Par Raymond Guidot, historien du design


L’histoire du design se confond avec l’Histoire.

Des origines de la révolution industrielle au design contemporain,

une brève chronologie.




Aux origines de la production de série

L’histoire du design est indissociable de celle de la révolution industrielle. Avec la production mécanisée, commence une nouvelle histoire de l’environnement humain, écrite par les industriels et non plus uniquement par les artisans et les artistes. Des balbutiements de la machine à vapeur aux premiers gratte-ciel, elle se développe en prenant appui sur l’innovation technologique.


Made in America  1908, la Ford T, première automobile fabriquée en grande série.

Nés avec la révolution industrielle, dégagés de toute référence historique, les Etats-Unis offrent un cadre idéal à l’essor de la mécanisation à grande échelle. En 1908, Henry Ford, séduit par l’efficacité des dispositifs qui équipent les abattoirs de Chicago, a l’idée de mécaniser la fabrication du modèle T, première voiture automobile économique, fabriquée à 15 millions d’exemplaires de 1909 à 1926. Ford applique les principes d’organisation scientifique du travail développés par Taylor pour mettre au point la chaîne de fabrication.



Le temps des avants-gardes

Dans l’effervescence des annees 20 naissent des mouvements hérités du cubisme puis des futurisme italien, constructivisme et suprématisme russes, mouvement hollandais De Stijl, qui vont marquer par leur audace tout le xxe siècle. Dans toute l’Europe, ces avant-gardes artistiques conjuguent recherche théorique et confrontation avec le réel.


Le Bauhaus, école de la curiosité  1925, fauteuil Club B3 (qui deviendra Wassily lors de sa réédition, en 1963, par l’entreprise italienne Gavina), Marcel Breuer, siège et dossier en toile, tissu ou cuir, chassis en tubes d’acier cintré.

Né en 1919 dans une Allemagne vaincue et appauvrie, le Bauhaus, à ses débuts, n’est pas, pour des raisons économiques évidentes, tourné vers la production en série. Son fondateur, Walter Gropius, veut surtout former des créateurs capables de concevoir tout ce qui, en dehors du bâti, concerne la production d’environnement. La démarche repose sur un cours fondamental, dont l’élaboration et l’enseignement sont confiés à des plasticiens venus des courants d’avant-garde. Ce n’est qu’en 1925, avec l’aménagement en Allemagne de la dette de guerre et l’arrivée des capitaux américains, que le Bauhaus peut s’orienter vers la production industrielle. Avec, notamment, les meubles à structure tubulaire de Marcel Breuer, il est alors reconnu comme un haut lieu d’innovation. En 1933, les nazis ferment l’école.



Les années 20 et 30

De l’Europe à l’Amérique, l’entre-deux-guerres oscille entre passion technologique et nostalgie du passé. En France, à l’épanouissement de l’Art déco répond l’Union des artistes modernes, qui s’inscrit dans le mouvement moderne. En Finlande Alvar Aalto réconcilie savoir-faire artisanal et fonctionnalisme rationaliste. En Allemagne, l’avant-garde qui s’épanouit à l’aube des années vingt devient « dégénérée » à l’avènement du nazisme. Les références antiques de l’urbanisme d’Albert Speer coïncident avec la naissance d’une voiture de conception futuriste, la célèbre Volkswagen « Coccinelle ».


Comme un bolide, le Streamline  à la conquête des États-Unis. 1937, la locomotive PRR S1 de la Pennsylvania Railroad, USA,  œuvre de Raymond Loewy.

Au lendemain de la crise de 1929, les industriels américains prennent conscience de l’importance de l’esthétique dans le succès commercial des produits de grande consommation. Les premières grandes agences d’esthétique industrielle voient le jour. Elles proposent au grand public des objets quotidiens inspirés des formes aérodynamiques des dernières merveilles technologiques - voitures, trains, bateaux, avions. C’est le Streamline, dont les lignes fluides et lisses coïncident avec la généralisation des techniques d’emboutissage de la tôle d’acier et du moulage « en coquille » d’alliages d’aluminium ou de matériau de synthèse : la Bakélite.



Les formes de la liberté

L’après-guerre ouvre aux designers de nouvelles voies d’expérimentation et d’action. Matériaux, technologies, habitudes de consommation : tout change et les objets de la vie quotidienne deviennent peu à peu des produits culturels.


Forme souple et matériau de synthèse : la rencontre  1959 Panton chair, Verner Panton.

Le fonctionnalisme dominant n’empêche pas certains designers de défricher un nouvel univers formel, conjuguant héritage du Streamline et forme libre, grâce aux possibilités offertes par les nouveaux matériaux et les nouvelles techniques de fabrication. Ainsi, le Danois Verner Panton reprend-t-il à la fin des années 50 l’idée du siège ZigZag imaginé avant-guerre par Rietveld dans une version tubulaire, puis proposé dans un assemblage de planches de bois épaisses. Panton utilise les techniques de moulage de matériaux de synthèse ABS (acrylonitrile batadiennestyrène) pour obtenir une forme nappée unique, réunissant siège, dossier, piètement d’une extrême fluidité.



Années 70, 80...

Le design industriel n’échappe pas à une remise en cause généralisée des effets pervers de la société industrielle. Contre le fonctionnalisme froid, la postmodernité remet sur le devant de la scène des valeurs oubliées : historicisme, régionalisme, univers symbolique, voire sacré.


Les années laboratoire  1992, Tabouré-coffre Bubu 1er, Philippe Starck pour les Trois Suisses.

Le « nouveau design » se lance dans des recherches comme celle qui unit production artisanale et production industrielle de série. Ainsi les Français Elisabeth Garouste et Mattia Bonetti imaginent une Table-rocher composée d’un plateau triangulaire en tôle d’acier émaillée, parfaitement réalisable industriellement, fichée par ses trois sommets dans trois rochers laissés bruts qui constituent le piétement. En Italie, Andrea Branzi prône l’avènement d’un nouvel artisanat. En France, l’éclectisme domine : tandis que Garouste et Bonetti évoluent vers le néo-baroque, Philippe Starck, qui devient un chef de file, développe une démarche globale, tournée vers la production industrialisée. Elle embrasse tous les aspects du design (produit, graphisme), mais également l’architecture intérieure et même l’architecture.



… et après : des courants et des ondes

Avec la généralisation des outils de « cao » et de « cfao », de nouvelles perspectives se sont ouvertes aux designers. La dématérialisation progressive des objets peut laisser présager que demain, plus que de la matière, il s’agira de mettre en œuvre des courants et des ondes.


 

1999 - Extrait du site « Place au design »  www.placeaudesign.com


Crédits :

Hélène Carentz, Sido Hennequart-Perrottet, 

Anne Dasriaux, Manuel Delannoy,
Atelier La moulinette, [dizajn],

Françoise Moinet, Brice d’Antras,

Thibault Honnet, Jean-Charles Gaté,

Bertrand Esclasse, Ismael Bidau.


à paraître :
Raymond Guidot,
Histoire de l’objet,

chroniques du design industriel,
aux éditions Hazan.