INSTITUT DE FRANCE
ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Jean Cardot, Président de l'Académie, le mercredi 22 octobre 1997POUR LA RECEPTION DE
M. Paul ANDREU
ELU MEMBRE DE LA SECTION ARCHITECTUREpar
M. Marc SALTET
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames, Messieurs,
Dans le prestigieux volume d'Architecture qui nous abrite, et où nous sommes réunis, j'ai l'honneur et le plaisir d'accueillir un nouveau confrère, élu récemment à l'Académie des Beaux-Arts, comme Architecte, et appelé à occuper le fauteuil devenu vacant, par le décès de notre regretté et éminent confrère, l'Architecte Henry Bernard. Permettez-moi, je vous prie, Mesdames et Messieurs, de vous faire une confidence ; elle sera la seule, concernant ma personne. Les rigueurs du calendrier, font de moi, le doyen de l'Académie des Beaux-Arts, et il y a vingt trois ans que j'ai l'honneur de siéger ici, à l'occasion de nombreuses séances, toujours très officielles, de l'Institut de France. Chaque fois, je suis saisi par le même sentiment d'admiration et d'humilité devant la perfection, l'harmonie, la force, la distinction et la finesse architecturales de ces lieux. Aujourd'hui, encore, je ne puis réprimer cette émotion. Peut-être a-t-elle un écho en vous.
La coupole, sous laquelle nous sommes, est au centre de la chapelle du collège dit « des Quatre Nations », appellation que je vais me permettre de rappeler, en la précisant. Le Cardinal de Richelieu, Ministre de Louis XIII, avait un protégé, jeune et intelligent, Mazarin, dont il fit, rapidement, un cardinal et son adjoint direct. Voyant venir la mort, Richelieu recommanda ce si précieux adjoint, plein de talents exceptionnels, à Louis XIII, qui le prit auprès de lui. Jusqu'à ses derniers jours, Mazarin servit le Roi, et ensuite, après le décès du souverain, son jeune fils Louis XIV, dont il avait, de très près, suivi l'éducation. Avant de mourir, sentant l'heure fatale arriver, Mazarin avait établi un testament, précisant ses volontés et les dispositions à prendre concernant sa grande fortune et ses collections. Pour ce faire, il chargea son éminent et tout proche collaborateur, Colbert, de veiller au respect des volontés exprimées par son maître, le cardinal Mazarin.
Parmi les conditions importantes, couchées sur le testament, il en est une, majeure : le désir de fonder un collège des Quatre Nations, où devaient être élevés et instruits soixante jeunes gens appartenant à la noblesse ou à la bourgeoisie aisée, issue des quatre provinces rattachées au Royaume par les traités de Westphalie et des Pyrénées (l'Alsace, la Flandre, l'Artois et le Hainaut, le Roussillon et la Cerdagne). Ainsi, les futurs élèves tourneraient leurs yeux vers le Palais du Roi, tandis que les regards du Souverain, iraient vers un monument magnifique, digne de faire vis-à-vis à la Demeure Royale, et de rappeler à sa Majesté le souvenir de son défunt ministre, Mazarin. Colbert, et la Commission dont il était un membre moteur, prirent deux décisions essentielles :
- d'une part, le choix de l'endroit où s'élèverait le Collège. Les abords de la Tour de Nesle furent retenus, en bordure de Seine, et face au Louvre.
- d'autre part, la désignation de l'Architecte qui serait chargé d'imaginer et de construire le futur collège des Quatre Nations. C'est Louis Le Vau qui fut appelé ; Louis Le Vau devenu Premier Architecte du Roi, et tout éclairé par son éclatant succès, la construction du château de Vaux-le-Vicomte, demeure du célèbre Surintendant Fouquet.Le Vau eut l'idée de donner au monument à créer, la forme d'un arc de cercle qui se terminerait, aux deux extrémités, par un gros pavillon carré, et au milieu duquel s'élèverait la Chapelle (où nous nous trouvons) destinée à abriter le tombeau du Cardinal Mazarin. Il s'agit là, en quelque sorte, lorsque, dehors on est en face de cet hémicycle, de deux bras qui s'ouvrent, deux mains qui se tendent, dans un geste de soumission et d'offrande vers le Souverain, la Chapelle se trouvant face à l'entrée de la Cour du Louvre. Tel apparaissait en 1688, le collège, quand il inaugura ses classes, tel on le voit aujourd'hui, le Collège Mazarin, devenu siège de l'Institut de France, selon la volonté de l'Empereur Napoléon 1er, en 1807. Il serait trop long, et ce ne serait pas ici l'occasion, de rappeler toutes les vicissitudes qui ont secoué ce prestigieux monument, à la Révolution et plus tard, pour en arriver à l'instant qui nous rassemble, aujourd'hui, et ce, malgré tout l'intérêt historique de cette période.
Il convient de souligner que, en 1945, des travaux importants de restauration et d'aménagements ont été décidés, et remarquablement conduits par André Gutton, Architecte en Chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux, alors Architecte de l'Institut. Les membres des Cinq Académies ont alors été unanimes à souhaiter que la chapelle et la coupole demeurent le lieu où ils continueraient à siéger, la coupole constituant à leurs yeux, un élément essentiel de leur patrimoine sentimental. Si je me suis permis de jeter un regard sur le passé, et de l'évoquer devant vous, ce n'est pas sans raison. En effet, en ce moment, je m'adresse à vous pour accueillir un Architecte, je l'ai dit, un Architecte qui va vous parler, dans ce décor superbe, face à tant de souvenirs, de témoignages architecturaux illustres. Il s'agit de Paul Andreu.Et cet Architecte est un personnage d'exception. Il est homogène, assurément, mais il porte en lui, plusieurs personnalités différentes, peut-être complémentaires, mais dont chacune est d'une force et d'une qualité exceptionnelles. En parler, n'est pas tâche facile. L'information est si abondante, les titres de l'homme sont si nombreux et remarquables, que les énumérer tous me paraît vain. Il ne serait pas convenable de les citer tous, dans le temps qui nous est imparti, précisément cadré. Il faut, par contre, en saisir l'essentiel et s'arrêter sur les sommets successifs et significatifs permettant d'avoir une belle vision de ce survol de la vie, de la carrière de ce personnage, ce personnage hors du commun, qu'il est. Sur les ailes des grands oiseaux qu'il connaît bien, dont il crée les habitats et les relais dans leurs migrations permanentes, il sillonne le ciel. Tous les points du globe lui sont familiers. Il y rencontre les hommes qui l'habitent, se met en contact avec différentes civilisations. Il peut, ainsi, de haut et de près, sentir, analyser révolution du monde, de cet univers si dur, implacable, et en proie à de profonds changements. Survoler la planète, c'est son destin, c'est son métier, c'est aussi son goût, je ne saurais en douter.
Et me voici, Cher Confrère Paul Andreu, me voici donc au pied du mur, pour parler de vous, m'adressant au public nombreux et de qualité, vos amis, venus ici pour vous fêter. Qui êtes-vous donc? Vous le savez, je n'avais pas, avant le 19 juin 1996 où vous fûtes brillamment élu par l'Académie des Beaux-Arts, je n'avais pas le plaisir de vous connaître personnellement. Seule la réputation qui accompagnait votre personne créait, entre nous deux, un lien de qualité certes, mais peu profond. Il a donc fallu que vous veniez à mon secours, pour me permettre de parler de vous ; et vous avez accepté de me donner des éclairages fort précieux et précis, sur votre personne, votre parcours sur le chemin de la vie, votre carrière. Je ne voudrais, en aucun cas, froisser votre pudeur, ni trahir la confiance que vous m'avez accordée.Vous êtes le fils d'un couple de professeurs, votre père était professeur de mathématiques, votre mère d'anglais. Vous avez fait vos études à Bordeaux d'abord, au lycée Montaigne, où votre père enseignait. Dans un milieu pareil, tout pétri de culture, vous avez, tout naturellement, grandi dans les meilleures conditions intellectuelles, favorables à votre développement. Vous avez été, semble-t-il, placé sur des rails précis, sur lesquels vous n'aviez qu'à rouler, sans difficultés. Or, et c'est vous qui le ressentiez, sans le dire, vous étiez instinctivement curieux de voir ou découvrir ce qu'il y avait ailleurs que sur ce tracé rigoureux. Votre famille vous considérait comme un fantaisiste. A la limite, vous lui paraissiez presque instable. Le premier essai d'escapade a été, je crois, le sport, activité qui ne paraissait pas occuper le centre des préoccupations ou besoins paternels. Dès 14 ans, vous l'avez pratiqué avec joie, participant à des compétitions compatibles avec votre niveau, tout de même moyen. Mais la culture est là. Vous travaillez bien, facilement même puisque, vous roulez à l'aise sur vos rails. Tout est bien huilé. Et tout simplement, après Bordeaux, à Paris, au lycée Louis-le-Grand, le plus naturellement du monde, en 1958, vous voici reçu, en même temps, à Normale Supérieure, et à l'Ecole Polytechnique. Il y a là, reconnaissons-le, sujet à étonnement, accompagné d'admiration. Mais, il ne semble pas que vous en ayiez conçu un orgueil déstabilisant. Après réflexions votre choix se porte sur l'X. Les études vous paraissent plus courtes, et en tenant compte, aussi, du souhait de votre père. Vous avez donc fait l'X. Là, selon votre goût, vous y avez fait aussi beaucoup de sport, que vous ne négligerez jamais, et qui vous conduira à des activités particulières, dans votre carrière, comme nous allons l'apprendre.
La peinture, le dessin, sont là, qui sont pour vous, une curiosité, un besoin d'approcher, d'appréhender. Et, poussé par ce goût, vous regardez vers l'architecture, qui vous paraît être un lien intermédiaire entre les sciences et la peinture. Alors, tout simplement, vous décidez de faire les Beaux-Arts. Vous préparez l'admission à cette école, pratiquement seul et vous y êtes reçu en 1961. Vous menez alors, de front, l'Ecole des Ponts et Chaussées, école d'application, après votre sortie de l'X, et dont, vous sortez ingénieur du Corps des Ponts et Chaussées, d'une part, et d'autre part les Beaux-Arts, que vous avez faits dans l'atelier extérieur de Paul Lamache. Vous aviez, en lui, un maître remarquable. Mais vous avez, je crois ressenti quelque peine, au début de vos études d'architecte. Vous ne compreniez pas bien, selon vous, ce que l'on attendait de vous, ni ce que vous espériez, vous-même, retirer de ces études. Or la vie continue. Vous avez pris votre premier poste d'Ingénieur des Ponts et Chaussées, pour vous occuper des travaux neufs à Orly, pour la partie chantier, construisant la tour, les pistes, bureaux, hangars, etc... Dans le même temps, vous terminez l'Ecole des Beaux-Arts, en 1968. Et cette même année, vous commencez à travailler comme Architecte, à Roissy, le nouvel aérogare Charles de Gaulle, tout en restant à Orly. Vous travaillez au sein d'une direction des études qui regroupait architectes et bureaux d'études, activité à laquelle vous étiez mêlé, dès 1967.
Depuis lors, toute votre vie professionnelle s'est organisée autour et à partir de Roissy qui aura été, pour vous, une sorte de colonne vertébrale. Parallèlement, à cette activité concentrée sur Roissy dont le développement est considérable et ininterrompu, apparaît une nouvelle carrière, carrière d'architecte d'aéroports, dans de nombreux pays étrangers (une soixantaine). Vous avez participé à de nombreux concours que vous avez, brillamment, et de haute lutte, remportés.Nous en retiendrons quatre :
- Abu Dhabi, c'est votre premier concours hors de France.
- Djakarta vous est cher parce que là, vous avez pris le risque de formes et matériaux traditionnels pour parvenir à ce que vous souhaitiez faire, à peu de frais : une architecture de jardins. Ce projet a reçu un des prix Aga Khan en 1995, récompense importante car elle marquait, pour vous, un autre niveau de connaissance, celui d'un travail ouvert sur l'extérieur, sur d'autres cultures.
Le travail à Paris, et le travail à l'étranger n'ont pas cessé de s'enrichir mutuellement, de s'éclairer l'un l'autre sans jamais se confondre.Deux autres projets d'aéroports présentés et gagnés vous tiennent à cœur :
- celui d'Osaka, car c'est votre concept qui a été retenu,
- celui de Shanghaï, en construction présentement.
A Paris où Roissy, qui vous absorbe tant, vous trouvez cependant le moyen d'intervenir à l'Arche de La Défense, tâche lourde, en temps et en préoccupation, difficile et complexe à bien des égards pour construire le difficile bâtiment dessiné par Spreckelsen, Architecte danois lauréat du concours international, et décédé peu après. Deux écarts, si j'ose dire :
- celui de la construction que vous avez réalisée du Tremplin de saut à ski pour les jeux olympiques, revenant ainsi au sport, mais non plus comme acteur,
-la construction du Terminal français du tunnel sous la Manche, ouvrage symbolique autant que les aérogares.
Nous arrêterons là cette énumération, allégée si vous me permettez le mot, dans cette foison extraordinaire d'activités, de réalisations, toutes frappées du sceau du succès.
Face à une telle brillance, comment vous comportez-vous? Je crois discerner à travers ce que vous avez bien voulu me dire, ou me confier, que votre souhait est de faire de l'architecture, de construire des ouvrages, beaux, si possible, et utiles. Et par dessus tout, vous gardez la liberté d'esprit et matérielle pour progresser dans cette voie. A la lumière des éclairages divers dirigés sur votre personne, nous avons cerné votre silhouette, évalué votre stature, apprécié la variété de vos compétences. L'Académie des Beaux-Arts va compter désormais, en son sein, un confrère, qui, n'en doutons pas, sera comme le sont tous les membres de notre Compagnie, fort respectueux des traditions fondamentales de notre grande Maison. Et c'est bien ainsi.
J'ai rappelé, à propos du Collège des Quatre Nations que les élèves qui y seraient formés, seraient tournés vers le Roi, et d'une manière plus générale encore, vers l'extérieur. L'Institut, de nos jours, notre illustre Maison, creuset de réflexion pour le Pouvoir, ne cesse de placer son action dans le monde présent, en regardant vers l'avenir. Et vous, me semble-t-il, vous êtes bien dans la même mouvance, dans la même pensée, dans la même attitude. Henry Bernard, votre prédécesseur, avait coutume sur tous les sujets concernant la vie de notre Académie, qu'il s'agisse du présent, ou de l'avenir, de faire valoir ses opinions. Je ne doute pas, et cela me paraît souhaitable, que vous ne fassiez de même. Vos propositions ou vos avis, éclairés par votre si belle connaissance du monde, nous seront précieux, même s'ils peuvent, à l'occasion, être de nature à provoquer étonnements, controverses. Bref, des mouvements peuvent de temps à autre, se manifester. Ils ne sauraient être que bénéfiques. Qui pourrait s'en plaindre?
Paul ANDREU, cher Confrère, voici à mes yeux, ce que vous nous apportez, conduit par votre intelligence, votre sensibilité, votre imagination, votre dynamisme, votre mesure aussi, vaste ensemble mis au service de cette illustre Maison, dont vous faites maintenant partie. J'en suis heureux pour notre Académie. Je n'ai, en ce qui me concerne, nulle inquiétude, fort de la confiance et de l'estime que j'éprouve à votre égard. Vous êtes ici chez vous.