Rencontre avec Madame Simone Lurçat


La Lettre: Comment vous est venue l'idée de faire cette donation à l'Académie des beaux-arts, et en quoi consiste-t-elle ?

Simone Lurçat: La question s'est posée à moi dès la mort de mon mari, en 1966. Cette maison, qui a été construite par son frère, l'architecte André Lurçat, recèle depuis 1924 des documents, des œuvres, des archives relatives aux diverses activités de Jean Lurçat mais aussi à l'histoire de la tapisserie en général. N'ayant ni enfants, ni héritiers concernés par l'œuvre de mon mari, je me suis souciée de ce qui adviendrait de tout cela après ma mort. J'ai alors demandé conseil à Georges-Henri Rivière, directeur du Musée national des arts et traditions populaires, contemporain de mon mari et qui l'avait bien connu. Il m'a engagée à rassembler et à garder toutes ces archives à Paris, et à aller voir la secrétaire générale de la Bibliothèque Nationale. Interrogée, celle-ci m'a dit que la Bibliothèque ne pouvait être intéressée que par les originaux de ses livres et conférences. Je ne voulais pas que le fonds d'archives soit éparpillé dans différents lieux ; restait donc l'éventualité d'une fondation indépendante, avec tous ses risques.
Désirant avoir une garantie de continuité, j'ai pensé à une fondation "officielle" : Fondation de France ou Académie des beaux-arts. Mon mari étant membre de l'Académie, j'ai préféré celle-ci.
Encouragée par un ami, je suis allée voir Marcel Landowski, à l'époque Chancelier de l'Institut de France, afin de lui demander son avis. Il m'a accueillie chaleureusement et a approuvé mon idée de donation à l'Académie des beaux-arts. Ayant un esprit pratique, il m'a même dit que cette fondation pourrait être en partie financée par la vente de lithographies, cartes postales, reproductions diverses, et par l'aide éventuelle de quelques mécènes. Il m'a conseillée de m'adresser directement au secrétaire perpétuel de l'Académie. Je suis donc allée voir Arnaud d'Hauterives et je lui ai exposé mon projet. L'Académie des beaux-arts comportant une section de peinture et une section d'architecture, je supposais que cette institution pourrait être intéressée. Non seulement Jean Lurçat était peintre, mais sa maison est la première construite par son frère André qui en a ensuite réalisé huit dans la même rue. Celles-ci sont visitées très fréquemment par de nombreux élèves d'écoles d'architecture. Arnaud d'Hauterives s'est montré très compréhensif et très encourageant. Il me faut préciser que peu d'œuvres de Lurçat sont visibles à Paris. C'était d'ailleurs le regret de Jacques Lassaigne qui, dès sa nomination à la direction du musée d' Art moderne de la ville de Paris, avait organisé, en 1976, une grande exposition, très complète, des œuvres de Jean Lurçat, une salle permanente lui ayant aussi été consacrée. Malheureusement, dès le décès de Jacques Lassaigne, ses successeurs ont dispersé la plupart des œuvres en leur possession dans des musées de province ou les ont remisées dans leurs réserves. Il me paraissait donc important, pour la mémoire de Jean Lurçat, de transformer sa maison en un petit musée. C'est dans cet esprit que je souhaite créer cette fondation afin que les archives et les œuvres de Jean Lurçat, conservées par lui, soient accessibles au public.
Son atelier de Saint-Céré, dans le Lot, a été donné en 1986 au conseil général du Département et est ouvert au public à la belle saison. L'ouverture de cette maison, villa Seurat, serait en quelque sorte emblématique de la renaissance de la tapisserie du XXe siècle, puisque c'est réellement Jean Lurçat qui, par ses efforts, ses écrits, ses conférences, ses expositions et la création de l'Association des peintres-cartonniers, a relancé cet art de la tapisserie.
Beaucoup de documents témoignent de cette renaissance et la "Fondation Jean Lurçat" pourrait, dans un deuxième temps, si l'Académie le souhaite, devenir un centre de documentation sur la tapisserie contemporaine.
Voilà mon projet, auquel l' Académie des beaux-arts, a bien voulu prêter intérêt.
Concrètement, cette demeure pourra être accessible aux visiteurs quelques jours par semaine. Y seront exposés des exemplaires des œuvres de l'artiste. Tout un ensemble qui donnera au public une idée de la diversité du talent de Jean Lurçat.

La Lettre: En quoi consiste la collection Lurçat ?

S.L. : Cette collection comprend plusieurs tapisseries créées par Jean Lurçat à des périodes diverses, de 1920 à 1965. Elle comprend également des peintures à l'huile, des gouaches, des dessins, des ouvrages de bibliophilie, des céramiques, des lithographies etc. S'y trouvent aussi un nombre important de dossiers, ainsi que sa correspondance avec les ateliers, les galeries, les pouvoirs publics, les collectionneurs français et étrangers.