Rencontre avec Bruno Gaudichon, conservateur de La Piscine



Nadine Eghels : Comment est venue l’idée de transformer ce bâtiment municipal, sportif, en un lieu dédié aux beaux-arts ?

Bruno Gaudichon : L’histoire est longue et complexe…En 1980, Roubaix était la seule ville de France de 100 000 habitants à ne pas avoir de musée. Cependant les collections existaient, mais comme elles n’avaient plus de lieu depuis longtemps, elles étaient soit envoyées en dépôt dans d’autres musées, soit stockées dans les caves de l’Hôtel de Ville. Au départ, le Musée de Roubaix avait été fondé en 1835 par des industriels, et contenait essentiellement des échantillons des productions textiles de la région, remplissant à la fois un rôle de conservatoire et de protection pour les fabricants. À partir de 1862, la Ville en a fait un musée municipal en y présentant aussi de la peinture et de la sculpture, en plus des tissus. Dans le catalogue de 1875, les peintures provenaient surtout des églises locales, et de quelques envois d’Etat. En 1882, la Ville crée avec l’Etat une école d’ingénieurs pour le textile, répondant à la demande des industriels de remonter le niveau de l’encadrement dans les usines. Le musée devient Musée national et est intégré au projet de l’école, pour permettre aux futurs ingénieurs d’acquérir une connaissance artistique de base et de baigner dans un environnement créatif. Ce bâtiment existe toujours, ainsi d’ailleurs que l’école. Après 1929 et la mort de Victor Champier, le directeur conservateur depuis 1902, le musée tombe en désuétude, l’époque est à la productivité et l’artistique devient plutôt une gêne qu’un moteur. Au début de la guerre, les collections sont emballées et protégées, et à la Libération l’Etat décide de ne plus ouvrir le musée au public. Il est donc rayé de la liste des Musées nationaux en 1959, et abandonné, de sorte que les collections sont rapidement pillées. Néanmoins, Marcel Guillemin, chargé du musée Weerts créé à l’Hôtel de Ville en 1924, se passionne pour ce patrimoine en danger et entreprend de récupérer une partie de la collection et de la stocker dans les bureaux de l’Hôtel de Ville en attendant des jours meilleurs…


N.E. : Qui arrivent bientôt ?

B.G. : Dans les années 1980, la Ville entame enfin une réflexion sur la nécessité d’un musée à Roubaix, et un premier conservateur professionnel est engagé, Didier Schulmann, pour réfléchir à un nouveau projet sur le site de l’ancien Musée national. Mais un changement politique met le projet en attente. Didier Schulmann quitte Roubaix pour Beaubourg, mais l’adjointe à la culture persuade ensuite le Maire de monter une équipe pour concevoir un nouveau projet, une future programmation, avec cette fois l’aide de l’Etat. En 1989-90, différents lieux sont envisagés, et c’est alors que naît l’idée de construire ce nouveau musée sur le site de l’ancienne piscine municipale, désaffectée depuis quatre ans. Cette idée finit par convaincre le conseil municipal, le concours est lancé en 1993, une centaine de candidatures afflue, la Ville en retient trois et sélectionnera finalement Jean-Paul Philippon qui faisait partie de la première équipe de rénovation du Musée d’Orsay. De fait, des trois projets, c’était le seul qui pouvait vraiment fonctionner ! Le chantier a commencé en janvier 1998, et nous avons ouvert en octobre 2001.


N.E. : Pour combien de visiteurs le Musée était-il prévu ?

B.G. : Dans sa conception, le Musée était prévu pour un nombre de visiteurs raisonnable, calqué sur celui du Musée de Villeneuve d’Ascq. La première année, toujours assez faste, nous attendions 60 000 entrées, puis après, un rythme de croisière de 50 000. En fait, nous en sommes à 210 000 visiteurs par an en moyenne !


N.E. : Venons-en à la muséographie. L’espace singulier de La Piscine génère forcément des contraintes. Comment organisez-vous la présentation des œuvres ?

B.G. : Il faut distinguer les expositions temporaires et les collections permanentes. Pour le fonds permanent, le concept muséographique était intégré dans le projet architectural. Il reposait sur le projet scientifique et culturel que l’équipe de conservation avait élaboré et auquel, dans une grande fidélité, Jean-Paul Philippon a donné forme.  Ce projet était lié d’une part au bâtiment qui avait été choisi, d’autre part aux collections qu’il devrait abriter. Dans les facteurs qui avaient motivé le choix de ce projet, il y avait l’attachement de la population à cette piscine. Dans une ville de fracture sociale comme l’était Roubaix, une ville sans classe moyenne, avec à la fois d’énormes fortunes et une population très pauvre, il y avait très peu de lieux publics partagés par tous, et la piscine était l’un d’entre eux. C’est le seul lieu d’une mémoire commune, essentielle pour redonner une image positive à la ville et une fierté à ses habitants.


N.E. : Ce lieu facilite-t-il la venue d’un public a priori peu concerné par les beaux-arts ?

B.G. : Oui bien sûr ! Il est plus facile pour les gens de revenir dans un lieu qu’ils ont fréquenté pendant des années, pour découvrir son nouvel usage, et y prendre plaisir, alors que la démarche d’aller dans un lieu culturel inconnu est plus difficile, du moins pour certains. La curiosité a fonctionné comme moteur, et la découverte des œuvres est venue ensuite. Pour préserver cette familiarité, il était indispensable de conserver le bassin et les cabines, une sacrée contrainte pour Jean-Paul Philippon, mais qu’il a superbement respectée, d’autant que la collection s’y prêtait.


N.E. : Comment la collection est-elle présentée ?

B.G. : Pour ces publics qui nécessitent un accueil spécifique, la présentation des œuvres ne devait pas être ressentie comme intimidante, avec de grandes salles écrasantes pleines de tableaux et d’objets. Il fallait au contraire privilégier les petites pièces, qui favorisent un rapport d’intimité avec les œuvres. Les cabines réaménagées et les espaces de circulation s’y prêtent parfaitement. Les œuvres plus imposantes sont présentées dans des salles de taille modeste, et il n’y a guère de très grandes toiles.


N.E. : Comment abordez-vous la question du patrimoine ?

B.G. : Elle est fondamentale, et il était important qu’elle s’affiche directement dans le bâtiment. C’était là tout l’enjeu de réhabiliter un bâtiment existant plutôt que d’en construire un nouveau : susciter une occasion de réconcilier les Roubaisiens avec leur patrimoine, qui a été tellement démoli. Il faut comprendre que toute cette ville a vécu uniquement du textile pendant cent-cinquante ans. Lorsque l’industrie textile s’est effondrée dans les années 1970 - 80, tout ce qui rappelait le tissu a été rayé de la carte, les sites détruits, les traces effacées. Or il s’agit tout de même de l’âme de la ville. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à conserver la façade d’une ancienne friche industrielle que nous avons annexée au Musée. Elle a été quasiment reconstruite, car il était crucial, symboliquement, de l’intégrer comme un témoignage de cette période. Toutes ces questions ont été étudiées, avec toujours la volonté de restituer La Piscine aux Roubaisiens. L’ensemble a été conçu comme un projet de service public pour les habitants de la ville.


N.E. : Et le public est au rendez-vous ?

B.G. : Contrairement aux autres musées, nous n’avons pas ressenti un effet d’envol, lié à la curiosité, et puis une chute dans la fréquentation. Nous restons autour de 200 000 visiteurs par an, avec une augmentation d’année en année pour les collections permanentes, qui ont bénéficié du soutien de l’Etat et de dépôts significatifs du Fonds National d’Art Contemporain, de Musée National, d’Art Moderne comme du Musée d’Orsay. Ce qui montre que l’équipement a gagné sa crédibilité. Comme tous ces dépôts ont été faits à la même période, les collections reflètent une belle cohérence. Le public vient globalement de la grande région, dont le bâtiment raconte l’histoire sociale, mais de façon esthétique.


N.E. : Et pour les expositions temporaires, quelle muséographie avez-vous privilégié ?

B.G. : Pour les expositions temporaires, nous étions partis sur l’idée d’une grande salle qui les accueillerait successivement, chaque exposition amenant sa propre scénographie, son ambiance, ses couleurs, ses tours et détours. C’est une demande du public qui souhaite se retrouver chaque fois dans un univers singulier, totalement différent, et aussi des prêteurs qui exigent les meilleures conditions d’accrochage ou de mise en place. Nous avons beaucoup travaillé avec l’architecte de la ville, Frédérique Danneels-Bécue, qui a conçu la scénographie de nos premières expositions et parfois encore les projets pour des expositions symboliques comme celle qui racontait l’an dernier les dix ans du musée. Ensuite nous avons fait appel à Jean-Etienne Grislain, qui avait participé au projet comme graphiste ; historien de l’art, il a porté un regard précieux sur certaines expositions. Aujourd’hui, nous travaillons avec un jeune scénographe de Roubaix, Cédric Guerlus, très talentueux, scénographe de l’exposition Chagall, présentée actuellement avec un immense succès. Pour lui, il faut que chaque visiteur d’une exposition puisse se raconter une histoire, parcourir un chemin mental personnel. Je suis d’accord avec ce regard. On ne vient pas au musée juste pour voir des œuvres, c’est une expérience totale. Le métier de scénographe est apparu récemment, mais il est devenu indispensable pour organiser ce parcours sensible, en dialogue avec l’équipe technique du musée et le commissaire de l’exposition.


www.roubaix-lapiscine.com

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En haut : les œuvres ont naturellement trouvé leur place dans le bâtiment à la décoration préservée. Albert Baert (1932) et Jean-Paul Philippon (2001), architectes. Photo A. Leprince




La façade d’une ancienne friche industrielle a été quasiment reconstruite et intégrée au Musée. Albert Baert (1932) et Jean-Paul Philippon (2001), architectes. Photo A. Leprince






Une partie des galeries, qui longent le « bassin ». Photos A. Leprince et CM Pezon





Bruno Gaudichon, directeur de l’établissement, recevait les représentantes de la Lettre de l’Académie, Nadine Eghels et Lydia Harambourg. Photo CM Pezon