renchéri Laurent Fabius en vous remettant les insignes de commandeur. Je ne sais qui, répondant à l’alternance, vous fera grand officier mais j’aurai réussi la prouesse – avec vous tout n’est-il pas possible ? – de citer dans une seule phrase les deux amis qui vous bordent politiquement.
La générosité, la France, c’est ce qui conduit votre mécénat. Il est multiple, à votre image, mais s’inscrit dans deux directions, ce que vous appelez d’une part « la conscience citoyenne », de l’autre « l’engagement culturel ». Dans le premier lot, on rangera la fondation Bettencourt-Schueller dont vous êtes administrateur-trésorier et qui a pour but de « participer au maintien et au développement de l’action culturelle, économique et humanitaire de la France ». Mais aussi la fondation de la Deuxième chance, le prix de la « Réussite des Français venus de loin », la fondation « Agir contre l’exclusion » lancée par Martine Aubry, le prix de l’« Audace créatrice » que vous avez fondé et que vous présidez. Membre du conseil d’administration du Louvre pendant six ans, vous avez compris que le musée, s’il est avant tout un lieu de plaisir et de dilection, joue de plus en plus dans la cité un rôle social ; il doit enseigner, éduquer, intégrer, apprendre, à la lumière de tant de civilisations en constant dialogue, la tolérance.
J’ai déjà évoqué votre mécénat culturel, ce que vous faites pour les musées et, en particulier, pour le premier d’entre eux. On y ajoutera le théâtre, qui est une de vos passions, la fondation Jacques Toja et le théâtre du Rond-Point. Votre mécénat est généreux et discret, vous n’intervenez pas dans les projets que vous patronnez. Vous êtes là, tout simplement, à nos côtés. Toujours vous favorisez l’audace, les jeunes talents, la création et l’initiative, l’esprit d’entreprise. Vous avez aussi le goût des choses qui tombent. Vous restaurez des monuments en péril, vous reprenez des affaires qui ne sont plus que des noms. Je ne sais si c’est pour cette raison que vous venez parmi nous mais c’est ce qui vous attira dans La Revue des Deux Mondes, la plus ancienne revue d’Europe que vous avez acquise en 1991. Je l’ai connue pour l’avoir beaucoup lue dans mon enfance. Sous la couverture orange qui portait le sommaire, c’était alors un mouroir exquis où venait échouer en fin de vie tout ce que notre pays comptait d’ambassadeurs retirés, de politiciens de la IV e , de gens de lettres qu’on n’appelait pas écrivains, de « veuves de », de « filles de ».
On y allait au bal avec Marcel Proust, on suivait l’odyssée d’Isabeau Godin de La Godelinais à travers les Andes, on rêvassait dans la rubrique « Il y a cent ans ». Nous étions alors sous le second Empire. La Revue est aujourd’hui alerte et pimpante, elle a retrouvé ses couleurs d’origine. Mais je regrette parfois les souvenirs mondains et les échos de la fête impériale.
Pourquoi est-ce que tu t’y es attaché ? Pourquoi, cher Marc, fais-tu tout cela ? Pourquoi as-tu souhaité être aujourd’hui parmi nous ? Je n’en sais rien et tu n’en parles pas. Et c’est très bien ainsi. Sans doute, par fidélité à tous ceux dont tu es issu et que tu as amené subrepticement avec toi cet après-midi, par amour pour tes enfants dont tu as tant surveillé les progrès et l’éducation et pour leur dispenser un exemplum virtutis de plus. Sans doute pour t’inscrire à ton tour dans une lignée, celle de ceux qui, en France, patronnèrent les arts, de ceux qui te précédèrent à ce sixième fauteuil et dont j’énumère les noms comme une bienheureuse litanie, le comte Turpin de Crissé, Georges Kastner, le comte Walewski, Charles Blanc, Edmond du Sommerard, Léon Heuzey, Paul Léon, Georges Wildenstein, René Dumesnil, notre très cher Gérald Van der Kemp, qui tous firent tant pour les musées et l’histoire de l’art.
Peut-être alors pourrions-nous partager la devise que, selon la tradition, j’ai fait graver sur mon épée ; elle reprend les paroles cruelles de Golaud chez Maeterlinck, dresse un socle rigide sur lequel peuvent croître librement l’imagination et le désir, sonne à l’occasion comme un rappel : « Simplement parce que c’est l’usage. » Dans une carrière officielle, la mienne sans doute plus que la tienne, les honneurs s’acceptent parce qu’ils sont dans l’ordre des choses. On prend et on dit merci, considérant qu’on montre plus d’ostentation à les mesurer ou à les refuser que de vanité à les recevoir. Et cela apaise toujours, quoi qu’on en dise et même si on fait le fiérot, un doute, une angoisse, une blessure.
C’est là que nous en sommes maintenant, cher Marc, comme dans toutes les occasions de cette vie qui nous voit si souvent face à face, côte à côte, si proches l’un de l’autre. Mais guindés dans notre bel habit chamarré, momentanément éloignés par la distance qu’induit l’officiel et l’académique. N’empêche que les mots restent les mêmes qui sont toujours d’amitié et d’admiration. Regarde, regarde seulement autour de toi. Tu entres ici avec tous les tiens, avec tes ancêtres, avec ton père et ta mère, avec tes enfants, avec tous ceux qui t’aiment, avec tous ceux qui travaillent avec toi. Tu entres ici avec tout ce qui nous rapproche, avec le Louvre, avec l’amour de notre pays. Je te regarde avec l’oeil de l’ami et de l’historien. L’ami voit en toi un soutien fidèle et dans des moments qui ne furent pas toujours faciles ; un modèle aussi par la liberté de penser et d’agir, par ton irrévérence toujours mâtinée d’habileté. L’historien, qui considère non seulement les oeuvres et les artistes mais encore le milieu qui les vit éclore et tous ceux qui, au fil du temps, s’agrègent, regarde, intéressé, l’acteur et le personnage. Et de toi, il ne peut dresser aujourd’hui qu’un portrait éclaté, inachevé, car tu es encore en devenir, multipliant les esquisses, les points de vue, déposant les couches successives, dissimulant repeints et repentirs.