Par Aymeric Zublena, membre de la section d’Architecture


Architecture, je sais pour l’essentiel ce qu’est cette discipline que je pratique depuis longtemps, je l’ai même enseignée durant quelques années. J’en connais les définitions les plus communément admises, son objet premier et la rigueur de pensée qu’elle exige. Je sais qu’elle n’est pas l’expression d’une œuvre solitaire car nombreux sont les interlocuteurs que l’architecte rencontrera durant toutes les étapes, du projet à sa réalisation et ceux plus nombreux encore qui pendant des décennies, vivant, travaillant ou se distrayant dans ses œuvres, porteront les jugements les plus critiques sur celles-ci.

Le ou les sens des mots « design » et « designer » sont pour moi plus imprécis, bien que j’aie quelques lumières sur cette activité. Je vois la place qu’elle occupe dans les quotidiens, les hebdomadaires, les revues spécialisées, j’en comprends l’importance dans le monde contemporain, je note qu’elle est comme l’architecture une activité artistique mais qu’elle tisse d’une manière diverse des liens plus directs et étroits avec l’industrie. Je perçois l’influence réciproque de l’architecture et du design, et combien les frontières entre ces disciplines tendent à se dissoudre jusqu’à disparaître parfois.

Je constate que dans un mouvement inverse, sculpture et peinture regroupées ou fondues sous le vocable « arts plastiques » se sont éloignées de l’architecture alors que ces trois arts majeurs œuvrèrent ensemble, durant des siècles, à la conception et à la réalisation de bâtiments prestigieux.

De plus en plus d’architectes et de designers sont appelés indifféremment à concevoir objets ou bâtiments. Ce n’est pas ce qui me préoccupe mais la connotation floue, imprécise du terme « design ».

Deux articles récents témoignent de ceci : dans le numéro de novembre 2011 de la revue Archistorm je lis que Martin Szekeli, « l’anti-designer », clame haut et fort, sur les murs de Beaubourg à l’entrée de l’exposition qui lui est consacrée, qu’il ne veut plus dessiner. Il fait, dit-il, tout pour échapper au « statut de l’image de l’objet ».

J’ai cette phrase à l’esprit lorsqu’il y a quelques jours je vois à l’éventaire d’un kiosque à journaux cette accroche d’article : « Des églises design pour le Grand Paris ».

Je devine ce qu’implique ce titre. Au mieux l’intérêt porté à l’aspect le plus formel de l’architecture, au pire l’attirance pour des volumétries insolites dans l’air du temps. Qu’on me comprenne bien, ce n’est pas un jugement que je porte sur les projets eux-mêmes, à peine illustrés dans l’article, mais sur le vocable « design » sous lequel sont rangées leurs architectures.

Pour l’anecdote j’ai même cru entendre un jeune anglais dans une récente émission télévisée sur le jubilé de la reine Elisabeth II dire de celle-ci qu’elle était « design » !


Il y a un effet miroir dans les deux articles que j’évoque. Dans le premier on lit qu’un artiste rejette la part de superficialité qui imprègne parfois la production d’objets et veut les libérer du statut d’image que les médias leur imposent, dans l’autre on voit comment le grand public réduit la conception architecturale à des effets de mode. Il y eut un temps une architecture fonctionnaliste, elle serait aujourd’hui « design ». La religion, l’architecture des lieux où elle s’exprime et l’avenir d’une métropole mondiale sont perçus comme sujets de style. On perd ainsi conscience de ce qui distingue fabrication d’objets et réalisation de bâtiments. Ce qu’il y a d’éphémère ou de permanent dans la durée et l’usage des choses produites.

Pour éclairer mon jugement, je regarde ce que Wikipédia dit du design. L’article commence ainsi : « Le design, autrefois appelé esthétique industrielle, est une discipline créative... ».

J’aime cette définition, maintenant désuète selon Wikipédia. J’y entends rigueur, pensée rationnelle et créativité. Sautant quelques paragraphes, je relève cette déclaration de Walter Gropius en 1919 dans le manifeste du Bauhaus : « Le but final de toute activité plastique est la construction... ».

Industrie, construction, ces mots impliquent des préoccupations de rationalité productive, de nécessités fonctionnelles, de permanence d’usage, de durée. Il y a, dans ces phrases, la solidité du béton, de l’acier, du bois (le bois moulé à la vapeur de Michael Thonet), plus tard la nouveauté technique du plastique (le plastique moulé de Eero Saarinen).

Je sais que les meilleures écoles, d’où sortent des jeunes gens inventifs, leur enseignent les contraintes de la production industrielle, l’exigence de technologies pointues, les règles de l’économie qu’ils doivent intégrer dans leurs créations.

Mais comment se fait-il alors que le terme « design » renvoie aujourd’hui à une notion de facture, de griffe, de manière qui s’applique aussi bien aux objets qu’aux bâtiments ?

Est-ce un même usage par les architectes et les designers de l’informatique dans le processus de conception, ou bien la virtualité des dessins apparus sur les écrans d’ordinateur, qui auraient confondu dans un même « style », objets éphémères, objets consommables et immeubles ancrés dans le sol, éternels (ou presque), niant ainsi toute notion d’échelle, de fonction, d’impact environnemental, réduisant l’acte d’architecture à la production de bâtiments « objets ».

Cette perception de l’architecture est peut-être aussi la conséquence des commandes et des exigences de maîtres d’ouvrages publics ou privés qui veulent marquer leur temps par des édifices emblématiques de leur pouvoir. L’Architecture est alors réduite au dessin d’une enveloppe, au « design » d’un objet certes de grande dimension, mais d’un objet sans échelle.

Le risque c’est le glissement insidieux vers un formalisme, vers une pure apparence, vers la perte des raisons profondes et des nécessités de tous ordres qui doivent fonder l’œuvre architecturale.

En haut :« Architecture et technique », projet de concours pour la réalisation du pont mobile Bacalan-Bastide à Bordeaux. Aymeric Zublena, architecte.