INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Eugène BEAUDOUIN
(1898-1983)
par
M. Roger TAILLIBERT

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Architecture
SEANCE DU MERCREDI 7 DECEMBRE 1983

 

 

Monsieur le Président,
Messieurs,

Vos paroles qui relataient quelques dates et souvenirs qui me sont chers, m'ont touché. Je vous en suis reconnaissant, et je vous remercie d'avoir évoqué avec tant d'amitié ces étapes de ma vie professionnelle. Ainsi, Messieurs, viendrai-je désormais ici partager vos travaux. Comment ne pas me réjouir de leur hauteur de vue, de la noblesse de leur but : préserver notre patrimoine culturel afin d'assurer son héritage éternel pour le bien de notre civilisation. Bien que l'éloquence de l'Architecte s'exprime dans l'espace et non dans les écrits ou par la parole, vous souffrirez que j'assume à mon tour le rôle du diseur d'éloge, rôle brillamment joué par tant d'écrivains, de philosophes, de savants, d'artistes depuis le 2 septembre 1640 en ce qui était alors l'Académie Royale.

Rien ne m'appelait à bien connaître Eugène Beaudouin, et nos voies ne se croisèrent qu'à de très rares reprises. Aussi le tableau que je brosserai pour évoquer sa riche carrière ne comporte-t-il guère de souvenirs personnels, pas plus qu'il n'est éclairé par quelques pièces à conviction, lettre ou rapport professionnel par exemple. Et pourtant je suis conscient d'assurer au service de votre Compagnie la continuité d'un homme dont je voudrais vous remémorer la personne et l'action, et d'abord, comme il est de tradition, la lignée académique. La tradition intellectuelle de ce Sénat de la Pensée est quelquefois malmenée dans ces moments où l'univers paraît déséquilibré, où les économies, sources de vie, sont remises en cause, mais où la connaissance et la création ne sont jamais délaissées. L'académisme est souvent un apport révolutionnaire, passé dans les mœurs, et qui rejoint la tradition.

C'est en 1795, après les remous révolutionnaires, que prit place à ce fauteuil Louis Etienne Boullée, premier d'une lignée prestigieuse de 9 éminents confrères : Antoine, Huyot, Caristie, Victor Baltard, Charles Garnier, Moyaux, Cordonnier, Formige et Eugène Beaudouin. Comment ne pas me sentir humble devant des noms dont l'éloquence architecturale retentit encore dans la mémoire de nos contemporains du monde entier ? Louis Etienne Boullée, Membre de l'Académie Royale d'Architecture depuis 1762, est un maître du mouvement le plus radical de néo-classicisme français, culminant à la fin du XVIIIe siècle. Elève de Blondel et de Boffrand, auteur de multiples projets monumentaux, il inventait une nouvelle vision architecturale préfigurant la civilisation du XIXe siècle. Il ne connaît pas le matériau fer, et pourtant ses projets d'extension de la Galerie des Glaces, son projet de Bibliothèque Royale, ce dernier constitué d'une voûte à structure allégée vitrée, seront le prélude à l'intégration de la lumière dans l'Architecture à partir des plafonds. Ardent utilisateur de la géométrie, il ouvre grand la porte du rationalisme structuraliste, et partage avec Ledoux et Lequeux l'appellation d'« Architecte Révolutionnaire ». Dans sa chronique «Architecture», il défend la monumentalité pourvoyeuse de simplicité, et s'oppose vigoureusement aux décorations, refusant les réminiscences du rococo et du baroque. A l'Ecole Centrale du Panthéon, il enseigne ces thèses, utopiques pour l'époque, mais précurseur de l'environnement, de la science urbaine, il est attentif à la présence des jardins, à la voirie, aux plantations et espaces de loisirs. Bien qu'ayant proposé un projet d'avant-garde pour le Palais Bourbon, il en fut déchargé, pour avoir dit qu'il ne pouvait, en toute honnêteté, donner un prix qu'après trois mois d'études. Un concurrent offrit, sur une esquisse et après 15 jours de travail, un prix de 1.400.000 francs or. Quand l'ouvrage, un an après, atteignit plus de 15 millions, on regretta le projet Boullée. Cruelle leçon, mais toujours d'actualité.

Victor Baltard vint occuper ce siège en 1863. Grand serviteur de l'Etat, Architecte en Chef de la Ville de Paris, Baltard nous a donné l'étonnante architecture de l'Eglise Saint-Augustin : fraîcheur de la structure, courage des choix techniques et prouesses des matériaux, telles sont les qualités des œuvres de ce créateur exceptionnel. Cent vingt ans après son entrée à l'Institut, la renommée de Baltard est toujours vivante, vivace même, à mesurer la vigueur des manifestations qui ont tendu à préserver ses fameux parapluies d'avant-garde. La conception audacieuse de ces structures a pour origine un de ces traits dont l'Empereur Napoléon III avait le secret. La décision de construire les Halles se situait après l'aménagement du Crystal Palace de Londres, admiré par Louis Napoléon Bonaparte, alors Président de la République. En 1861, Paxton avait révélé au monde entier son extraordinaire architecture de verre et de fer. Voici l'anecdote : Le Préfet Rambuteau, ayant prescrit de reconstruire le marché des Halles, Baltard fit le premier bâtiment d'une série de 12. Il était en pierre massive, avec de faibles ouvertures. Napoléon III en exigea la démolition sur-le-champ, après l'avoir traité de «Fort de la Halle». Il expliqua : «Ce sont de vastes parapluies qu'il me faut, bien ventilés, rien de plus », et Haussmann, présent, ordonna à Baltard : « Du fer, rien que du fer, mon cher Architecte.» Et se produisit le miracle de l'alliage entre l'air et le fer. Telle fut l'origine de cette conception audacieuse et la virtuosité acquise dans l'élaboration de ces structures ne se démentit plus jamais dans la suite de son œuvre.

Dès 1960, Eugène Beaudouin, prévoyant la modification de ce quartier, avait révélé les problèmes posés par l'intégration de cette architecture dans l'évolution urbaine. Les problèmes se sont bel et bien posés, mais ils ne furent pas résolus avec la limpidité dont Baltard et les édiles avaient su faire preuve.
Charles Garnier fut élu en 1874, et lui succéda pour 24 ans ; le nouvel académicien avait le chantier de l'Opéra sur les bras... Son chef-d'œuvre, dont la présentation éclata comme une bombe dans le monde : il offrait à Paris un lieu de spectacle vivant, totalement original. Pourtant, d'emblée, l'entreprise s'était hérissée de difficultés. Lors de la présentation de ses plans au Palais des Tuileries, Garnier fut accueilli par une froideur marquée. Devant ses plans, une voix auguste, une voix de femme, jeta : « Qu'est-ce que ce style-là? Ce n'est pas du Louis XIV, ni du Louis XV, ni du Louis XVI. » Cet homme attachant, qui n'était pas courtisan, mais très nerveux, répondit avec brusquerie : «Non, ces styles ont fait leur temps, c'est du Napoléon III, Madame.» Quelques instants après, une voix impériale, non moins auguste, laissa tomber de derrière ses moustaches : «Ne vous tracassez pas : elle n'y connaît rien du tout...».

Critiquée pour son coût et pour sa désutilité d'investissement artistique, la construction de l'ouvrage fut cahotante. L'Etat se vit contraint d'accélérer la réalisation de l'Hôtel-Dieu, maison des pauvres, pour contrecarrer les attaques contre l'Opéra. Lorsque, 13 ans après, l'ouvrage fut terminé, le comble de l'outrage fut réservé à Charles Garnier : il reçut pour l'inauguration un billet, accompagné d'une note de 120 francs à régler pour assister à la cérémonie (les entrepreneurs lui offrirent ce billet que l'Etat lui refusait). Mais ce jour-là, sur les marches du grand escalier d'honneur, Charles Garnier reçut une ovation plus longue encore que celle que la salle venait de faire aux artistes du spectacle. Les critiques formèrent un double courant : partisans des investissements culturels contre contempteurs des dépenses somptuaires. N'est-ce pas là le signe de toute réalisation qui ne laisse personne indifférent? « Si l'architecture, par ses attractions est la souveraine du monde, les préjugés, enfants gâtés du despotisme en sont les tyrans », disait Ledoux, « ils sont asservis aux anxiétés, aux vues rétrécies.» Homme d'honneur et de respect, Charles Garnier n'entra point dans la polémique, mais son tempérament exigeant le poussa à rédiger des réponses, véritables mémoires en défense mais il les rangea et les garda par devers lui. Elles ne furent jamais publiées.

J'aimerais toutefois citer un passage d'une lettre personnelle de ce grand architecte, lettre évocatrice de son caractère ; ayant horreur de l'uniformité que l'Administration impose aux façades de la Ville de Paris, il rédige cette lettre au Préfet Herold : « Si j'étais le Préfet de la Seine, au lieu de mettre toute ma gloire à changer les étiquettes des rues, je ferais une belle ordonnance ; de votre devise, de notre devise, plutôt que «Egalité» que vous appliquez à nos maisons, prenez donc «Liberté », et laissez les gens bâtir à leur guise. Vous voulez, semble-t-il, décréter un art laïque et républicain. L'art sera laïque s'il sert à construire des maisons, et républicain si vous lui donnez autant de variété que l'on en trouve maintenant dans les opinions des politiques.» Et il termine : «Mais je ne suis pas Préfet de la Seine, et franchement je ne le regrette pas ; j'aime mieux être votre ami. Peut-être est-ce un bienfait des Dieux. »
Boullée, Baltard, Garnier : Trois hommes éminents, trois créateurs.

Permettez-moi maintenant d'évoquer d'autres hommes de grande stature, d'autres êtres que leur succès et leurs œuvres ont aussi conduit à la célébrité, aux honneurs. Tel Frank L. Wright, l'un des plus grands architectes américains qui conseillait ainsi les jeunes architectes : « Respectez les chefs-d'œuvre, c'est le véritable respect que l'on doit à l'humanité ; il n'est rien de si admirable qu'un chef-d'œuvre, il n'est rien dont nous ayons autant besoin. » Ayant eu la chance de rencontrer personnellement Frank L. Wright après la réalisation du Musée Guggenheim, j'ai pu ressentir la force de combat qui émanait de cet homme exceptionnel, mesurer sa mobilisation permanente pour créer, se surpasser, et donner ce qu'il avait de meilleur en lui : son art. Quelles qu'aient été les œuvres et la vie des grands architectes de ce temps, Gropius, Mies Van Der Rohe, Candella, Nervi, Siren Alvar Aalto, Saarinen, Le Corbusier, la leçon me paraît claire : seule une force de caractère peu commune peut aider le créateur à surmonter les difficultés et les contraintes, les rigueurs des critiques, avant d'affronter le tribunal du temps. Que dire de l'origine de ces réussites ? Si elles reposent avant tout sur des maîtres d'ouvrages dont la forte personnalité, respectée du peuple en démocratie a inscrit au fronton de leur histoire ces temples, ces arènes, ces cathédrales, ces théâtres, ces palais, ces musées, ces stades, construits au fil des siècles, nous les devons aussi à ces évêques, ces monarques, ces maires, ces ministres, ces présidents. Ayant pris conscience de leur rôle majeur, ils ont su se faire assister d'architectes et de maîtres d'œuvre, les ont laissé créer et œuvrer, tout en partageant leur but.

Non, Messieurs, nous ne pouvons admettre que l'espérance, puissance inégalée, ne puisse ouvrir à nouveau à tous les hommes la voie de la création. Ici même, en 1961, lors de son installation, Eugène Beaudouin inscrivit un message tiré d'un poème de Frédéric Mistral :
«Ils sont morts les beaux parleurs,
Et leurs voix ont résonné,
Ils sont morts les bâtisseurs,
Mais le temple est bâti.»
Prophétie, ou prémonition, je crois entrevoir dans ce message, la vision créatrice d'un lutteur, d'un gagneur.

De la Havane, dans les Caraïbes, à la Ville du Cap, en Afrique du Sud, Eugène Beaudouin a renouvelé l'inspiration architecturale par sa puissance d'invention, sa force de création, son audace d'imagination. D'Ispahan en Perse au relevés de Pergame en Asie Mineure, en passant par les statues géantes d'Afghanistan, dont les proportions faisaient son admiration, il savait communiquer les secrets de ces civilisations anciennes dont il avait capté le véritable langage de beauté et de vérité. Cet homme des grands messages était un humaniste dispensant sans compter son savoir, son espérance, ses recherches. Enseignant l'architecture, il a su, sans se lasser, diffuser son art et sa maîtrise auprès de centaines d'élèves, et de disciples, dans toutes les sociétés, sous tous les horizons Adjoint de Prost au Maroc, il y conduit brillamment des études multiples et de nombreuses recherches sur l'avenir de ce pays, menant là en Afrique du Nord, comme en Amérique, en Indochine, cette difficile mission qui s'attache au service des grands pour le bien des humbles.

De ce serviteur sans frontière, dispensant sans compter son savoir reconnu, de ce missionnaire de la création, vous pouvez être fière, Madame, ainsi que vos enfants, fière aussi de votre union, cimentée par un commun amour de l'Art - vous êtes vous-même une artiste de grand talent - union ayant permis cette construction du temple de ses messages, œuvre achevée. Eugène Beaudouin, votre pair, Messieurs, était aussi un gentilhomme dont la grandeur n'effaçait pas la modestie. Il me fut donné de le croiser dans l'aéroport de Genève, je fus surpris, lors de ces brèves rencontres, de recueillir en quelques mots sa curiosité et son attention, sa bienveillance pour tout ce à quoi je participais. Son œuvre nous enseigne que l'architecture est et doit être l'interprétation de la vie sociale.

Pilote de l'équipe «Lods-Bodianski-Prouve », Eugène Beaudouin a illuminé mes études, avec ses magnifiques projets de la Défense, de l'Ecole de Suresnes et du marché de Clichy. Ils m'apportèrent à la fois la valeur de cette volonté de bâtir et un éclairage nouveau sur l'architecture contemporaine. Simultanément, outre Atlantique, le Bauhaus révélait une modernité identique. Etudiants, nous étions confortés dans l'idée que le néo-classicisme devait laisser place à un nouvel art de construire. Enfant, j'avais eu la chance d'admirer les feux d'artifice et illuminations de l'Exposition de 1937, dont il fut l'ordonnateur. Eugène Beaudouin nous permit d'assister à ces féeries nocturnes sur les bords de la Seine, dont il avait le secret et dont nous essayions de capter le plus possible d'images pour les conserver dans notre mémoire. C'était mon deuxième voyage à Paris ; mon père et ma mère, qui avaient vécu à Paris, justes et sages travailleurs et intéressés par les mouvements artistiques, suivaient de très près le développement de la capitale, y venant très souvent. (Mon père avait eu la chance de voir aussi l'Exposition Universelle de 1900). Ils aimaient que toute la famille participât à ces visions évanescentes et la fascination de ces nuits a certainement déclenché en moi, dans mon subconscient, cette vocation qui m'a conduit aujourd'hui parmi vous, Messieurs, et qui me permet aujourd'hui de rendre hommage à l'auteur de ces spectacles extraordinaires.

Parcourant moi-même le monde, j'ai souvent trouvé ses traces, messages réalisés, ou conscience artistique qu'il avait éveillée chez mes interlocuteurs. De la ville du Cap à la Havane, en passant par Saigon pour l'urbaniser, aussi en Afrique et en Amérique, où l'une de nos ambassades porte témoignage de ses œuvres, nombreux sont les endroits modelés par son action. Comment ne puis-je me remémorer particulièrement notre ambassade à Ottawa, où je me trouvais récemment encore, surplombant la rivière Outaouais dans l'écrin de l'un de ses plus beaux sites, accompagnés de chutes d'eau. Eugène Beaudouin a réuni en ce lieu une pléiade d'artistes dont les œuvres témoignent de la présence de la France, certaines sont l'objet de votre création, Messieurs. Connaissant cet immense pays pour y avoir implanté et réalisé un des plus grands chantiers d'Amérique du Nord, j'appris qu'Eugène Beaudouin avait été aussi conseil de la Ville de Montréal : il participa au choix du site de la future exposition universelle de 1967, site d'eau devenu terre par le truchement d'Îles artificielles.

Combien de fois Jean Drapeau, Maire dont l'action pour la présence de la technologie française d'avant-garde en Amérique du Nord est probablement unique, m'a-t-il entretenu de ses rencontres avec cet homme de culture et d'idées ? Fils de l'atelier Pontremoli, il poursuivra son enseignement et ses recherches avec divers ateliers de Genève, de Marseille, de Paris, et prodiguera sans restriction son don de pédagogue. Enfin, ce serait un grand oubli de ma part de ne pas signaler que cette grande figure fut un grand sportif, qu'il pratiqua l'aviron - sport d'équipe difficile et exigeant s'il en est, où aucune faute n'est admise pour vaincre. Sa participation à l'équipe olympique était encore une autre expression de sa volonté d'effort et de dépassement, illustrant de façon remarquable ces propos de Coubertin, le rénovateur des Jeux Olympiques : « La légende du sport rebelle par destination aux choses de l'esprit n'a plus cours : c'est un vieux cliché. » Eugène Beaudouin en fut l'exemple.

Enfin, poursuivant son action en faveur de la présence française sous tous les cieux, il présida l'Union Internationale des Architectes. En exerçant cette responsabilité, il tint à sa tribune des propos qui confortèrent notre place dans la création mondiale, gagnant le respect de tous ses confrères internationaux.
Cet homme était aussi un précurseur. Citons une des phrases prophétiques dont il avait le secret : «Le facteur nouveau auquel nous devons faire face aujourd'hui est d'un autre ordre ; il s'agit de quantité. Notre problème sera de répondre quantitativement sans pour cela perdre la valeur qualitative des ouvrages.» N'est-ce pas là aborder le problème du créateur paralysé par l'appareil technocratique et son cortège d'incompréhensions et de blocages. Comment ne pas méditer les paroles de Guy de Maupassant : «L'architecture, le plus incompris et le plus oublié des arts d'aujourd'hui en est peut-être le plus mystérieux et le plus nourri d'idées. »

Conscient de l'explosion démographique en cours, Eugène Beaudouin vit venir le bouleversement apporté par les changements technologiques, les difficultés de tous ordres, phénomènes qui obligent aujourd'hui à transformer le monde. Et si l'architecture s'est trouvée effectivement modifiée pour le meilleur de l'Homme, n' a-t-elle pas assez produit de résultats déséquilibrés, laissant les pays pareils à des vaisseaux désemparés ? J'ajouterai que c'est la pensée toute vivante qui dicte le style immortel : dès qu'elle a trouvé ce qu'elle cherche, elle n'est plus. Si Eugène Beaudouin n'a jamais trouvé ce qu'il cherchait, n'est-ce pas parce qu'il fut le meilleur pour l'Homme dans son art ? Vous me permettrez d'associer dans l'hommage ces maîtres qui ont contribué à m'éclairer sur ces voies difficiles de l'architecture : Charles Lemaresquier, Jacques Carlu, Roger Seassal, Noël Lemaresquier. Leur esprit riche et mobile, dispensé dans ce creuset de l'Ecole des Beaux-Arts me fut une ressource capitale pour affronter le labyrinthe de la vie professionnelle.

Les figures exemplaires que nous venons ensemble de faire revivre en remontant le temps demeureront dans notre société. Cependant la grande question aujourd'hui posée est celle de notre société ; nous permettra-t-elle de poursuivre cette voie où les cerveaux humains ont maîtrisé les problèmes avec l'aide de la technique ? La vérité, l'action, le beau et l'utile continueront-ils à diriger nos courants évolutifs pour tendre vers la perfection ? Notre société est déstabilisée par le basculement du monde, et d'abord le basculement de sa géographie, de son centre de gravité. Récemment, me trouvant en visite dans les campus de Berkeley et Stanford, puis visitant Silicon Valley (où se trouvent les laboratoires du monde moderne qui sont aussi les plus belles constructions contemporaines), l'un des présidents d'université me confirmait que le monde de demain se ferait sur la Côte Pacifique et en Asie. Affirmation peu après confortée par la vision dans les laboratoires de nombre de chercheurs d'origine asiatique participant activement aux recherches. L'Europe n'aurait donc bientôt plus la parole, Messieurs ? Rome est-elle entrée dans le Panthéon des civilisations mortes ? A considérer la localisation de la recherche et de la production dans les nouvelles techniques (informatique, audiovisuel, transmissions), l'Europe n'est-elle pas semblable à un foyer qui s'éteint, jetant ses dernières étincelles ?

Dans la crise économique mondiale, l'Europe souffre tout autant que les autres, et c'est pour elle que les perspectives sont les moins encourageantes : nos vieilles nations semblent avoir perdu leurs facultés de récupération. En un mot, Messieurs, héritière de son passé, l'Europe pourra-t-elle un jour être maîtresse de son devenir ? Pourtant le dur chemin du redressement est à notre portée. Ayons confiance et croyons avec espoir! Mon message pourrait se résumer à ceci :
- reprenons la route des arts,
- retrouvons nos valeurs de formation et d'apport,
- laissons le vent du large s'engouffrer dans notre voilure. Reprenons la route des arts : demain nous devons dans notre cercle des arts reprendre la route balisée par les ressources nouvelles. Donnons tort aux experts en morosité, et fût-ce avec l'aide des robots, la vie se poursuivra pour le bien de l'homme. Aux puissants, aux pouvoirs, aux bureaux, disons : laissez les forces intelligentes, celles qui ne démissionnent jamais, redonner mouvement au balancier de la vie.

Ce lieu qui nous réunit, votre Académie, doit jouer un grand rôle dans cette Renaissance des arts et de la culture, si ardemment désirée par tous ceux qui espèrent encore en quelque chose. Par le témoignage de son histoire, par l'équilibre de sa constitution, par ses réflexions nourries sur les grands sujets de l'heure, l'Institut peut aider à surmonter la crise en donnant un rôle à certains navigateurs perdus en quête d'un hâvre. N'est-il pas meilleur exemple de stabilité que l'académisme, mouvement associé aux valeurs, décrié et néanmoins vigoureux ? L'histoire des civilisations est pleine de moments d'abattements suivis de reprises. Ce sont la Mésopotamie, la Grèce, et leur gloire, l'Egypte phare du Moyen-Orient ; Rome, sa culture grandiose, ses bâtisseurs, son souci de communication ; le Moyen Age, ses cathédrales et la reprise des cultes ; la Renaissance avec ses Palais, ses arts, ses sciences - le XIXe siècle, siècle de l'Europe étincelant de richesses, s'ouvrant sur la suppression des différences humaines et sociales, et finissant par l'éveil de l'immense continent américain.

Comment ne pas ressentir l'exaltation procurée par l'architecture de notre vieille Europe ? Si Sienne est encore plus fascinante que Florence sa rivale, n'est-ce pas en raison de sa beauté en accord avec un environnement que les hommes ont eu le souci de respecter ? Et n'en est-il pas de même des jardins du bord de Loire, qui font rêver le monde entier, à Chambord, à Chenonceaux, à Chaumont et à Azay-le-Rideau ? N'est-ce pas que ces châteaux, succédant aux prouesses du Moyen-Age, expriment la continuité de l'acte humain dans ce qu'il a de plus noble, audace, équilibre, impression et plaisir partagé ? Mais que laissera le XXe siècle, avec ses atouts maîtres : la communication, les nouveaux matériaux, l'intelligence artificielle, les biotechnologies ? Permettez-moi de tenter d'y répondre : Retrouvons nos valeurs, et d'ajouter, Messieurs, que si, depuis des millénaires, la richesse des hommes ne change pas, les circonstances qui perturbent leurs esprits sont aussi précaires que la construction d'un bonheur fugitif. Parmi les valeurs qui doivent reprendre le dessus, je mettrai au premier rang l'apprentissage et l'effort. L'enseignement et la formation des hommes doivent se réadapter, s'universaliser, tout en demeurant fondés sur la base d'une connaissance longue à acquérir. «Les maîtres », disait Paul Valéry, «sont ceux qui nous montrent ce qui est possible dans l'ordre de l'impossible. »

Quel artiste, quel écrivain, savant ou philosophe pourrait contredire ce langage, hélas remplacé dans nos sociétés modernes, par celui du moindre effort pour un résultat immédiat. Longue et difficile est la marche de la connaissance, et malheur à ceux qui sont conduits dans ce labyrinthe de la sélection de la vie sans être passés par cet apprentissage, qui doit apporter non seulement la connaissance, mais la manière de voir le monde à l'échelle du monde. Sélection, mot magique, honni mais têtu, remis en selle par notre confrère Laurent Schwartz dans son livre «Pour sauver l'université». La pensée de ce chercheur nous confirme que le chemin de la réussite passe par la sélection : «L'obligation du résultat reste donc l'image de foi que nous recherchons tous sans jamais l'atteindre complètement. » Je cite encore : «La France continuera-t-elle à ignorer superbement ce qui se passe ailleurs, à tirer partie d'un système dont l'échec est chaque jour plus patent ? La sélection est bien le moyen de remédier au gâchis et à l'échec. » Tel est le prix à payer pour que nous ne devenions pas le «foyer du passé» sans continuité. Sélection et effort : ces deux vocables ne se trouvent-t-ils pas réduits et mêlés dans le mot SPORT ? Sans le sport, Messieurs, ma carrière n'aurait pas été la même, aussi me permettrez-vous de rendre hommage aujourd'hui à cette grande école d'effort, de discipline et de beauté en vous lisant un extrait du dernier message du Baron de Coubertin, à Berlin en 1936 : « Athlètes qui, de vos mains ardentes, allez porter d'Olympe à Berlin le flambeau symbolique, je veux vous dire en quel esprit ma pensée vous accompagne, et quelle signification j'attache à votre effort. Demandez pour moi à la jeunesse assemblée à Berlin qu'elle accepte l'héritage de mon travail, et qu'elle achève ce que j'ai commencé, ce que la routine et la pédanterie ambiantes m'ont empêché d'accomplir jusqu'au bout, afin que soit scellée définitivement l'union des muscles et de la pensée pour le progrès et pour la dignité humaine. »

La place, désormais acquise, du sport dans l'Art, les Sciences et les Lettres, nous confirme que non seulement nous pouvons compter sur la jeunesse, mais que les résultats acquis participent bien dans le monde entier des forces vives de notre civilisation. Les disciplines et les jeux du Sport nous enseignent que la compétition sereine reviendra à l'honneur, que si la formation a pu subir des vicissitudes diverses, elle est toujours indispensable dans la grammaire de base. Jamais nos grands anciens n'ont voulu tricher avec elle. L'imagination, don de Dieu qui l'accompagne, ne peut s'apprendre. La loi du monde actuel ne peut nous réserver que du gâchis et des frustrés. Laissons le vent du large s'engouffrer dans notre voilure... et peut-être notre faiblesse nationale pourra-t-elle être corrigée. Le nouveau langage de la communication universelle nous oblige à nous convertir, tout comme au XIXe siècle, où Victor Hugo s'écriait : « Le monde voyage en chemin de fer et parle français», aujourd'hui le monde voyage dans l'espace et parle anglais. Faute d'avoir parcouru «l'espace communication », je n'aurais jamais pu réaliser les grands ouvrages qui m'ont été confiés hors de France. Quelle belle aventure j'ai connu au cours de ma vie professionnelle dans les ouvrages de génie civil, des voiles minces de Deauville aux exaltantes voûtes de Luxembourg, des structures d'avant-garde du Parc des Princes, aux exemplaires porte-à-faux du Stade Olympique de Montréal. Ouvrages qui m'ont donné beaucoup d'inquiétude, puis de certitudes, étant donné les vérifications scientifiques et techniques auxquelles la matière «béton» fut soumise avec succès.

Un de nos écrivains ici présent, René Barjavel, s'exprimait ainsi, à son retour de Montréal : «La cathédrale est la pierre levée vers l'esprit, le stade est le tremplin du corps.» On peut déplorer l'évolution qui a conduit de l'une à l'autre. Ou s'en féliciter. Ce sont de toute façon deux jalons de l'histoire. Permettez-moi d'ailleurs de remercier ici les équipes importantes de mes agences qui m'ont suivi dans mes activités françaises et internationales, ainsi que mon épouse qui m'a toujours secondé ; je leur dois tant. Sont également associés à mon œuvre les représentants des pays qui nous ont fait confiance pour traduire la technologie française, moyen puissant de sauvegarde de notre langue à travers le monde, pays dont les hauts représentants nous font l'honneur d'être aujourd'hui présents sous notre coupole. Notre perte de prestige dans le monde ne peut être que temporaire, mais les difficultés que nous rencontrons ne sont souvent que le reflet de nos problèmes.

Et pour nous, Messieurs, l'architecture, culture de l'espace, compagne indispensable des hommes, doit quitter son silence. L'exemple est planétaire, il y a lieu de s'attacher, de former des hommes qui quitteront Rome pour Chicago, Berkeley, Kyoto, pour y travailler et en revenir enrichis. Nous devons sur ce point créer des mécanismes, des systèmes qui favorisent le renouveau de la Rome moderne, par lequel l'effort sera à nouveau consacré. Les tourbillons de la tempête s'éloigneront bientôt. Retrouvons le chemin de l'action! Ce sont bien les cartes du futur qu'il faut redessiner ensemble! Le monde atteindra bientôt une population de 7 milliards, qui représente des besoins immenses, mais qui est forte de tentations millénaires de domination politique, économique et militaire. Les deux super-puissances forment des hommes qui auront malheureusement souvent la priorité sur les cerveaux de notre Europe. Qu'allons-nous faire? Une réponse, une seule : être les meilleurs pour entrer dans la compétition internationale. Certes, encore faut-il que notre vieux pays nous permette de nous exprimer, de faire nos premières armes, car la formule actuelle du concours aboutit à des effets catastrophiques et pervers pour les architectes. Comment peut-on croire que des grandes réalisations peuvent sortir d'une loterie, d'un tirage au sort, d'une foire d'empoigne.

Permettez-moi de terminer en citant une anecdote : lors d'une visite, accompagnant une personnalité française au Canada, il était question de la Loi 101 faisant du français la langue officielle, et de ses difficultés d'application. Une personnalité canadienne affirma alors : «Si les Français avaient été les premiers à aller sur la Lune, tous nos petits Canadiens auraient demandé à parler français.» Eugène Beaudouin le prophétisait : « Former des hommes capables de penser, de concevoir, de diriger, de coordonner, ce sera toujours le langage de l'ordre humain », déclarait-il. C'était en 1961, en se présentant devant vous, Messieurs, qu'il voyait cet avenir. L'enjeu a-t-il vraiment changé? Protéger et mettre en valeur nos ressources intellectuelles, maintenir le français, à travers la philosophie, la technologie, l'architecture, la science et les arts, rayonner par toutes ces disciplines, tel me paraît être, Messieurs, l'enjeu de la France dans le monde du troisième millénaire.

L'Histoire ne se refait pas ; elle peut se dérouler en suivant une continuité à condition que nous le voulions. Les légions modernes portent toujours quelque chose. Faisons en sorte qu'au milieu de leurs armées, brille un emblême, l'image de la source vive que nos aînés nous ont laissée, qui demain étanchera la soif du monde moderne. La jeunesse sera fière de porter plus loin la flamme.