Philippe Starck est sans conteste l’un des plus fameux designers français. Sa création a fortement contribué à la diffusion du design depuis les années 70, et ses objets ont conquis un large public partout dans le monde. Cet artiste hors-normes, qui ne se revendique d’aucun courant, est animé d’une éthique personnelle qui fonde son rapport au monde. Entretien avec un électron libre.



Nadine Eghels : Comment êtes-vous arrivé  au design, quel est votre parcours ?

Philippe Starck : Ce n’est pas moi qui ai choisi le design, c’est le design qui m’a choisi. Arrivé à mon âge je m’aperçois que c’était sûrement une faiblesse, car je regrette de ne pas avoir choisi un métier réellement utile, la médecine par exemple, où j’aurais pu sauver des vies. Il y a au départ un choix binaire fondamental entre les métiers qui sauvent des vies et les autres, et par bêtise j’ai opté pour un métier inutile. Alors pourquoi le design ? Parce que l’invention était une tradition familiale, mon père était un constructeur d’avions assez célèbre dans l’entre-deux guerres, les avions Starck étaient connus pour être les plus élégants comme les plus inventifs ; j’ai été élevé dans la conviction que la technologie peut tout résoudre et qu’il y a une réelle élégance dans l’ingénierie française. Ayant toujours vu mon père travailler à concevoir des avions, de nouvelles formes de voitures aussi, il était naturel pour moi de m’exprimer par le dessin et par la production d’objets. J’avais assurément des choses à dire, mais j’étais, et je suis encore, extrêmement asocial, dans la mesure où je n’ai toujours pas compris les tenants et les aboutissants de cette société, que j’en vis volontairement très éloigné. Mais à l’adolescence on aimerait plutôt être intégré, alors j’ai finalement saisi l’outil que je connaissais, la création, pour essayer de faire partie de cette société incompréhensible. C’est donc un parcours très personnel, sans aucune volonté de faire du design au départ, simplement celle de m’exprimer de la manière qui m’était accessible. Je suis presque totalement autodidacte, mon ADN peut-être et ma formation inconsciente auprès de mon père m’ont amené à un niveau bien supérieur à ce qui pouvait être appris dans les écoles d’art. 


N.E. : Votre formation n’est donc pas  passée par une école d’art ?

P.S. : Non, j’y étais inscrit mais je n’y suis jamais allé, parce que je dessinais mieux que les professeurs qui y enseignaient. C’était clairement une perte de temps et j’ai commencé très tôt à faire des réalisations assez importantes, à dix-sept ans mes sculptures gonflables géantes étaient exposées au Grand Palais.


N.E. : Travailliez-vous déjà seul ou  étiez-vous intégré dans un atelier ?

P.S. : J’ai toujours été seul, je n’ai jamais été employé par personne, ce qui me pose des problèmes parce que je ne sais pas vraiment comment gérer des affaires... je suis un cowboy solitaire, qui travaille dans mon coin, qui rumine, qui rêve et qui agit tout seul.


N.E : Depuis l’adolescence, vous vous êtes donc consacré à ce travail de designer ?

P.S. : Depuis l’enfance à vrai dire, je dessinais, je transformais mes jouets, je construisais des objets, et c’est devenu une activité productrice vers dix-sept ans, de manière très organique, naturelle, sans aucune ambition de carrière, mais avec des visions extrêmement précoces et puissantes. À quatorze ans, je pressentais qu’il fallait démocratiser la production créative, j’ai toujours eu une vision philosophique et politique de ma mission. C’était à la fois conscient et inconscient bien sûr, mais très jeune j’ai forgé une éthique et je n’en ai jamais dérogé. Depuis je n’ai pas changé de direction, je fais toujours le même métier, et de la même façon.


N.E. : Etiez-vous soutenu par  votre entourage familial ?

P.S. : Pas du tout, je vivais replié sur moi-même, je fuyais l’école et me cachais dans les bois ; j’étais sans dieu ni maître, ce qui est à la fois formidablement libérateur et très angoissant. Mais c’est ce qui m’a permis d’arriver avec des idées relativement fraîches et des propositions nouvelles. Personne ne m’a jamais donné de conseil, ni exprimé une opinion sur ce que je faisais, d’abord parce que je ne les sollicitais pas, ensuite parce que les gens avaient du mal à comprendre ce dont je parlais, enfin parce que c’était assez révolutionnaire dans le courant de pensée de l’époque. Je suis plutôt « autiste », j’ai peu de relations avec l’extérieur, quand on m’explique quelque chose je ne comprends pas, ce qui règle tout problème d’apprentissage. Ma seule manière de m’exprimer était, et reste, de dessiner mes rêves.


N.E. : Comment pourriez-vous définir le design ?

P.S. : Les réponses sont multiples. Pour certains, le design, c’est faire plus joli pour vendre plus. Pour d’autres, c’est faire de l’art. Ou de la mode. Ou simplement satisfaire son ego...


N.E. : Et pour vous, ce serait quoi ?

P.S. : N’ayant pas de théorie particulière sur ce métier que je n’ai pas choisi, mais que j’exerce de façon extrêmement empirique, naturelle, ce serait comme être une femme de ménage : j’ai un balai à la main (on croit que c’est un crayon mais c’est un balai) à l’aide duquel j’essaie de nettoyer la vie de ma famille, de mes amis, de ma société, et quelquefois avec le manche du balai, comme j’ai un peu de temps de rêver, je montre une direction. Voilà mon travail. Pendant que je nettoie la vie des gens, j’ai quelques visions, je construis quelques projets et quelquefois j’indique ou je dénonce des directions. Pour moi le design est un véhicule d’expression à finalité politique, au sens large du terme.


N.E. : Au sens de « comment on vit  ensemble aujourd’hui » ?

P.S. : Surtout comment on devrait vivre. À longueur d’année je propose, dans la liberté la plus absolue, et ma tribu culturelle, sentimentale en dispose, l’accepte ou le refuse.


N.E. : Une très grande tribu ! Vos objets  sont présents partout dans le monde...

P.S : C’est une tribu mondiale, de gens intéressants, créatifs, assez rigoureux, très réactifs, des gens qui veulent construire leur monde et adhèrent aux propositions qui vont dans ce sens.


N.E. : Vous suivez votre parcours singulier mais en regardant le monde qui vous entoure. Selon vous, comment le design évolue-t-il depuis que cette pratique artistique est reconnue par tous, avec des expositions, des écoles, des galeries, un marché ?

P.S. : Je suis très peu au courant de tout cela, je vis assez isolé, je ne suis pas historien du design ni critique. Depuis cinquante ans, il y a eu le design scandinave, avec une très grande rigueur mais un peu ennuyeux, répétitif ; heureusement il a été enrichi ensuite par le design italien avec des maîtres extraordinaires comme Achille Castiglioni et son frère, comme Enzo Marie, comme Vico Magistretti, qui forgent une idée très rigoureuse du design, issue du ready-made : avec le minimum donner le maximum. C’est cela qui m’a intéressé dans le design, cette formidable intelligence constructive et la force politique à l’œuvre dans le travail de ces créateurs. Moi aussi je suis un fonctionnaliste, mais post-lacanien... le fonctionnalisme allemand du Bauhaus, des années 30, était réduit aux aspects matériels. Après on s’est aperçu que des paramètres immatériels étaient aussi à prendre en compte. Pour ma part je reste un fonctionnaliste pur et dur mais ayant intégré dans mes raisonnements des aspects plus « sentimentaux ». Plus tard le design est devenu à la mode, s’est diversifié dans plusieurs directions, plus ou moins souhaitables. Certaines vont vers l’artistique, des designers vont essayer de vendre très peu de pièces très chères dans des galeries d’art, je ne suis pas persuadé de l’élégance du procédé car quand on a la chance d’être visité par une bonne idée, on a le devoir de la partager avec un maximum de gens, l’élitisme des séries limitées me paraît foncièrement vulgaire. D’autres croient, à cause des médias, que le design s’apparente à la mode vestimentaire et doit en adopter les paramètres de vénalité, de cynisme et de vitesse de rotation ; je crois que c’est une grande erreur car on ne peut pas comparer l’élaboration et l’impact écologique, industriel et sentimental d’une mini-jupe et d’une chaise. La première peut être copiée dans la nuit, alors que produire une chaise valable, digne d’exister, représente cinq à six ans de développement. Il faut que tout puisse cœxister, certes, mais je pense que la rigueur et l’honnêteté qui étaient structurelles dans le design sont des valeurs du futur.


N.E. : Quelles sont ces valeurs ?

P.S. : Ne pas être astreint par le commercial, ni par le temps, faire ce que l’on veut, ce que l’on peut, quand on peut, c’est un outil de liberté extraordinaire, qu’il faut respecter. Faire une chose dans laquelle on croit sans forcément en attendre un succès commercial, sans avoir à suivre les dictats d’un service de marketing, c’est inespéré, et cela peut se perdre par manque de rigueur. J’ai toujours été beaucoup plus sec, plus lent aussi que mes contemporains, je n’ai jamais été dans les courants de pensée dominants. Dans mon travail, la forme peut être diverse, puisqu’il y a quantité de fonctions différentes, mais le fond est toujours le même et je vois poindre aujourd’hui dans une très jeune génération un souci plus politique, plus écologique, plus responsable qui me fait très plaisir car c’est par là que l’esprit du design survivra au lieu d’être broyé dans une machine commerciale.


N.E : Quels sont les objets de design  qui vous tiennent le plus à cœur ?

P.S. : Ma nature un peu rêveuse, non croyante mais fondamentalement religieuse, ne m’a jamais porté vers un amour de la matière. Je n’aime que l’esprit, l’immatérialité, l’évocation, le mouvement. Ce n’est pas l’objet qui m’intéresse mais ce qu’il y aurait derrière. Dans ma façon de travailler, il n’y a pas d’objet qui ne soit issu d’un projet, d’un concept, d’une éthique, d’une vision. L’objet qui n’aurait pas été conçu dans ce sens n’a aucune valeur, aucune légitimité. Le mieux serait d’arriver à rendre le service en supprimant la dernière étape. L’augmentation de l’intelligence va avec la diminution de la matière. Donc je n’ai aucun objet « fondateur », il y a des choses dont je me sers, mes motos, mon ipod, mes bateaux.


N.E. : Y a-t-il un objet que vous voudriez inventer ?

P.S. : Je n’ai aucune ambition d’inventer un objet. Je voudrais surtout essayer avant de mourir de rééquilibrer l’erreur de ma vie, c’est-à-dire être enfin utile, ce qui ne passe pas par une production matérielle mais par l’action. Depuis des années je suis en mutation afin de me détacher de la matière, d’être un producteur d’idées et d’actions, assez rapides car il y a aujourd’hui des urgences dans la société, assez violentes car il y a besoin de force pour éloigner certains dangers, pour modifier certains enjeux vitaux, au sens propre. Je ne me préoccupe plus de matière, mais d’une façon de penser, d’une éthique. Je ne suis pas très drôle, mais foncièrement honnête et rigoureux, et très travailleur... À force de réflexion sur moi-même, j’arrive à vivre en cohérence avec mon éthique.


N.E. : Dans cette optique d’une plus  grande utilité sociale ou politique, quel projet aimeriez-vous lancer ?

P.S. : Je m’efforce déjà de communiquer certaines idées, par exemple dans le cadre de la conférence annuelle TED qui se déroule aux Etats-Unis et rassemble les « cerveaux » de ce monde, qui ont chacun dix-huit minutes et se succèdent sur scène, une semaine durant, pour présenter des idées nouvelles et intéressantes pour l’avenir du monde. Depuis longtemps j’y participe chaque année, comme intervenant ou simplement comme auditeur. C’est le moyen de communiquer des idées pas trop bêtes à des gens qui ont peut-être les moyens de les faire résonner. Ensuite il y a le laboratoire de recherche fondamentale sur la créativité pure. Aujourd’hui on parle beaucoup de créativité mais il n’y en a jamais eu si peu. Il y a confusion entre la créativité et son application. Danse, musique, peinture, architecture, design etc. ne sont que des applications de la créativité. Il est important de revenir aux questions fondamentales. D’où viennent nos idées ? Einstein disait qu’il avait eu une intuition et avait passé sa vie à l’explorer. Notre espèce est la seule à avoir des idées, à avoir pris le contrôle de la qualité et de la vitesse des mutations, à travers l’intelligence, et c’est ce mystère que je voudrais approcher. Nous réunissons autour de nous des scientifiques de plusieurs disciplines, qui sont réellement dans la création et non dans son application, afin d’essayer de comprendre comment jaillit la créativité, et à partir de là comment elle pourrait être transmise, enseignée à tous ces gens qui ne se pensent pas créateurs, ou ne s’y autorisent pas, ou ne savent pas comment installer les conditions propices. Je pense que chaque individu recèle en lui une potentialité créatrice, qu’il pourrait développer si on lui montre comment. Nous ouvrirons donc parallèlement à ce laboratoire de recherche une école qui assurera la transmission de ce savoir, lequel sera en permanence, remodelé, réactualisé, réactivé. Ce projet m’intéresse beaucoup, car peut-être pourrai-je là commencer à réaliser mon rêve, et tout simplement trouver une légitimité à exister.


Philippe Starck | www.starck.com

En haut : luminaire Play with Dedon, édition 2010 pour Dedon. Photo DR.


Montre O Ring, édition 2006 pour Fossil. Photo DR.


Chaise Zartan, 2012. « Avant, Robin des bois et Zartan étaient dans la même forêt avec le même bois. Maintenant Zartan est parti dans les champs et est revenu avec du lin » Philippe Starck. Photo DR.


Automobile électrique V+, édition 2012 pour Volteis.


Bateau Tenders A, édition 2002. Photo DR.