Par Laurent Petitgirard, membre de la section de Composition musicale


Si la musique contemporaine est depuis longtemps défendue par des ensembles spécialisés d'une très haute technicité, le fleuron en étant L'Orchestre Intercontemporain, seule formation dont les musiciens sont salariés, la situation est moins satisfaisante en ce qui concerne les saisons des orchestres symphoniques.
On retrouve le même décalage lorsque l'on compare les festivals spécialisés dans la musique contemporaine (qui touchent essentiellement un public averti, ou du moins qui pense l'être) et les festivals dits « de musique classique ».
La difficulté qu'ont rencontrée les compositeurs à être programmés dans le cadre des saisons des orchestres symphoniques français a eu pour conséquence une certaine raréfaction des œuvres écrites pour grand orchestre, au profit de pièces à effectif réduit, conçues pour les ensembles spécialisés.
Cette difficulté peut s'expliquer par la frilosité des directeurs musicaux, parfois par une certaine inquiétude des musiciens, mais on ne peut pas non plus ignorer l'intellectualisme forcené de certaines démarches créatrices qui ont créé un fossé entre le public mélomane au sens large et la musique contemporaine, dont la diversité était ignorée.

La situation s'est certes améliorée. Les résidences de compositeurs auprès de certains orchestres ont permis de rapprocher les compositeurs du public et d'inscrire dans la durée une collaboration entre un compositeur et une formation symphonique. Le principe consistant à intégrer une œuvre contemporaine dans un programme symphonique « classique  » a été adopté par un certain nombre de directeurs musicaux, le soutien de l'Association Musique Nouvelle en Liberté en a été un facteur déterminant.
L'action culturelle de la
Sacem en faveur de la musique contemporaine, qui distribue plus de quatre millions d'euros aux différents acteurs concernés, toutes esthétiques confondues, reste exemplaire.

Les orchestres de Radio-France semblent à nouveau déterminés à soutenir la musique contemporaine, c'est essentiel car la forte personnalité de chefs charismatiques fascinés par les intégrales Mahler ou Beethoven ne doit pas freiner l'esprit de curiosité qui a toujours été l'apanage de ces deux belles phalanges.
Lorsque les différents directeurs artistiques ou musicaux des nombreux festivals ou  orchestres français se décident à programmer de la musique contemporaine, alors nous tombons dans l'obsession de la création.
Il leur faut absolument leur « création mondiale », ce qui a pour effet de ne pas faire vivre les œuvres.
Les grands solistes rechignent trop souvent à jouer une œuvre qu'ils n'ont pas créée et les compositeurs, dont la vie matérielle est hélas fréquemment précaire, augmentent ce phénomène en préférant la commande liée à une pièce orchestrale nouvelle à la simple exécution d'une musique de leur répertoire.

L'Opéra de Paris ne programme pas un seul opéra contemporain dans sa saison 2013-2014, ce qui est anormal au regard des moyens dont il dispose, mais d'une façon générale on retrouve toujours le même problème : si opéra contemporain il y a, alors cela doit être une création mondiale, sur un sujet initié par le directeur du théâtre concerné.
La musique symphonique contemporaine pose certains problèmes spécifiques : le nombre important de répétitions qu'impliquent certaines œuvres ne cadre plus avec les rythmes de travail des orchestres, dont la marge de manœuvre, au regard de leurs obligations vis à vis des tutelles qui les soutiennent, est de plus en plus restreinte.
Les effectifs de percussions pléthoriques que l'on retrouve dans de très nombreuses œuvres, outre leur coût important en termes de location ou de transports d'instruments, posent un simple problème logistique de taille de plateau (à Paris, par exemple, vous ne pouvez pas programmer 50 musiciens et 3 percussionnistes Salle Gaveau, il vous faut la Salle Pleyel, très peu disponible).

Quel que soit le cahier des charges que l'on mettra en place (généralement sans les moyens, ou la volonté, de le faire respecter), la défense de la musique contemporaine, dans toute sa diversité, dépendra toujours du courage et de la volonté d'un homme ou d'une femme, qu'il ou elle dispose d'une structure importante, comme Jean-Claude Casadesus à Lille, ou de fragiles structures associatives comme les Orchestres Colonne ou Lamoureux à Paris.

C'est finalement une sorte de pari, passé entre les musiciens de l'orchestre, le directeur musical et le public : rester à l'écoute des compositeurs d'aujourd'hui en espérant sortir du concert enrichi, avec le sentiment d'avoir assisté à l'éclosion d'une œuvre importante, ou du moins d'avoir participé à cette quête.


www.petitgirard.com

En haut : Laurent Petitgirard dirigeant
l'Orchestre Colonne.
Photo Hugues Nicolardot