Par Xavier Gagnepain, musicien soliste et chambriste, chef d’orchestre, enseignant


Au moment de faire des choix pour interpréter une œuvre d’un Beethoven, d’un Bartok ou d’un Fauré, quels interprètes n’ont pas, un jour, regretté de ne pouvoir poser leurs questions directement au compositeur ?

Travailler avec un compositeur est toujours un privilège. Mais lorsqu'il s'agit d’Henri Dutilleux…

Pour ma part, depuis toujours passionné par l’œuvre de Dutilleux - je me rappelle, adolescent la création par Rostropovitch de Tout un monde lointain au Palais des Congrès à Paris - c’est dès leur parution que j’ai joué les Trois Strophes sur le nom de Sacher pour violoncelle seul. Je les ai ensuite programmées régulièrement en concert en France et à l’étranger. Cela sans, bien sûr, imaginer qu’un jour je pourrais en rencontrer l’auteur. Une telle icône !

C’est à Devy Erlih, le violoniste, que je dois la première rencontre avec Henri Dutilleux. Jamais, s'il ne m'y avait expressément poussé, je n'aurais osé, de mon propre chef, déranger un auteur de ce « calibre ».

D'emblée j'ai pu constater que sa réputation d'extrême délicatesse n'avait rien d’usurpé. N'a-t-il pas été jusqu'à me remercier d'avoir pris sur mon temps pour venir le voir ?! Sa grande simplicité sans affectation, doublée d'un infini respect des interprètes, ce désir d'être toujours clair dans son écriture, la vitesse et la qualité de son écoute intérieure…

Bien sûr très intimidé au départ, j’ai été vite rassuré par ses réactions qui semblaient si immédiatement positives à mon égard. J’avais, à sa grande surprise, joué l’œuvre par cœur ; mais, lorsqu’il a voulu me montrer la révision qu’il préparait pour la seconde édition, j’ai dû sortir ma partition. Et là, quelle ne fut pas ma honte ! Je m’étais permis quelques ajouts au crayon : j’avais jugé nécessaire, à destination de mes élèves, d’affiner certaines imprécisions de la première édition et de pondérer quelques indications de tempo ou de nuances. Heureusement, cette honte s’est transformée en bonheur lorsque j’ai vu que mes corrections correspondaient en tous points à celles prévues pour la nouvelle édition ; j’avais ainsi la confirmation qu’un examen attentif du texte autorise ce genre de déductions. Ce premier contact fut le déclencheur d’une relation durable, puis d’une amitié.

Par la suite les visites à Henri Dutilleux se sont faites plus régulières, et notamment grâce au quatuor Rosamonde dont je suis membre. En effet, depuis les premières années d'existence de notre ensemble, Ainsi la Nuit figure en bonne place à notre répertoire et nous le programmons avec une constance sans faille. Non seulement nous l'avons travaillé avec lui, mais aussi, nous l'avons jouée de multiples fois en sa présence. Et, avant chaque occasion - émission de radio, présentation publique, concerts - il prenait le temps, systématiquement, d’une séance de travail avec nous. Les deux fois où nous avons gravé Ainsi la Nuit en CD, il était là, en cabine. Et tout récemment encore, lorsque nous avons enregistré un DVD live de musique française (Ravel, Dutilleux, Debussy), il est venu à Fontevraud nous honorer de sa présence.

Ce début d'intimité avec un esprit aussi élevé que le sien est progressivement devenu une sorte de ciment pour notre quatuor. Conscients de l’honneur qu’il nous faisait, nous avons tous été profondément heureux de cette proximité.


Illustrations : vues extraites du documentaire Ainsi la nuit (2011), réalisé par Vincent Bataillon
autour de la collaboration entre le compositeur Henri Dutilleux et le Quatuor Rosamonde.
Production : Réunion 3/Les Films de la Lys/WEO.


Il aurait été dommage que, de cette complicité, ne restent que nos propres souvenirs. D’où l’idée que nous avons soumise à Vincent Bataillon, avec lequel nous venions de faire le documentaire Notes pour un quatuor : conserver une trace filmée du lien étroit que Dutilleux entretient avec son unique oeuvre pour quatuor à cordes ainsi que de sa connivence avec nous.

Avec ce mélange de charisme et d'humilité qui le caractérise, Dutilleux s'est prêté au jeu et Vincent s’est laissé séduire par le compositeur et sa musique. En mélomane averti, il a compris qu'à travers un film comme celui-là, il serait possible de faire sauter les quelques verrous qui empêchent certains d'accéder à la beauté de son univers musical. Et il nous a concocté, en deux ans, un très beau film qui, à la fois, parvient à saisir cette dimension tellement touchante de la personnalité de Dutilleux et à faire pénétrer l'auditeur dans une vraie compréhension d'Ainsi la Nuit. Il a su mettre en relief la poésie du texte tout en donnant aussi la parole aux interprètes.

Mais surtout il a fait la part belle à l'œuvre elle-même : le documentaire se conclut en faisant entendre Ainsi la Nuit en intégralité, filmé lors d’un concert en présence du compositeur à Douai - la ville où il a passé son enfance - dans l'Auditorium qui porte son nom.

L’interprète a parfois un rôle de missionnaire auprès du public, le professeur aussi auprès de ses étudiants. Par ces images, gravées à jamais, j’ai un peu aujourd’hui le sentiment d’une mission accomplie.


www.quatuorrosamonde.com

 

Avec Henri Dutilleux et le Quatuor Rosamonde, le réalisateur Vincent Bataillon a témoigné d’une collaboration féconde de plus de vingt années entre un compositeur et ses interprètes, autour du quatuor à cordes écrit par Henri Dutilleux. Dans son film Ainsi la nuit, il rend compte de cette relation unique, de ces échanges entre interprètes et compositeur, au travers de la musique qui se déplie sous nos yeux et nos oreilles, d’accéder à ce quatuor de Dutilleux, si célèbre pour les musiciens, mais difficile d’accès pour nous au premier abord. Il n’est déjà pas fréquent pour des musiciens de collaborer avec un compositeur de son vivant ; bon nombre des compositeurs du répertoire pour quatuor à cordes ne sont plus de ce monde. Mais quand en plus le compositeur est passionné par l’interprétation de son œuvre et que régulièrement au fil des années il fait des séances de travail avec ses interprètes qui débouchent entre autres sur des modifications de l’écriture de la partition pour les éditions prochaines, nous vivons quelque chose d’exceptionnel.