Par Gilles Cantagrel, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts


1944. Libération de Paris. Le compositeur Henri Barraud se trouve chargé d’organiser une « Radio française » libre, et va bientôt prendre la direction des services musicaux de la Radiodiffusion. À la tête d’un « Service musical des émissions littéraires et dramatiques », il nomme le compositeur Louis Aubert, à qui il donne comme adjoint un jeune musicien de 28 ans entré un an plus tôt à la Radio comme chef de chant, Henri Dutilleux. Peu après, Dutilleux succède à Aubert aux fonctions de ce qui devient le « Service des illustrations musicales », avec pour adjointe Claude Arrieu. L’aventure va durer près de vingt ans.

Le compositeur s’entoure d’écrivains, parmi lesquels Jean Tardieu, et d’hommes de radio, comme Alain Trutat, un fidèle collaborateur, pour trouver un mode d’expression nouveau, en une sorte d’atelier de réflexion et de création qui donnera naissance plus tard à l’« Atelier de création radiophonique ». Musique et drame s’y trouvent étroitement mêlés dans une réalisation spécifiquement radiophonique, ce que les Allemands nomment un Hörspiel.

Si cette activité à la radio est un aspect moins connu de l’activité d’Henri Dutilleux, il n’en est pas moins très important et riche de réalisations. Car on ne doit jamais perdre de vue que l’essentiel de la mission d’une radio de service public consiste en la défense du patrimoine musical et son enrichissement par la création, ce qui justifie l’entretien de formations orchestrales et chorales, ainsi que de services de production et de création. À ce titre, Dutilleux va passer de nombreuses commandes à des compositeurs français, sans le moindre esprit de chapelle. Place est faite, bien sûr, aux musiciens à la réputation établie, Louis Durey, Louis Saguer, Darius Milhaud, Germaine Tailleferre ou Jean Wiener.

Mais à lire son long palmarès, il est frappant de constater l’intuition et le goût du compositeur dans les choix qu’il a opérés, en étroite relation avec les textes dramatiques envisagés, vers des compositeurs de sa génération, voire de plus jeunes. Ce sont Maurice Ohana (avec quelque dix commandes !), Pierre Boulez, Betsy Jolas, Serge Nigg, Marius Constant, Georges Delerue, Claude Prey et tant d’autres.

Toutes ces réalisations étaient bien sûr radiodiffusées, non seulement sur les ondes nationales, mais par les radios publiques européennes, dans la mesure notamment où elles étaient reconnues par le prestigieux Prix Italia. Créé en 1948, ce prix international récompense chaque année la qualité et l’innovation dans une production radiophonique. En quinze ans, de 1948 à 1963, les commandes de Dutilleux ont donné à la France sept fois le prix, soit une année sur deux – un record.

Certaines de ces partitions ont depuis vécu une existence autonome au concert, comme Le Soleil des eaux de Boulez, Le Tombeau de Debussy, de Maurice Ohana, ou Dans la chaleur vacante de Betsy Jolas, créé sous la direction de Gilbert Amy.

Dutilleux quitte la Radio en 1963 pour se livrer tout entier à la composition. Peu après, ce genre du Hörspiel (il n’existe pas de mot français) est délaissé au profit des « dramatiques » de France Culture. Mais la création musicale n’en est pas pour autant abandonnée, bien au contraire. Le service de la création musicale, longtemps dirigé par Charles Chaynes, a aujourd’hui à son actif de très nombreuses œuvres commandées, exécutées et diffusées par la Radio, et se trouve ainsi parmi les principaux soutiens de la création dans notre pays.