Par Michael Levinas, membre de la section de Composition musicale


Il est difficile de retracer la naissance et l’histoire de ce courant artistique, ce que l’on appelle depuis près de quarante ans l’école spectrale, sans évoquer le contexte très particulier des années 70 en France, en particulier à Paris, et ce qui se jouait alors dans la création musicale, notamment rue de Madrid, au CNSM, là où mes camarades de la classe Messiaen et moi-même nous nous sommes retrouvés.
Je pourrais longuement m’arrêter sur le contexte historique dans lequel les prémisses de la sensibilité spectrale ont émergé : mai 68, qui provoqua une onde de choc dans un lieu difficilement ébranlable comme le Conservatoire, au point que ce choc s’était répercuté dans les classes de composition, notamment celles d’Olivier Messiaen et d’André Jolivet, sans compter la classe d’électro-acoustique confiée à Pierre Schaeffer.

Chez Olivier Messiaen, la seule classe dont je peux parler, ayant été son élève, on découvrait la création musicale en train de s’accomplir. C’est au cœur de cette pédagogie unique que Messiaen faisait lire et entendre, plutôt qu’une Cantate de Webern qu’il admirait, les mixtures polyphoniques complexes de Ligeti, les orchestres stochastiques de Xenakis, l’accord de Stimmung de Stockhausen, orientant sciemment notre écoute vers une réflexion critique à propos de certains dogmes combinatoires de la série intégrale.

Bref, ce qui animait cette classe était la priorité accordée à la quête de l’inouï, du merveilleux surgissant d’une écriture exigeante. Comme nous le savons, l'enseignement du Maître, alchimiste des orgues de la Trinité, détenteur de la tradition harmonique française, bouleversait les termes de la relation entre acoustique, électro-acoustique, musique instrumentale, ainsi que les formes nouvelles non générées par la seule combinatoire.

Tristan Murail, Gérard Grisey et moi-même, assistions à ce bouleversement qui, en dépit de nos parcours et préoccupations respectives et irréductibles, nous incita à fonder un ensemble regroupant des interprètes et compositeurs, sous le regard bienveillant d’Olivier Messiaen. D’emblée, nous fûmes un collectif 1 conscient de formuler théoriquement des recherches portant sur l’introspection du timbre, lequel se substituait à la série comme cellule génératrice et nous permettait de sortir de certains poncifs résultant d’une approche trop strictement combinatoire de la création musicale


L’Itinéraire ne fut pas seulement un lieu d’élaboration théorique et d’engagement au cœur de la vie musicale française et internationale. Il me paraît nécessaire de souligner aujourd’hui à quel point cet ensemble - dont j’ai été Président et directeur à la suite de Tristan Murail de 1985 à 2003 - a donné naissance à tant d’œuvres majeures, de publications musicologiques et universitaires à travers le monde. Il s’est retrouvé au centre des débats les plus névralgiques sur de nouvelles écritures pour plusieurs générations de jeunes compositeurs. Il fut le catalyseur de ces recherches sur les structures internes du son et l’élaboration des outils d’exploration notamment ceux de l’informatique à venir.

Ces recherches se faisaient aussi en dehors de notre cercle restreint. Il faut citer notamment les travaux de Jean-Claude Risset, de François-Bernard Mâche, Claude Vivier, Jonathan Harvey, Salvatore Sciarrino, Mesias Maiguascha, Peter Eötvös, ceux des universités américaines, les trouvailles de John Chowning et Max Mathews dans les laboratoires Bell. Il y avait là comme une logique historique.


Il est impossible dans l’espace qui m’est imparti de résumer l’ensemble de ces recherches qui convergèrent à un moment donné à l’Itinéraire. La complexité de ces divers mouvements fut pour nous le point de départ d’une aventure qui allait donner naissance, non seulement à une nouvelle appréhension du phénomène sonore, mais à des écritures certes diverses mais obéissant à une évolution commune. Pour résumer, je dirais que notre utopie – car nous en avions une – fut de composer des œuvres instrumentales ou mixtes basées sur l’exploration des propriétés acoustiques des sons et de concevoir des formes générées par leurs structures internes.
Je n’oublie pas, dans ce paysage historique, les noms de Giacinto Scelsi ou Stockhausen, dont le cours mythique de Darmstadt en 1972 sur
Stimmung provoqua chez Grisey et moi un choc décisif.
Il y avait certes là une contradiction avec les objectifs de ces combinatoires sérielles qui revendiquaient à elles seules la force exploratoire de l’écriture musicale et de sa dimension abstraite. Cette introspection du son avec ses lois internes et organiques renvoyait bien sûr à l’analyse des spectres harmoniques, d’où le terme de « 
musique spectrale. » À la série génératrice sérielle, nous avions substitué le timbre générateur et ses lois acoustiques. C’était aussi l’enseignement de Stimmung. Nous tentions de faire la synthèse entre l’imaginaire des studios électroniques et la force structurelle de l’écriture.


La recherche sur le timbre intégrait au sein de l’ensemble une équipe d’ingénieurs du son spécialisés dans ce que l’on appelait le live électronique, un équipement et une lutherie électronique complémentaire avec les instruments dits traditionnels. De cette lutherie sont sorties les premières œuvres spectrales : Période de Gérard Grisey, Mémoire-Erosion de Tristan Murail et ma pièce Appels. Saturne d’Hugues Dufourt, qui rejoignit l’ensemble en 1976, fut créé dans ce contexte.
Est-ce que nous étions tous des compositeurs se reconnaissant dans ce qui très vite pouvait devenir un nouveau dogme : la croyance inconditionnelle au processus spectral ?
Je parlerai ici en mon nom. Cette question surgit dès la fin des années 70. Je n’ai jamais ramené le musical à la pure matérialité sonore. Ce que j’ai pu exprimer à ce sujet fut l’objet de ma conférence au séminaire de l’Itinéraire à Darmstadt  en 1982 : « Qu’est-ce que l’instrumental ? »
2. Il me paraît encore aujourd’hui que le déterminisme du processus ramené à la seule logique interne du timbre verrouille le champ imaginaire de la forme et de la poétique musicale. Mon travail actuel est basé sur la structuration polyphonique et harmoniques d’échelles qui ne cessent de s’altérer, prolongeant ainsi la recherche d’une temporalité du langage telle qu’on peut déjà la trouver dans les hiérarchies tonales ou les structures modales de Debussy, Scriabine et Bartok. Mon appartenance à l’école spectrale fut souvent vécue comme anticipation d’un langage et d’une forme qui répondait de fait à une logique du timbre, cependant cette logique ne fut pas la cause première de mon langage.

L’orchestration par les analyses spectrales des sons instrumentaux et autres, les mixtures de timbres sont enseignées progressivement dans les conservatoires d’aujourd’hui sur des bases scientifiques et non plus exclusivement sous un mode intuitif ou métaphorique : vieux rêve berliozien en cours d’accomplissement peut-être !
C’est dans ce sens que je parlerai de généalogies croisées dont nous fûmes en quelque sorte les aînés, les pères fondateurs, eux-mêmes fils de généalogies croisées.
Sommes-nous sortis de cette utopie qui a généré de si grandes œuvres ? Rien n’est moins sûr.


1) Rappelons que l’ensemble Itinéraire a été créé en 1973 par un collectif de jeunes musiciens tout juste sortis pour la plupart du Conservatoire de Paris : Tristan Murail, Gérard Grisey, Michael Levinas et Roger Tessier qui venait d’un autre univers que la classe Messiaen. Parmi les instrumentistes, il faut citer le flûtiste Pierre-Yves Artaud, l’altiste Geneviève Renon, la contrebassiste Joëlle Léandre, ainsi que le chef d’orchestre Boris de Vinogradov, assistant de Marius Constant. L’actrice Sylvia Montfort mit à la disposition de ce nouvel ensemble la salle du Carré Thorigny qu’elle dirigeait. Le premier concert de l’Itinéraire s’est tenu dans ce théâtre le 4 juin 1973. Marcel Landowski, Directeur de la Musique au Ministère de la Culture, soutint d’emblée l’ensemble et lui accorda une subvention.

2) Repris dans différentes publications, notamment dans les Ecrits de Michael Levinas, Le compositeur trouvère, textes réunis et présentés par Pierre-Albert Castanet et Danielle Cohen-Levinas, Paris, L’Harmattan, 2000.


www.michaellevinas.com

En haut : une répétition de l'ensemble Itinéraire
dans le salon du philosophe
Emmanuel Levinas, 1976.
De gauche à droite : Jean-Guillaume Cattin,
Geneviève Renon-McLaughlin, Michael Levinas
et Tristan Murail.
Photo Claude Pavy