INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Albert Decaris, Président de l'Académie, le mercredi 25 janvier 1978

POUR LA RECEPTION DE

M. Christian LANGLOIS
ELU MEMBRE DE LA SECTION ARCHITECTURE

par

M. Albert DECARIS
Président de l'Académie

 

M.Christian Langlois, récemment élu au fauteuil vacant dans la section d'architecture par suite du décès de Jacques Carlu, est introduit sous la Coupole par M. Emmanuel Bondeville, Secrétaire perpétuel.
Le Président prononce le discours suivant :

Monsieur,

Vous me permettrez, au début de cet accueil, de saluer l'éminente personnalité qui a bien voulu venir, ce soir, honorer de sa présence votre installation parmi nous : M. Alain Poher, Président du Sénat. Je veux lui dire combien nous en sommes touchés et combien nous l'en remercions. Et maintenant Monsieur, c'est pour moi un plaisir très particulier de vous recevoir : vous êtes né dans et vous avez grandi dans l'architecture. Le berceau d'Achille était un bouclier, celui de Bacchus un tonneau, le vôtre fut sans doute une table à dessin, la table à dessin de votre père. On préfère ne pas penser aux conséquences des évolutions d'un nourrisson parmi les compas, les tés et les équerres, les pinceaux, les rouleaux de calque, les pots de colle et l'encre de Chine. Mais, si la table de votre père y perdait son ordre et sa propreté, vous y avez gagné cette passion pour le dessin qui a rempli votre existence.

Nous en sommes en 1924, l'année de votre naissance. Dix ans plus tôt le rideau avait été tiré, définitivement, sur les charmes de la Belle Epoque. En 1914 votre père, élève architecte, est reçu à l'Ecole des Beaux Arts. La situation générale est excellente : la puissance des moyens de destruction rend la guerre impensable. Et puis il y a l'équilibre européen : d'un côté l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, de l'autre l'Angleterre, la France, la Russie ; tout va bien. Et un beau matin le tocsin dans les campagnes et, sur les murs, les affiches avec les deux drapeaux entrecroisés, toutes ces affiches qui dans les placards des mairies attendaient, depuis quarante ans, qu'on y écrive une date. Elle y est maintenant : 1er août et votre père est parti avec les autres, tous les autres, tous ceux qui pendant cinq ans, avec leur poitrine, ont barré la route à l'invasion : l'Yser, Vauquois, les Eparges, le bois Leprêtre, la côte 304, le Chemin des Dames, Douaumont et le fort de Vaux, tous ces hauts-lieux du courage et du sacrifice dont les noms sont inscrits, sur les pages de l'Histoire, avec le sang de centaines de milliers de morts. Revenu en 19, votre père reprend ses études ; elle sont brillantes. Chez Deglane il remporte le prix Achille Leclère ; chez Albert Laurens il étudie le dessin et la peinture. Il est diplômé trois ans plus tard mais en 1927 les ruines de 14-18 se réparent lentement : l'Allemagne paiera, avait-on dit, on s'aperçoit déjà que l'Allemagne ne paiera pas et les temps sont difficiles. Pourtant, dès votre enfance, la présence continuelle de votre père est précieuse pour vous. Jusqu'à sa mort, il y a quelques années, il vous aura guidé en vous entourant de son expérience et de son affection.

Avant même de savoir lire, vous dessinez vos plans de maisons et d'appartements et vous discutez les siens. Quelques années plus tard au lycée vous organisez, avec plusieurs camarades, des concours d'architecture, ce qui vous vaut des sévères remontrances des autorités de l'endroit. Pourtant on se fait, en général, de l'architecture une idée assez austère mais elle ne figure pas au programme des études et elle a pour les censeurs, une allure suspecte et inquiétante. Mais bientôt, un autre soleil se lève pour vous : la musique. Vous êtes passionné de mathématiques : musique et architecture s'y rejoignent. Vous étudiez le piano avec Grunenwald, l'harmonie, le contrepoint et la fugue avec Challas. Les conseils de Messiaen vous détournent du Conservatoire. A-t-il bien fait chi lo sa ? Mais vous composerez toute votre vie malgré les autres activités dont nous parlerons tout à l'heure. C'est enfin l'architecture qui gagne. Faut-il y voir l'influence de votre père ? Vous entrez à l'école chez Séassal et Niermans. Vous êtes diplômé quatre ans plus tard après un impressionnant palmarès de récompenses.

C'est alors que commence votre carrière d'architecte. Avec notre confrère Urbain Cassan, vous construisez le parc des sports de Choisy-le-Roi. Vaste programme malheureusement rétréci par des modifications administratives. Ce sont ensuite vos immeubles de Neuilly et de Melun. Rouen, en partie détruite par les bombardements, doit reconstruire les abords de sa cathédrale. Ce problème vous passionne déjà et les études faites pour Rouen vous serviront plus tard ; c'est en 1957, à trente-trois ans, que vous êtes nommé, devant cinquante candidats de valeur, architecte adjoint du Sénat. Vous entrez dans cette maison que vous ne quitterez plus. Architecte en chef en 1965, vous commencez l'extraordinaire transformation du Sénat. La place manque, en surface, dans une capitale chaque jour plus encombrée. Une seule solution : le sous-sol : «descendre» et sous le jardin vous construisez une immense salle souterraine pour les réunions internationales. Entourée de l'habituel complément, salles de commissions, de traductions, bibliothèque, foyer, parking, cet ensemble sera réalisé en treize mois, tour de force de rapidité et de précision. Viennent ensuite les patios à ciel ouvert le long de l'allée de l'Odéon. Vous y associez déjà les proportions classiques à l'esprit contemporain. Ornés des belles sculptures de Belmondo, ces patios réjouissent à la fois la vue, l'esprit et le cœur. Enfin, encore une fois, conséquence de l'encombrement en surface, sous la cour d'honneur vous creusez quatre étages de sous-sols, dix-huit mètres en profondeur : la hauteur du Palais lui-même. L'ingénieur et l'architecte que vous êtes associent leur science et leur talent dans ce travail gigantesque. Et nous arrivons maintenant, Monsieur, à la partie la plus difficile, la plus dangereuse, sinon la plus importante de votre action au Sénat. Lorsqu'il s'agit de construire un nouveau bâtiment en face d'une achitecture ancienne un grave problème se pose.

Nous admirons sans réserve ces super-motos, bolides étincelants que la jeunesse enfourche pour avaler l'autoroute à deux cents à l'heure. Leur beauté est incontestable mais elle ne sera jamais celle du cheval. Il en est de même pour l'architecture. Comment établir une liaison, sans nuire à l'une et à l'autre, entre l'œuvre réalisée avec le lent et pénible effort de millions de bras, poursuivi parfois, pour le même édifice, pendant plus d'un siècle, et le jaillissement rapide, presque immédiat de nos ensembles actuels, résultat de la puissance des machines et de l'emploi des nouveaux matériaux qu'on a créés pour elles, jaillissement qui transforme nos horizons en quelques semaines et impose, au monde entier, une uniformité redoutable. Entre les bâtisseurs de cathédrales et les bâtisseurs de tours il y a la même passion pour l'architecture et le même enthousiasme pour la création humaine la plus noble et la plus utile : construire. Mais la cathédrale est une pierre tandis que la tour est un défi, le défi d'une époque qui sent ses muscles et montre sa force dans des constructions fabuleuses. Cette différence d'attitude rend leur voisinage insupportable. Et c'est ici, Monsieur, rue de Vaugirard en face du Palais du Luxembourg, que vous avez apporté la solution : il s'agissait de construire un ensemble s'accordant avec le palais lui-même et le caractère de ce quartier. Les pénibles tentatives du XIXe siècle, le faux gothique, le faux Renaissance n'ont contenté personne. Les façades de leurs églises style Sainte-Clotilde sont rigoureusement symétriques, triste erreur d'une bourgeoisie opulente qui ne comprend rien et n'apprécie qu'une régularité convenable et rassurante, comme un chapeau posé bien droit sur la tête, alors que le Moyen Age, la Renaissance, le début du XVIIe apportaient dans leurs édifices religieux ou civils, une variété savoureuse basée sur une observation très subtile de la figure humaine qui est, après tout, œuvre divine, et dans laquelle les deux côtés ne sont jamais absolument semblables. La façade de Notre-Dame et les deux maisons de la place du Pont-Neuf en offrent, tout près d'ici, un excellent exemple. Mais il est, en architecture, des proportions que l'on peut qualifier d'éternelles car leur simplicité, leur harmonie, leur équilibre sont parfaitement adaptés à l'échelle humaine. Ce sont les proportions que l'adorable XVIIIe siècle, avant de mourir sur la guillotine de 93, nous a laissées en héritage. Elles ne seront jamais déplacées, elles ne seront jamais gênantes. Elles peuvent s'accorder avec toutes les époques et tous les styles. En les utilisant rue de Vaugirard, vous nous avez montré Monsieur, ce qu'il fallait faire dans un cas comme celui-là.

Cette réussite pourra servir d'exemple à tous ceux qui auront le même problème à résoudre. De vastes arcades, la juste proportion des étages, une belle corniche, le pont sur la rue Garancière, le toit à la française et les vitrines dans lesquelles la Monnaie, la Chalcographie et la Manufacture de Sèvres présentent leurs meilleures productions : tout un ensemble réalisé avec l'ampleur, la générosité et le goût qui vous sont habituels. Il réjouit les yeux d'un public qui sait apprécier la valeur de vos qualités d'architecte. Et pourtant, la postérité est souvent bien ingrate envers les architectes. L'homme de la rue vous dira que le Parthénon est de Phidias, l'arc de triomphe de Rude, le Panthéon de Puvis de Chavanne et que le théâtre des Champs-Elysées est d'Antoine Bourdelle. Vous n'aurez pas, Monsieur, je l'espère, à souffrir de cette injustice. Vous aurez peut-être même l'occasion d'une revanche éclatante. Dans quelques siècles, si la planète existe encore, on parlera sans doute du Luxembourg... de Christian Langlois. Je suis heureux d'ajouter que vous avez toujours rencontré auprès du Président Poher et du Sénat tout entier, l'approbation et le soutien qui vous ont permis une si belle réalisation.

Ce succès vous a tout naturellement placé à la tête des architectes chargés d'aménager les villes riches de monuments anciens. Elles sont nombreuses. La préfecture de Nancy s'agrandit par de nouveaux bâtiments à deux pas de la place Stanislas, vous avez présenté un projet approuvé par la ville et le conseil général du département. Les travaux sont en cours. A Orléans, la place et le parvis de la cathédrale restés inachevés depuis trois cents ans, doivent être entièrement revus et complétés. Votre projet : - des maisons à arcades, trois niveaux sur rez-dechaussée, grands toits d'ardoise, jardins, circulations couvertes garnies de vitrines comme celles de la rue de Vaugirard - fait revivre, maintenant, la beauté des constructions de la vallée de la Loire. Ce projet, fait exceptionnel, est soumis à une sorte de référendum. La maquette est exposée à Orléans et les visiteurs font connaître leur opinion en écrivant sur un registre mis à leur disposition. Expérience dangereuse, dira-t-on, qui consiste à demander l'avis de tout le monde, alors que la décision devrait être prise par quelques spécialistes compétents. Mais le résultat pour vous est excellent. 86 % d'approbation. Ce verdict populaire vous honore et vous encourage car vos projets sont nombreux. Vous appréciez vous aussi, les formes nouvelles souvent audacieuses déterminées par l'emploi du béton, du verre, de l'acier et des nécessités fonctionnelles qui caractérisent l'architecture contemporaine. Vous l'avez montré dans les aménagements intérieurs du Sénat et dans les ensembles que vous avez construits.

Mais vous avez encore, à côté de l'architecture, des occupations que vous considérez comme un délassement, alors qu'elles représentent en vérité, des études longues et difficiles. Nous avons parlé de la musique : elle n',est pas la seule. Attiré sans doute par cet obélisque égaré maladroitement au milÏeu de la place de la Concorde, (Louqsor, d'où qu'tu sors ? chantait en 1836 le peuple de Paris devant cette chandelle insolite), mais vous avez appris la lecture des hiéroglyphes, entreprise couronnée par le diplôme supérieur des Langues orientales anciennes. Langage d'architecte et langage de sorcier qui traite des problèmes de la construction avec toute la magie qui l'accompagne, langage d'astronome sur la marche du soleil et des étoiles montantes et descendantes, langage de poète dans des contes enchevétrés comme un labyrinthe oriental, tout cela vous est révélé par le déchiffrage de l'écriture égyptienne. Et ce n'est pas tout. La poésie vous attire : vous avez beaucoup écrit et publié quelquefois. Pour le cinéma vous montez un atelier de prise de vues qui réalise de nombreux films de court métrage. L'un d'entre eux, le tombeau d'Orphée, entièrement de votre main est un vibrant hommage à Piranèse dont vous avez interprété les accumulations d'architecture. Enfin, Monsieur, l'énumération de vos activités est impressionnante. Architecte, mathématicien, pianiste, compositeur, peintre et sculpteur, égyptologue, cinéaste, écrivain et poète, vous apportez un esprit grand ouvert à toutes les activités humaines, qualité très rare dans un monde d'éminents spécialistes mais ignorants des domaines qui ne les concernent pas directement. Nos six sections paraissent insuffisantes pour vous accueillir et d'autres Académies nous reprocheront peut-être de vous avoir élu avant elles. Elles auraient dû y penser, avant nous.
Et maintenant, Monsieur, un souvenir. Dans le train qui nous emmenait vers Rome en ce mois de novembre 1919, je revois la silhouette imposante de l'architecte de la promotion. J'entends son rire, ses plaisanteries gaillardes et les refrains d'atelier dont il nous régalait pour écourter les heures du voyage avec une gaieté et un enthousiasme que cinq années de guerre n'avaient pas réussi à éteindre. C'était Jacques Carlu, grand seigneur de l'architecture, dont vous allez faire l'éloge et je vous donne la parole.