Rencontre avec le compositeur Pascal Dusapin


Nadine Eghels : Qu’évoque pour vous aujourd’hui
l’appellation « musique contemporaine » ?

Pascal Dusapin : c’est une appellation que je chicane depuis toujours car je la trouve discriminante. Si cette notion permet de qualifier un type d’expression et de recherche musicale qui avait sa légitimité dans la période de l’après-guerre jusque dans les années 50-60, elle n’a aujourd’hui plus de raison d’être. Cette appellation de musique contemporaine peut être considérée comme discriminante car elle associe une musique à un style qui révèle des catégories relativement obsolètes. Or ce style n’a plus de signification réelle à nos oreilles. Excepté renvoyer à des réflexes propres à l’académisme si caractéristique des années 60 et qui font encore les beaux jours de bien des séminaires de composition. J’ajoute néanmoins que cette musique (la musique sérielle puisqu’il faut bien la nommer) a produit des chefs d’œuvres pour lesquels j’ai la plus grande admiration.

Notons que si dans l’art on parlait de peinture moderne, d’abstraction lyrique, de minimalisme etc., il faut relever que toutes ces notions ont été dépassées au profit d’énergies nouvelles. Il n’y que la musique qui parle encore de musique dite contemporaine, comme si elle spécifiait un style en même temps qu’un genre. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Si on considère la musique de Pierre Boulez, oui bien sûr elle est contemporaine dans son expression, mais celle de John Adams l’est-elle moins ? Ces deux musiques sont portées par des histoires contemporaines différentes et n’ont pourtant rien en commun. Il est pourtant possible de les entendre ensemble, non ? Pour le public européen, la notion de musique contemporaine est toujours associée à une expression très austère et un peu rébarbative car il faut bien remarquer que beaucoup de ces œuvres ne se souciait guère d’être entendues. Pour ma part je n’ai pas envie d’obéir à ces critères. Si je reviens à votre question, le mieux serait de parler de musique, tout simplement ! Même si je pense que le terme « moderne » est plus vif, plus expressif que le terme « contemporain », trop idéologique à mon sens.


N.E. : Et la « musique actuelle » ?

P.S. : Le terme « musique actuelle » répertorie plutôt les musiques électroniques où se retrouvent quantité de styles très différents. En fait, ce terme a probablement été créé par les fonctionnaires du ministère de la Culture, non par les artistes. Ces artistes-là ne se posent pas la question de savoir s’ils font de la musique actuelle, ils le sont.


N.E. : Dans votre travail, vous situez-vous dans une famille, dans une mouvance identifiée, ou le champ est-il complètement ouvert ?

P.S. : Tout le monde appartient à une famille. Aucun artiste ne peut échapper ni à une descendance, ni à une ascendance. En ce qui me concerne, ma famille est celle de la musique d’expression écrite qu’on appelle sommairement « classique », mais on sait qu’elle correspond en fait à une période de l’histoire relativement courte, disons du milieu du 18e siècle jusqu’à 1820 environ qui voit poindre la période romantique.

La musique de Ockeghem est-elle classique ? Et celle de Mahler ? Dans les deux cas, non. On voit bien les limites des définitions ! En un sens, j’aime à penser que ces musiques sont toujours contemporaines puisque nous continuons à les écouter. À votre question, je préfère répondre en citant les musiques que j’aime : les polyphonies de la Renaissance, Bach , Beethoven, Berlioz, Mahler, Schönberg, Xenakis, Boulez, Ligeti, Kagel, mais aussi Steve Reich… pour ne citer que ces compositeurs car j’aime aussi des musiques très populaires ! À la vérité, aucune musique ne peut se passer d’une autre même si elle représente son contraire. Ma « famille » traverse donc les époques, mais reste apparentée à la musique dite classique : je ne viens ni du rock, ni du jazz même si j’apprécie beaucoup de ces musiques. Quand, jeune homme, je déclarais aimer à la fois Sibelius et Schönberg, personne ne me comprenait. Si j’ajoutais à cette liste John Coltrane ou les Doors, j’avais l’air presque fou. C’en était presque drôle tant il est vrai que la « musique contemporaine »  a été édifiée sur des canons assez militaires. Mais on peut retrouver cela dans les autres arts. Je me souviens encore de la tête des gardiens du temple minimaliste quand sont apparus sur la scène artistique mondiale des artistes comme Enzo Cucchi ou Jean-Michel Basquiat. En ce qui concerne la musique, la première question est donc de se demander : contemporaine de quoi ? Toutes les musiques sont forcément contemporaines de leur temps. Lorsque j’ai enseigné au Collège de France en 2007, je m’étais promis de ne jamais dire « musique contemporaine ». Et j’ai tenu ma promesse. Dans le livre qui a été publié ensuite aux Éditions du Seuil, ce terme n’apparaît pas.


N.E. : Quelles pistes suivez-vous à présent dans votre travail de composition ?

P.D. : Je suis dans un voyage, qui est en voie de constitution puisque je ne suis pas encore mort. Je viens de terminer mon septième opéra sur la Penthésilée de Kleist, chez moi la question lyrique est très présente. L’opéra concentre tous les moyens d’expression sur un enjeu qui est certes le spectacle, mais on sait que le genre lyrique peut aussi se glisser dans des formes différentes. La question du drame peut exister dans une pièce d’orchestre et même dans des formes plus réduites. Ainsi ma pièce O Mensch, pour piano et baryton, qui dure 1 heure 20 et dont j’ai également assuré la mise en scène, relève aussi de l’opéra. En ce qui me concerne, la question de l’expression vocale et de la représentation est essentielle. Mais j’ai aussi écrit sept quatuors à cordes, des pièces concertantes ou purement symphoniques.

J’aime donner l’exemple de Mahler, qui a dirigé beaucoup d’opéras, à l’Opéra de Vienne. On sait que Mahler a rénové la question lyrique en dépoussiérant certains auteurs, en particulier Mozart. Mahler n’a jamais composé d’opéra, mais ses symphonies ne sont-elles pas comme des opéras abstraits qui concentrent des affects prodigieux éminemment théâtraux ? Quand on constate la gamme expressive des affects chez Mahler, qui vont de la plus grande trivialité à la transcendance absolue, on peut le considérer comme un compositeur lyrique, car sa musique n’est pas loin de l’expression opératique.


N.E. : Qu’est-ce que la musique apporte au monde ?

P.D. : La conscience ! La musique porte de la pensée en elle. Composer, c’est penser. Elle est comme un moment de vigilance absolue. Si j’écoute les Variations Goldberg, cela m’oblige à être meilleur, à tenir debout face au monde, à tenter toujours de penser plus juste dans une altérité rayonnante. Enfin, j’essaye… Mais la musique de Xenakis me fait le même effet, et beaucoup d’autres œuvres aussi. La musique vise à élever l’homme vers une plus grande spiritualité, comme toutes les autres formes artistiques. Tenter de faire monter une conscience et accroître ce territoire pour que le monde soit meilleur. Point de civilisation sans grande culture et sans musique.


N.E. : N’est-ce pas de plus en plus difficile ?

P.D. : Certes, nous sommes envahis par des musiques qui nous assomment. Nous ne les demandons pas mais elles s’infiltrent partout, dans tous les lieux de notre quotidien. Leur qualité n’est jaugée qu’à l’aune de critères purement économiques. Nous devons absolument choisir de contrôler ce flux. À notre époque, la vitesse des informations est devenue telle que notre cerveau ne peut même plus les envisager. Alors, une amnésie se crée, la pensée s’érode, se corrode. Le véritable enjeu aujourd’hui est de garder au plus près, comme un voilier qui remonte au vent, cette route vers plus d’éthique, de respect de la mémoire, pour construire un futur qui tienne debout. Et toutes les formes artistiques participent de ce combat, pour que l’histoire continue. La musique est une voie possible pour éveiller la vigilance. C’est une résistance.


Page de Pascal Dusapin sur le site du Collège de France


Pascal Dusapin sur le site de l'Ircam

En haut : le baryton Georg Nigl dans O Mensch !, opéra de Pascal Dusapin sur des poèmes
de Friedrich Nietzsche, au Théâtre des Bouffes
du Nord, Paris (2011).
Photo Marthe Lemelle