Rencontre avec Guy de Rougemont, membre de la section de Peinture


Nadine Eghels : Vous êtes peintre, comment en  êtes-vous arrivé à concevoir des objets ?

Guy de Rougemont : J’ai commencé par réaliser des volumes en carton, que je peignais de couleurs vives, et qui ne renvoyaient qu’à eux-mêmes. J’ai ensuite expérimenté d’autres matériaux plus sophistiqués, plus dignes, comme l’aluminium laqué. Ma préoccupation était d’expérimenter en trois dimensions mes recherches de peintre, de voir comment jouerait la lumière, comment s’accrocheraient les ombres. À un certain moment, portant un regard extérieur sur ces volumes sans fonction aucune, je me suis demandé pourquoi ne pas en faire des objets. Tel volume pourrait devenir une table, tel autre un guéridon. C’est ainsi que peu à peu je me suis mis à concevoir des objets, et qu’on m’en a commandé. À l’époque tout mon travail s’articulait autour de l’ellipse, seule figure géométrique à deux foyers, dont j’appréciais particulièrement la délicatesse des courbes. En associant des ellipses entre elles, on aboutit à des formes complexes, en deux dimensions sur les tableaux, en trois dimensions dans les volumes polychromes. J’en arrivais ainsi à générer des objets ayant une fonction sans être enfermé dans les contraintes du designer, qui a à fournir des dessins réalisables techniquement le moins cher et pour le plus grand nombre possible. Ma production se limitait à quelques exemplaires, qui ont marqué l’époque dans le domaine des arts décoratifs. À partir d’un volume, j’imaginais d’en faire une table par exemple, dès lors je choisissais le matériau (en général il s’agissait de métacrylates transparents ou colorés), et je suivais la fabrication. Pendant les années 70, ce travail nourrissait ma réflexion sur la polychromie des volumes. Par la suite j’ai eu d’autres commandes, avec des cahiers des charges très précis, beaucoup pour Samuel ou pour d’autres clients qu’il m’adressait, des tables, des commodes, des consoles, mais aussi des plateaux, de la vaisselle, des tapis, des plateaux, des lampes... La galerie Christiane Germain, intéressée par mon travail, a déclenché toute une production, et j’y ai pris goût !


N.E. : Comment a évolué ce travail ?

G.deR. : Au fil des années, je suis passé de l’ellipse au cylindre. Il y aura ensuite les surfaces tramées, et enfin la ligne serpentine. Mon travail s’organise chaque fois en périodes d’environ quinze ans, au cours desquels j’approfondis et j’épuise une forme. Mes productions de design sont souvent polychromes. Ce sont les œuvres d’un peintre, et le respect des contraintes de confort n’est pas prédominant ! 


N.E. : Quelles pièces de mobilier préférez-vous  dans votre production ?

G.deR. : Il y a la très grande table Archipelago, en trois éléments, et la grande table basse Trèfle d’or. Il y a aussi une grande lampe, dans le même style. J’aime bien aussi le bureau Diderot, qui date de la période où je travaillais sur les surfaces tramées. Depuis l’an 2000 environ, tout mon travail s’organise autour de la ligne serpentine, que ce soit dans la peinture, la sculpture, les arts décoratifs (le design) ou les interventions artistiques dans l’espace public.



Aucune stratégie analytique élaborée, mais une ligne de conduite, telle un engagement éthique, l’a conduit à une remise en cause de l’environnement spatial et urbain depuis les quinze dernières années. L’ambiguïté ainsi formulée entre art décoratif et art plastique suggère un recul devant l’observation, avant que ne s’y mêle une forme de tendresse et de sensualité. S’y introduit une ironie qui détourne le graphisme pur au profit d’une perspective élargie dans un contexte tantôt intérieur, tantôt spatial.

La remise en cause par Rougemont de la notion de design est significative de cette période féconde des années 70 et 80. Interrogation et questionnement, plus qu’interférence, sa recherche a ainsi ouvert une voie nouvelle sur les différents champs d’intervention de l’artiste plasticien. Faisant fi des contraintes fonctionnelles, ergonomiques d’un préalable dûment programmé, il se ressource de façon immédiate sur un dessin préparatoire ou une esquisse chromatique, avant de mettre en place, maquette à l’appui, les différentes solutions spatiales envisageables. En ce sens, il est un maître d’œuvre, qui, tel le metteur en scène d’un ballet ou d’un opéra, révèle un sens inconnu jusqu’alors à un livret trop anecdotique ou littéral.

Ainsi fut-il l’un des premiers plasticiens à s’attacher aux environnements, à l’occupation d’espaces. Ce cheminement intellectuel, de nature philosophique somme toute, il l’a jalonné de différents schèmes : l’ellipse, le cylindre, la surface tramée qui, tour à tour, s’inscrivent sur ses différents supports. La relation à la couleur intervient dans un deuxième temps. L’organisation analytique de l’espace prime, relayée ensuite par le devenir d’un trait en sensibilité émotionnelle de lumière. Là encore, Rougemont saisit le spectateur à contrepied, le surprend dans un répertoire formel inattendu, auquel il imprime un sentiment charnel par la couleur. »


Daniel Marchesseau, extrait du catalogue de l’exposition « Rougemont,  espaces publics et arts décoratifs, 1965-1990 »,  au Musée des Arts décoratifs à Paris (1990).




Galerie Diane de Polignac | www.dianedepolignac.com

 

En haut : Leda, 2012, sculpture-lampe, H. 60 cm, laiton, feuilles d’or et laque sur bois, éd. Diane de Polignac. Photo DR.

Pop, 2012, sculpture-lampe, H. 40 cm, laiton, laque sur bois et bronze, éd. Diane de Polignac. Photo DR.

Golden (or Silver) Clover, 2011, sculpture modulaire table-basse, D. 135 cm x H. 46 cm, laiton ou inox et laque, éd. Diane de Polignac. Photo DR.

Archipelago, 2011, table-sculpture, L. 300 cm x l. 92 cm x H. 74 cm, ébène et acier, éditions Diane de Polignac. Photo DR