Par Alain Louvier, compositeur, ancien Directeur du Conservatoire
à Rayonnement Régional de Boulogne-Billancourt


Rappel historique : de grands musiciens ont autrefois enseigné : des clavecinistes  (Inventions de Bach, l'Art de toucher le clavecin de Fr. Couperin), des pédagogues du piano (Mikrokosmos de Bartok ou Jatekok de Kurtag)… pour les claviers en tout cas, les œuvres «didactiques » sont légion. Ces grands créateurs ont alors préservé leur langage personnel tout en respectant des limitations techniques précises (ambitus, densité polyphonique, complexité rythmique, etc... ). Cette démarche ne doit pas être confondue avec la confection d'« études » redoutablement difficiles (depuis Chopin, Alkan, Paganini, etc... ), ni avec des défis genre « sportif de haut niveau » (Ravel voulait avec Scarbo surpasser en difficulté Islamey de Balakirev). Pour les pièces faciles enfin, la confusion règne : ainsi les Scènes d'enfants de Schumann ne sont pas faciles,  au contraire de l'Album pour la jeunesse. Je préfère donc m'en tenir aux productions destinées aux institutions modernes, pour des niveaux d'études bien définis, des cycles d'étude amateur et/ou professionnel existant dans nos conservatoires depuis le début du 20e siècle.

            

Les premières initiatives reviennent au Conservatoire de Paris, avec ses fameux « morceaux de concours » commandés chaque année pour chaque instrument. Ils tombaient en mai, un mois avant l'examen, avec les fleurs mauves des paulownias... Cette tradition concernait aussi les classes d'écriture jusqu'en 1968, avec textes différents pour hommes et femmes (un pauvre chant donné n’est pourtant  pas du saut en hauteur… ) !

Le CNSMDP continue aujourd'hui à commander des œuvres nouvelles pour les examens, mais depuis 1984, les modalités sont différentes :

- meilleure rémunération des auteurs (d'où commandes extérieures plus nombreuses)

- choix de disciplines variées changeant chaque année

- réintégration d'instruments « négligés » dans les années 1960/80 (piano, violon, violoncelle, par ex.)

- initiatives en matière de musique mixte, d'ensembles instrumentaux ou de théâtre instrumental...

Pendant des décennies, grâce au CNSM, les instruments pauvres en répertoire ont bénéficié de partitions bien adaptées aux acquisitions techniques, avec un défaut principal : l'obligation du piano, peu adapté aux cuivres et à la percussion, notamment.

En revanche, les flûtistes ont eu de la chance, avec Dutilleux (Sonatine), Messiaen (le Merle Noir) ou Jolivet (Chant de Linos, 1944). Aujourd'hui, les commandes passées dans les années 1900/1960 sont couramment utilisées dans les conservatoires français ou étrangers qui préparent à l'enseignement supérieur, les niveaux ayant beaucoup monté. Ainsi Choral, cadence et fugato de Dutilleux pour trombone(1950), devient  jouable 2 ou 3 ans avant le CNSM.

Le côté « caricatural » et artificiellement scholastique des « morceaux de concours » fut souvent brocardé : forme en plusieurs épisodes enchaînés, alternance technique/expressif, coda acrobatique en mesures changeantes... et souvent cadenza imposée,  où cornistes et tubistes profitent des points d’orgue pour expulser l'eau du pavillon….

Mais on peut se rebeller et détourner les formes scholastiques… Pensons à Berlioz et ses cantates (Cléopâtre, 1829), aux fugues modales de Ravel ou Duruflé, aux sonates sérielles (Boulez)… de même des facéties donneront un air ludique aux commandes du CNSM de Paris : le génie de Dutilleux dans sa Sonatine pour flûte et piano (1943) est de rester classique en respectant l’exercice; celui de Messiaen dans le Merle Noir (1952) est de s'en moquer totalement, par des chants d'oiseaux et une coda dodécaphonique carillonnante.

Pour ma part, j'ai modestement contribué à faire évoluer le genre : avec du théâtre musical (Duel pour percussions, 1971, véritable satire du morceau de concours), une bande électronique (Raga pour Ondes martenot, 1977), ou un célesta contrastant (Cromagnon pour tuba, 1973).

L'habitude s'est prise peu à peu de nomenclatures plus diverses, sans piano (Betsy Jolas), permettant de jouer de telles œuvres sans complexe en concert; le vocable de morceau de concours n’est plus péjoratif, car il n’existe plus : seule la difficulté technique varie.


 Le cas des débutants 

C'est le fond du problème : écrire pour les commençants, voire les niveaux « intermédiaires », pour des enfants ou adolescents non- professionnels, très limités en lecture et en rythme, est une entreprise hautement périlleuse.

 La renaissance des conservatoires français depuis le plan de Landowski (1965) a permis de creuser la question.
En 1972, à Boulogne-Billancourt, constatant que j'étais un des rares compositeurs en charge d'une Ecole nationale de Musique, j'ai voulu faire évoluer la situation.

À cette époque n'existaient - outre les « méthodes » - que des pièces faciles, d'une pauvreté musicale consternante, en raison du désintérêt des vrais compositeurs. D'où l'idée, suivie par d'autres écoles, de commander des pièces techniquement faciles, mais esthétiquement conformes aux divers courants musicaux existants.
À ma grande surprise, des collègues de toutes générations ont répondu présent : le doyen en fut Maurice Ohana (
Noctuaire, pour violoncelle et piano, 1975), et je n'eus que deux refus polis de gens importants...

Le protocole en était radicalement nouveau :

- pièce écrite en collaboration avec les professeurs, pour mieux atteindre le niveau demandé.

- contrôle du directeur (il m'est arrivé de refuser des pièces).

- travail des élèves pendant 3 ou 4 mois avec visites du compositeur.

Ainsi des pièces d'une nouveauté radicale (Michaël Lévinas, Froissements d'Ailes pour flûte, 1974; Guy Reibel, Mélisonance pour piano et bande, 1977) furent  jouées avec plaisir, voire passion, par de nombreux jeunes, étonnés eux-mêmes de cette familiarité imprévue.
Dans les années 1970-2000, beaucoup de conservatoires ont pratiqué des commandes d'œuvres solistes, d'ensemble, de chœurs, voire même des opéras spécialement conçus pour une situation socio-culturelle donnée. Même les spectraux, aux notations inconfortables, y sacrifièrent (Gérard Grisey,
Manifestations pour orchestre de débutants, 1976, à Gennevilliers).

Toutes ces initiatives exigeraient un ouvrage entier - que nous attendons toujours - pour clouer le bec aux réputations idiotes (conservatoire = conservatisme, etc.)


Situation aujourd'hui

Dans cette décennie 2010, aux budgets sombres, la création pédagogique (de coût modeste) reste d'actualité. Les répertoires des divers niveaux d'étude se sont énormément enrichis depuis 1970; mais les vieux démons rôdent toujours, qui s'appellent facilité et démagogie…Une bonne « musique d'enfant » n'est pas forcément néo-tonale, ni à 4/4 (à ce jeu, Mozart sera toujours meilleur); et l'on confond trop souvent le facile et le puéril... les enfants de nos orchestres, eux, n'ont pas ces préventions.

Des concours de composition ont récemment relancé l'affaire; l'aide d'organismes publics ou privés (Ariam, Sacem) s'est associée aux écoles, aux chorales ou orchestres d'amateurs, multipliant résidences et travail en proximité avec les compositeurs
Un répertoire considérable existe aujourd'hui et s'enrichit sans cesse; on ne cherche plus désespérément un morceau de 5ème année de trombone... il faut simplement savoir discerner les écritures réellement novatrices.





Ci-dessus : la première page de la partition du
Merle Noir pour flûte et piano d'Olivier Messiaen, commande du CNSM de Paris (Éd. Leduc)
et un extrait de
3 études brèves pour 2
percussions de Jean-Etienne Marie (Éd. Jobert),
une pièce « pédagogique » commandée pour
le Conservatoire de Boulogne-Billancourt.