Extraits d'une rencontre avec Jacques Villeglé par Sophie Pujas


Jacques Villeglé, « l’arpenteur du Lacéré Anonyme », « grand archiviste des œuvres d’art urbain de son temps » pour Pierre Restany, prélève des affiches lacérées aux murs parisiens. Cette aventure qu’il déclinera pendant plusieurs décennies en fait un des précurseurs du Street Art, avec Raymond Hains, son complice de 1950 à 1953.

Dès 1958, un an après sa première rétrospective d’affiches lacérées chez Collette Allendy, Villeglé distingue la lacération anonyme du collage.

Dans son manifeste Le Lacéré anonyme paru en 1965, il évoque Léo Mallet, surréaliste qui, dans les années trente, imagine une forme de décollage initié par Johannes Baader, ami de Raoul Hausmann.

« Je pouvais prendre des affiches absolument contradictoires dans la même journée, donc perdre complètement mon identité. Est-ce que j’étais celui du matin ou celui du soir ? J’ai créé le lacéré anonyme, qui est le créateur, et moi je suis le metteur en scène. J’étais contre le travail. Je peux donc faire des compliments sur une affiche sans prétention, puisque ce n’est pas moi qui l’ai faite. Les affiches étaient beaucoup plus abstraites à l’époque, parce qu’autour de chacune étaient collées des bandes monochromes, cela faisait donc beaucoup de surfaces sans mots. Faire le « Lacéré Anonyme » m’a donné toute liberté. Ça a été mon malheur, parce que, comme je disais que ce n’était pas moi qui l’avais fait, les collectionneurs ne savaient pas trop quoi en penser. Ça me donnait tort d’une certaine façon, mais j’estime que c’est ce que j’ai fait de bien ».

Affichiste, il fait parler les murs. Attentif aux textes, il privilégie « des couleurs claires, des fonds blancs, des lettres se détachant bien, des mots lisibles mais détachés de leur contexte. Par chance extraordinaire, j’ai trouvé exactement ce qu’il me fallait, je l’ai roulé sur un trottoir et emporté. C’est pour cette œuvre de juillet 1961 qu’à New York je suis reconnu comme un initiateur du Pop Art ». 




Jacques Villeglé (France), Rue Saint Martin, 1975, affiches lacérées, marouflées sur toile, 93 x 74,5 cm.
Collection Nicolas Laugero-Lasserre



Sa passion de la typographie et du signe visible dans ses affiches lui a fait entreprendre en 1969, un « alphabet socio-politique » auquel il travaille depuis quarante ans.

Cette présence de l’écriture est partagée avec les grapheurs.

Des artistes de l’art urbain revendiquent leur filiation avec Villeglé qui s’explique.

« J’ai beaucoup travaillé avec le Street Art. J’ai fait une fois une toile avec cinq personnes du Street Art (Jérôme Mesnager, Psyckose, Thoma Vuille, Arsen et Artof Popof), je les ai vus travailler sans se soucier les uns des autres, la toile était réussie et je n’en revenais pas ! J’ai aussi fait le M.U.R. Le Street Art, c’est quelque chose qui correspond à notre époque. Le monde des peintres s’est multiplié et l’entrée dans les galeries, aujourd’hui, est très difficile. Cela se fait souvent par le hasard des relations, pas forcément par la qualité. Les street artists aiment amener une animation dans la rue. J’ai vu qu’à Berlin, on donnait des cours aux employés municipaux chargés de nettoyer les tags pour qu’ils en respectent certains. Ce phénomène aujourd’hui très important a commencé aux États-Unis dans les années 70, et a donné des types comme Basquiat ! Vous voyez, on disait dans ma jeunesse que les Américains n’étaient pas cultivés, mais Basquiat a été soutenu alors qu’il utilisait des supports parfois ingrats. La génération de Miss.Tic a fait la transition entre le mur et la galerie. Miss.Tic elle-même est très consciente de ce que cela pouvait faire perdre à son œuvre, elle y a réfléchi. Mais c’est une aventure qui n’est pas finie, on en est trop proche pour avoir vraiment un avis. Chacun a sa personnalité. Peut-être peut-on la perdre dans le Street Art... Mais il est trop tôt pour le savoir ».


Texte intégral à retrouver sur www.artistikrezo.com