INSTITUT DE FRANCE
ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
Discours prononcé par
M. Claude PARENT
ELU MEMBRE DE LA SECTION D'ARCHITECTURE
Hommage à Jean BALLADUR
Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mes chers Confrères,
Monsieur le Conseiller représentant le Ministre de la Culture,
Mesdames, Messieurs,
Préambule
Certains comptent sur moi pour faire rire,
il n’en est pas question sous la Coupole. Jacques-Louis BINET souhaite
que j’improvise comme lorsque à l’Académie de Médecine
j’avais expliqué ce qu’était la marche et son déséquilibre
permanent. Il n’est pas question ici de déstabiliser qui que
ce soit.
Mon frère aîné Michel espère que je traiterai du
Patrimoine dont il est maître et expert. Je le salue ainsi que mon confrère
BOIRET mais je ne traiterai que de l’actualité architecturale.
Ma femme, mes enfants et mes petits-enfants m’ont supplié de
faire court. Je vais faire de mon mieux mais je ne promets rien.
Car avant de parler de mon prédécesseur et ami Jean BALLADUR,
je veux décrire la scène, la scène du drame de l’architecture
car c’est du tragique, de son tragique que je vais discourir.
Vous voilà tous avertis.
L’IMPASSE
En France, en ces temps de modernité
ambiguë, on constate que s’opposent sans la moindre retenue, sans
le moindre souci d’autocritique, l’arrogance et le doute en matière
de ville.
Ainsi le discours triomphaliste de la technocratie qui estime avoir, de par
sa formation, une compétence assurée dans la maîtrise
urbaine, s’oppose-t-il au doute qui, faisant partie de la culture de
l’architecte, le guide dans sa façon de penser et d’agir.
Face à ce conflit originel, l’architecte s’interroge sur
ses propres capacités et en vient à douter de la légitimité
même de son intervention.
Le doute, au lieu d’être son atout maître, se transforme
pour lui en barrière de la pensée en un empêchement à
imaginer.
Dans cette faille de l’esprit s’engouffre la technocratie qui
soumet l’architecte, le plie, le replie, le fait passer par le filtre
de commissions en tout genre, territoire privilégié de l’administration
et de la politique.
Malgré les efforts de nos ministres de la Culture, émasculer
l’architecte est donc le préalable à toute production
architecturale du tissu urbain.
Pour persister à exister, si peu que ce soit, dans ce domaine, l’architecte
est obligé de se soumettre, de travailler sous contrainte.
Il se borne à répondre de son mieux aux décisions de
ceux que l’on appelle aujourd’hui les donneurs d’ordres,
ordres qui relèvent plus de la recherche du profit immédiat
ou de l’exercice de l’abus d’autorité que de l’espérance
du sensible.
Ce système pratiquement carcéral s’oppose à toute
façon intuitive de traiter la ville en déniant à l’imagination
d’être le composant essentiel et privilégié de la
réflexion sur l’urbain.
Il bannit l’imaginaire dès l’origine de l’étude,
le chasse du projet à seule fin de laisser l’autorité
absolue à la démarche rationnelle.
Abdiquer sa liberté, se fondre dans une équipe pluridisciplinaire
où sa voix est noyée dès l’origine dans les discours
impératifs des multiples intervenants qui se réservent de faire
la synthèse, tel est le lot de l’architecte aujourd’hui.
On le consulte de temps en temps sans pour autant devoir tenir compte de son
avis.
L’architecte est désormais un « CONSULTATIF ». C’est
le prix à payer pour rester un acteur intégré dans l’acte
de construire.
Mais comme les responsables ne sollicitent que de moins en moins ses conseils
l’architecte est devenu un CONSULTATIF non CONSULTÉ.
Cette situation est grave car elle permet à la technocratie suspicieuse
de repousser toute pratique imprécise de la fulgurance telle que l’aiment
les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les écrivains et les architectes.
En bref, elle englue les artistes et les poètes dans les interdits
techniques et les règles financières à seule fin de dénaturer
leurs interventions et de mettre sous contrôle leurs propositions.
De démission en dégradation on en arrive comme le dit Roger
TAILLIBERT à considérer et à comptabiliser l’architecte,
sous l’éclairage du code des marchés publics, comme un
simple sac de ciment.
Quand le Préfet Haussmann s’est occupé de Paris, par son
action arrogante et punitive pourrait-on dire, il a éventré
les quartiers moyennâgeux, avec ses ingénieurs, en laissant seulement
aux architectes les façades banalisées des immeubles plantés
et alignés le long de « sa » voirie.
Or quand le réseau des communications est mis en place, la VILLE EST
FAITE.
Et ce ne sont pas les quelques babioles de luxe qu’on laisse, comme
les restes d’un festin, à quelques architectes choisis, qui amélioreront
un ensemble aussi prédéterminé.
Aujourd’hui les grands architectes qui ne veulent pas se contenter d’empiler
les logements construisent à l’étranger où l’air
architectural est plus léger et l’imagination plus libre.
A Paris, on en est à un point tel de blocage, de perversion urbaine
et de démobilisation citoyenne, que les Halles ne se feront jamais
et qu’il ne restera aux architectes qu’à suivre le discours
confus et bien pensant des verts pour engazonner les rails des tramways.
LE CHEVALIER BLANC
La seule façon de sortir de cette impasse est de faire appel au «
chevalier blanc » ce héros au cœur pur auréolé
de sensibilité, ce croisé engagé contre l’injustice.
Le chevalier blanc est avant tout un homme de foi, qui engage sa vie pour
une cause, jusqu’à la mort. Cet être de légende
porte secours à l’orphelin, protège sa dame, aime son
cheval et ne se déplace qu’en armure, brandissant sa flamboyante
épée.
Bref, tout le portrait d’un académicien.
Le nôtre porte un nom.
Il s’appelle Jean BALLADUR le preux, seigneur du Roussillon et duc du
Languedoc.
Lorsqu’il fut appelé par les hautes instances à faire
exemple en son fief pour sauver l’architecture, notre chevalier blanc
parcourut longuement sa côte méditerranéenne faite d’étangs
saumâtres, de terres brûlées, de sables urticants et de
moustiques. Le paysage lui sembla si ingrat, si désertique, si vide
de présence humaine que Jean BALLADUR douta de sa mission. Il hésita
et se fit attentif aux symboles, aux mirages et à la Providence :
Il le raconte, il se raconte :
« Soudain un cavalier accompagné d’un seul mouton fut le
signe de la délivrance de mes angoisses, signe qui malgré toutes
les difficultés ressenties me fit prendre la décision de répondre
par l’affirmative au Ministre Maziol ».
A quoi tient donc le destin d’une ville ?
A ce cavalier fourbu poursuivant ce seul mouton étique. A la pantoufle
de vair de Cendrillon ? Car il s’agit bien là d’un rêve.
Le chevalier blanc n’a qu’une idée en tête, une idée
fixe, aller envers et contre tous jusqu’au bout de son rêve.
Du coup tout se transforme et Jean BALLADUR écrit : « C’est
du ciel que venait le réconfort le plus immédiat. L’espace
flottait entre la mer et les Cévennes. Les eaux dormantes détrempaient
la lumière et rompaient avec la caresse de leurs reflets la vivacité
du soleil ».
Voilà transformé un site abandonné en terre paradisiaque.
Le rêve est amorcé.
Les fées se penchent sur le berceau : le général de GAULLE
et son premier ministre Georges POMPIDOU viennent au baptême pour prononcer
« l’acte de naissance » : ouvrir le littoral du Languedoc-Roussillon
à l’industrie touristique. Ces deux mots associés sonnent
mal, mais le chevalier blanc n’en a cure et avec Pierre RACINE, sorte
de proconsul tout puissant, ils feront une ville, une vraie ville avec mairie,
etc.…
Dès lors le rêve emporte tout sur son passage. L’administration
et sa réglementation arrivent trop tard.
L’architecte se bat contre les moulins à vent.
Il s’attaque au COS et au POS, deux bêtes nuisibles planifiant
l’occupation du sol dans la France entière et les décapite
d’un revers de l’épée.
Mais notre chevalier s’inquiète. Il sait qu’une ville pour
survivre doit être fondée, il sait que dans le passé l’acte
de fondation correspondait à une importante liturgie à laquelle
participait le peuple concerné.
Il se souvient d’Auguste PERRET qui a ouvert le Havre sur le vide de
l’océan par la porte océane.
Il connaît Chandegahr où LE CORBUSIER s’est employé
à exprimer une sorte de mythe social, celui de la ville idéale.
Il observe Oscar NIMEYER qui donne la prépondérance au minéral
et glorifie la conquête de l’urbain sur la forêt vierge.
Il sait qu’il n’a plus le droit de dresser une enceinte, ce n’est
pas dans nos mœurs ; tout juste a-t-il la possibilité de travailler
à l’intérieur d’un périmètre tracé
sur une carte et pour toute liturgie de couper aux ciseaux un ruban tricolore
: pauvre célébration.
Mais Jean BALLADUR s’obstine. Sa ville sera fondée ou elle ne
sera pas. Puisque notre laïcité lui interdit toute pompe religieuse,
puisque la marque du loisir lui semble un peu trop faible pour être
célébrée, il dédiera sa ville au couple HOMME
– FEMME.
Il incarnera en elle l’image même de la vie, la référence
Mâle – Femelle et la traduira dans ses formes architecturales.
C’est un symbole simple, bien ancré dans la population, un symbole
accessible et fort.
Inutile pour notre chevalier blanc d’invoquer ADAM et EVE, l’architecture
traduira cette dualité en osmose.
Et s’il se trompe, peu lui importe.
Avant tout il est aventureux ; c’est un aventurier, pas une bonne sœur.
Personne ne sait encore combien d’hommes a trucidé GALAAD avant
de découvrir le Graal.
Seul compte le résultat. Seule ligne de conduite, répondre à
la certitude et à l’exigence du rêve.
D’un côté le PORT-CAMARGUE, tout en courbes et contre-courbes,
se dore au soleil dans ses enroulements alanguis.
De l’autre se révèle brutalement le rythme syncopé
des pyramides à quatre faces hérissant le plat pays.
Inutile de dire où est le mâle et où se cache la femelle.
Il suffisait de voir Jean BALLADUR esquisser à grands coups de feutre
de couleur, sur les cartes du littoral, le rapport amoureux de sa ville.
Chaque courbe se prolongeait l’une sur l’autre pour constituer
la sinusoïde du port, chaque pyramide se dressait, orgueilleuse, vers
le ciel dans son langage décoratif.
CONTINUITE ET RUPTURE
D’un côté à l’autre
les ombres se distribuent différemment.
Douces et progressives sur la femme, comme une houle, heurtées et franches
dans leur découpe chez l’homme comme les vagues courtes de la
Méditerranée.
Comment savoir si la GRANDE MOTTE est belle...
Il est encore trop tôt pour le dire.
Mais on peut affirmer qu’il s’agit là d’une vraie
ville, qu’elle est déjà incarnée dans son sol et
que cette fondation Homme – Femme, un peu bizarre, un peu surprenante
est entrée dans la tête des habitants : elle fonctionne.
Le tout maintenant est de veiller au grain, et d’éviter que cette
réussite n’attire des profiteurs décidés à
amalgamer leurs baraquements sans esprit et bicoques à tout va dans
cet univers parfaitement constitué.
Si le chevalier blanc ne peut plus brandir son épée d’académicien
contre les vandales, il faudra prendre sa place pour protéger sa ville
des destructeurs à l’affût.
Quand Jean BALLADUR a conçu la GRANDE MOTTTE, il avait trente cinq
ans. Nous étions en 1963 et le Général DE GAULLE était
Président de la République.
Une telle expérience pourrait-elle se renouveler aujourd’hui
?
Il ne faut pas trop y croire, car les chevaliers blancs sont en voie de disparition.
Ils sont passés de mode ; l’époque ne leur est plus favorable
ou plutôt elle ne se laisse plus surprendre par leur singularité
inclassable, elle ne se laisse plus aller aux rêves éveillés.
Nous sommes au temps des moyennes, des catégories, des colonnes de
chiffres, à l’époque des normes, de la sécurité
garantie et des assurances en tous genres.
Il faut un siècle flamboyant pour que naissent et survivent les chevaliers
blancs.
Il est encore temps pour notre époque de battre sa coulpe.
CONCLUSION
Notre chevalier blanc aimait son cheval et
ne le quittait pas. A eux deux ils parcouraient le monde sans laisser la moindre
trace de leur passage, la moindre blessure au sol.
Aujourd’hui notre couple infernal, l’homme et son automobile,
dont on ne sait même pas quel est le dominant et le dominé, ravage
la planète.
Il la grignote comme le termite. En un siècle, il a bouffé MADAGASCAR,
une bonne partie de l’AFRIQUE et s’attaque à la forêt
amazonienne. Rien ne l’arrêtera sur terre dans sa soif de destruction.
L’EUROPE est depuis longtemps sous contrôle.
Alors à mon tour, je prends mon épée pacifique et je
vous raconte mon histoire.
Je rêve d’une ville sans rue, sans avenue, sans boulevard, sans
périphérique. Une ville dont le tissu urbain, dont les habitations
sont à touche-touche, en continuité.
Pensez à une coulée de lave
sur les flancs du Vésuve, pensez à habiter dans l’océan
et non sur l’océan, pensez à la forêt primaire où
à la forêt vierge que vous taillez à la machette pour
forcer le passage et trouver votre bulle habitable.
Remontez le temps jusqu’à 9000 ans avant Jésus-Christ
et habitez ÇATAL HUYUK sur les hauts plateaux de TURQUIE.
Cette ville est sans aucune rue, il y vit 30.000 habitants qui ne communiquent
que par sa terrasse parcourable et communautaire.
Dans la couche urbaine qui couvre le sol, taillez vos accès, vos respirations,
creusez votre lumière à votre gré, sans plan quinquennal,
sans planification du territoire.
L’architecture des façades ne pose plus ses vaines et éternelles
questions de style.
Seul l’espace habitable compte. Il s’agit seulement de le tricoter
puis de l’INCISER à bon escient.
Cette INCISION URBAINE stoppe le gaspillage du sol de la planète.
Y serions-nous heureux ? Cela c’est votre affaire. Moi je ne peux que
vous offrir ce rêve, vous en riez ou vous y croyez, cela ne regarde
que vous. Mais pourquoi ce rêve, ce rêve qui me semble si légitime,
parce que nous assistons impuissants à un partage inquiétant
de notre univers.
Toute notre infrastructure s’empare de la planète, vole notre
terre, notre terre nourricière au détriment de l’homme
; une lutte à mort dont il sortira vaincu et obligé de s’expatrier
après avoir gaspillé son espace, vers d’autres mondes,
vers Pluton, Mars ou sur les anneaux gazeux de Saturne.
Ce déracinement total est déjà en marche car on commence
à comprendre que la terre à terme ne sera plus habitable. L’homme
devra s’adapter pour survivre, il se transformera, et nous les anciens
terriens ne le reconnaîtrons pas.
Tous mes efforts d’architecte se font, depuis quarante ans, pour améliorer
l’usage que l’on fait de la terre pour vivre et habiter. La fonction
oblique que j’ai amorcée avec Paul Virilio est un premier pas
vers cette économie globale du sol et vers une façon d’habiter
plus intelligente, plus saine.
Aujourd’hui je m’efforce d’imaginer cette agglomération
continue et sans rue.
Donnant ce programme l’année dernière aux élèves
de l’Ecole Spéciale d’Architecture, j’ai eu la joie
et la surprise de voir quelques élèves de 19 ans à peine
répondre avec enthousiasme à ce problème difficile.
Ils ont proposé un tissu urbain tactile qui, sous l’impulsion
de capteurs s’ouvrirait aussitôt devant l’homme en marche,
et se refermerait derrière lui après son passage.
Les espaces collectifs se creuseraient de même à la demande et
rétréciraient après le départ des participants.
Cet avenir me semble envisageable techniquement. Cette forme d’économie
du sol prolongerait notre présence sur terre.
Ces jeunes m’ont donné une leçon d’espérance
que je vous transmets. Cela m’a remis en mémoire mon travail
avec Yves KLEIN, sur l’architecture de l’air et notre retour probable
à l’âge d’or, dont vaniteux et arrogants nous nous
sommes tant éloignés.
Je n’oublierai jamais qu’Yves le Monochrome, chevalier du Saint-Sépulcre
fut un temps mon chevalier bleu.
Merci.
Claude PARENT