Par Mathieu Gallet, président-directeur général de
l’Institut national de l’audiovisuel (Ina)



Pour les premiers grands réalisateurs de la télévision française, le petit écran constituait un champ d’expérimentation inédit, qui devait être le terreau fertile d’une forme d’art nouvelle. Une ambition qui se traduisit dans les années 50 et 60 par une création télévisuelle originale, parfois aux frontières de l’avant-garde.

« Il y a d’excellents pianistes qui restent pianistes toute leur vie et ne créent jamais, mais eux le savent. Devant le clavier de vos régies où vous jouez de la caméra un et de la caméra trois, demandez-vous si vous êtes « pianiste » ou Chopin. » Ainsi s’exprimait Jean d’Arcy, premier grand directeur des programmes de la télévision française, lors d’un stage international de réalisateurs en 1961. Comme en atteste cette exhortation, les pionniers de cette époque ne considéraient donc pas le petit écran comme un simple « média », mais véritablement comme un moyen d’expression à part entière. De la même manière que le cinéma avait inventé un langage nouveau, la télévision devait à son tour trouver la voie d’une création originale. Telle est la philosophie qui conduisit la RTF, puis l’ORTF, à confier un rôle prépondérant à la figure du réalisateur, considéré à la fois comme le maître d’œuvre et le responsable artistique de son émission.

Souvent réunis sous l’étiquette un peu simplificatrice d’« École des Buttes Chaumont », les premiers créateurs de l’étrange lucarne allaient bien souvent, à l’instar des grands maîtres de la Renaissance, puiser leurs sujets chez les auteurs anciens. Nombre de « dramatiques » en direct ou en studio mettaient ainsi en scène des classiques du théâtre français ou international, voire même antique. Un choix qui correspondait bien sûr à un idéal d’éducation populaire, mais répondait aussi à un manque de moyens criant : les œuvres étant généralement tombées dans le domaine public, on faisait ainsi l’économie d’un scénariste ! Classiques dans le choix de leurs textes, des œuvres telles que Le Mariage de Figaro de Beaumarchais par Marcel Bluwal ou Les Perses d’Eschyle par Jean Prat n’en restent pas moins d’une grande originalité formelle.

Nul n’a sans doute poussé aussi loin le désir d’une création télévisuelle originale que Jean-Christophe Averty. Alors que beaucoup considéraient le « direct » comme la principale originalité de la télévision, cet apôtre du surréalisme et de Georges Méliès à l’humour corrosif considérait que son essence résidait en réalité dans son caractère « électronique ». Qu’il réalise une adaptation d’Ubu Roi de Jarry, une émission de variétés comme Les Raisins verts, ou la captation d’un concert de jazz, Averty considérait d’abord l’écran comme une toile, un support visuel où pouvaient s’exprimer les trucages les plus fous et les plus novateurs, le tout servi par un soin maniaque apporté à la mise en scène et au travail en studio.

Dans son versant le plus expérimental, la création fut aussi bien représentée par le Service de la recherche, créé par Pierre Schaeffer en 1961, dont Les Shadoks restent la production la plus célèbre. Avec leur graphisme biscornu, leur humour nonsensique et leur musique concrète concoctée par la Groupe de recherche musicale, ces étranges créatures déclenchèrent une véritable « bataille d’Hernani » lors de leur mise à l’antenne, en plein mai 68 !

Ce petit âge d’or de la création à la télévision française n’eut cependant qu’un temps. Dès 1977, Jean-Christophe Averty déplorait dans Apostrophes que « ce moyen d’expression majeur, qui aurait pu devenir l’opéra du XXIe siècle, a été tué dans l’œuf par la médiocrité, le manque d’imagination, le manque d’humour, le manque de culot » (quelques années plus tard, il appellera même solennellement les téléspectateurs à brûler Dallas !). Il est vrai que dans le sillage de l’éclatement de l’ORTF en 1974, les animateurs eurent tôt fait de supplanter les réalisateurs, sur fond de nouvelles préoccupations d’audience et d’arrivée massive de programmes d’importation, notamment américains. La création a-t-elle pour autant disparu de l’antenne aujourd’hui ? Ce serait faire fi du rôle d’une chaîne comme Arte, ou encore du renouveau actuel des séries. Mais sans doute cette création-là est-elle généralement moins avant-gardiste, plus modeste et diffuse, jouant avec une certaine prudence sur des codes désormais bien établis.

Pour sa part, l’Ina est fier de contribuer à la conservation et à la mise en valeur (sur Internet ou en DVD) des œuvres de ces grands pionniers des années 50 et 60, pour qui le petit écran était encore un terrain d’expérimentation quasi vierge. Un travail de transmission aujourd’hui reconnu, puisque Jean-Christophe Averty lui-même vient de faire de l’Institut le dépositaire unique de l’ensemble de ses œuvres télévisuelles et radiophoniques, assurant ainsi la pérennité d’un art « électronique » unique en son genre.


En haut : Sur le tournage de l’émission Les raisins verts, réalisée par Jean-Christophe Averty, un technicien tient les fausses moustaches d’un comédien imitant Dali. Décembre 1963.
© INA / Photo : Jacques Chevry

Ci-dessus : Un gibi montre un écran où apparaît le marin shadok dans la deuxième série Les Shadoks, créée par Jacques Rouxel. Mai 1970.
© INA / Photo : Laszlo Ruszka