INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Jacques COUELLE
(1902-1996)
par
M. André WOGENSCKY

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Architecture
SEANCE DU MERCREDI 16 DECEMBRE 1998

 

Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Messieurs les Ambassadeurs,
Chers amis Académiciens,
Mesdames, Messieurs,


En étant aujourd'hui reçu sous cette coupole, réprouve combien il est difficile de dire « merci ». Comment ce petit mot si bref, peutil exprimer la gratitude dont je voudrais le charger. Merci à vous, amis Académiciens, de me recevoir. Merci à toi, Roger Taillibert, pour tes gentilles paroles. Une pensée va vers ceux qui ont refusé votre appel, peut-être par rancune, ou par orgueil, ou par modestie, cette modestie qui parfois se laisse envahir d'orgueil. Je comprends ceux qui se demandent si les honneurs ne sont pas trompeurs et le succès une illusion. Et j'aime à croire qu'en m'accueillant, c'est moins une personne que vous recevez qu'une tentative de penser l'architecture. Car, j'en suis bien persuadé, celui que l'on est n'a pas d'importance. Seul compte ce que l'on devient. Et seul reste ce que l'on fait.

L'œuvre de Jacques Couëlle est aussi une tentative de penser l'architecture. Les maisons qu'il construisit à Castellaras, en Provence, en sont le meilleur exemple. Lorsqu'on regarde ces maisons de loin, on a l'impression de voir des rochers. Non pas des roches déchiquetées mais des rochers polis. Des roches érodées par la pluie, le vent, le sable, depuis des siècles. Leurs formes viennent de l'usure. Elles semblent nées d'une érosion millénaire. Ce ne sont pas des blocs séparés les uns des autres et juxtaposés. Ce sont des formes continues, soudées l'une à l'autre par des surfaces unies. Elles prolongent les mouvements et les volumes du paysage, les complètent et les enrichissent. On dirait une forme fluide, mais de pierre. Lorsqu'on approche, le rocher s'ouvre. On s'arrête. On regarde. On attend. On entre. Ces roches sont creuses. On dirait des grottes, des cavernes. Pesantes vues de l'extérieur. Sont-elles légères vues de l'intérieur? Leurs limites ne sont pas des murs mais des masses, des volumes qui semblent pleins et lourds. La roche est là, inébranlable, mais creuse. Elle est enveloppante. La forme irrégulière est continue entre parois et voûtes. Le regard glisse le long des courbes que les yeux effleurent. On a au-dessus de soi des vagues à l'envers, une houle renversée et figée, encore que la houle est rythmée et moins aléatoire que ces surfaces gauches qui semblent le fait du hasard. Elles semblent attendre que leur mouvement recommence. Non, ce n'est pas une grotte. C'est une maison. C'est une grande coquille, une maison moulée.

Dans une conversation avec Jacques Couëlle, Michel Ragon parle de carapace de tortue. La maison semble faite à la main tout autour et au-dessus de celui qui la construit. Il n'y a pas d'arête, pas de ligne droite. On se demande si Jacques Couëlle voudrait que l'architecture soit nonchalante. Elle est enveloppante et douce, sans choc, sans heurt. Il veut offrir un contenant chargé de douceur, une maternelle enveloppe endormeuse des angoisses. Il y a continuité entre maisons et nature. Jacques Couëlle intègre l'architecture dans le paysage dont la maison n'est qu'une excroissance qui semble naturelle. Il souhaite que dans la maison les habitants soient encore en pleine nature. La maison née du paysage veut n'en être qu'une parcelle.

La maison-caverne n'est pas fermée. Elle est percée d'ouvertures courbes. A l'intérieur on reçoit des flashes de paysage, des vues entourées par des fenêtres irrégulières. Par elles le paysage jaillit dans la maison. La nature enveloppe l'architecture, et l'architecture enveloppe la nature. Dans le très bon livre qu'il lui a consacré, Gilbert Luigi cite ces deux phrases de Jacques Couëlle : « Mes maisons sont longues et basses, dans la ligne même des collines étagées en terrasses. L'habitant est ainsi incrusté dans le sol ; il se confond avec la terre qui le porte : il est assis sur un impact géologique». Et Gilbert Luigi ajoute lui-même : « De ce fait ces bâtisses sont en pleine terre et elles y puisent par référence une part de leur morphologie».

L'architecture de Jacques Couëlle est née de la terre. Elle semble être un puissant gonflement du sol produit par l'énergie tellurique. Il voudrait que la maison pousse comme une plante, sorte de terre comme un arbre, moulée sur le terrain comme les plantes tapissantes, comme une mousse. Du sol monte la sève dans les tiges jusqu'au bord effilé des feuilles. Du sol monte une force qui gonfle la roche pour envelopper avec douceur des femmes, des enfants et des hommes. L'architecture de Jacques Couëlle est une célébration de la terre. Le soir, lorsque le jour glisse peu à peu hors de nos yeux et s'échappe, la maison de Jacques Couëlle entre de nouveau dans la terre pour se confondre avec elle. Et chaque matin lorsque s'éclaire le ciel, elle semble se dégager du sol et renaître, comme une quotidienne fécondation terrestre.

Elle est aussi née de l'air. Elle est creuse. Elle est gonflement des espaces internes, comme des bulles. Des ballonnements qui s'assemblent en se recoupant, et se figent, et deviennent solides dans l'immobilité.

Elle est aussi née du soleil. Elle se tourne vers lui et veut le capter tout au long de sa course. Et le plan de la maison, en hémicycle, se courbe pour le recevoir de l'aube au crépuscule, comme ces plantes aux feuilles paraboliques qui se tournent vers lui pour recevoir sa lumière et suivre sa trajectoire. Lorsqu'on regarde le plan de ces maisons, on a l'impression de voir au microcospe la naissance de cellules vivantes. Elles grossissent, elles se démultiplient et se pressent les unes contre les autres. A l'intérieur des maisons on ressent aussi cette impression de vie. J'aime cette biologie de l'architecture, cette perturbation de la forme qui semble en train de se former. Elle ne l'est pas encore. Elle va l'être. Mais elle est arrêtée, fixée, comme si l'on ne pouvait pas attendre son total accomplissement. Toute bonne architecture est une naissance perpétuelle, mais une croissance en suspens. Jacques Couëlle veut qu'à l'intérieur de la maison on retrouve ce qu'on éprouve dans la nature, le foisonnement des états naturels, les roches, les plantes, les paysages, et cette émotion que procurent les formes créées par la vie.

Il y a dans son œuvre une force : c'est la liberté. Il est seul, face à la nature qu'il aime, et face à lui-même. Son architecture est libérée et désobéissante. Elle n'accepte aucune règle, aucune école, aucune leçon, aucun style sauf le sien. Il fait table rase. Son professeur c'est le site naturel. Il dit : « Il faut avant toute chose essayer de pénétrer le secret de l'identité du site. » Il dit encore : « la nature est souveraine». Ses modèles, ce sont le modelé de la terre, les collines, les chaos naturels, les rivages, les galets. Et c'est en lui-même qu'il éprouve la poussée créatrice, comme la sève silencieuse monte dans le corps d'un arbre. Il voudrait se cacher. Sa maison est un camouflage de soi. Il voudrait qu'elle disparaisse en tant qu'œuvre humaine, qu'elle apparaisse comme une création naturelle.

L'architecture de Jacques Couëlle exprime aussi une pensée sociologique. Il n'aime pas la société. Il n'aime pas la ville. Il la fuit. Il la refuse. Il veut protéger contre elle les habitants de ses maisons. Elles sont abris contre les autres hommes. En 1967 il fait un projet d'immeuble d'appartements pour la rue Campagne Première à Paris. En 1930 il propose pour Francfort une maison de 26 appartements. Pour ces deux projets non construits il n'ouvre pas les fenêtres sur la rue comme dans les immeubles traditionnels. Il tourne la maison dans l'autre sens. On a presque envie de dire que l'immeuble est « à l'envers». Les pièces principales tournent le dos à la rue. Elles ouvrent sur un jardin, sur une évocation de la nature. Les appartements sont isolés les uns des autres. Jacques Couëlle aurait voulu qu'ils soient éloignés. Dans le logis la famille doit être séparée, protégée et solitaire. Il veut ramener les habitants à la solitude pour qu'ils s'épanouissent. Dans le discours de réception qu'il lui adresse, ici même, le 1er décembre 1976, Louis Leygue lui dit : « Il faut reconnaître une fois encore votre besoin. .. de faire s'épanouir les occupants dans une détente vers l'infini... »

Pour Jacques Couëlle, dans la maison, loin de la ville, la vie est là simple et tranquille. La maison fait oublier la société. Son architecture exprime tout ce qu'il voudrait pour les hommes. La maison est l'éloge de la fuite, mais elle propose le refuge. Elle est l'image de son espérance. Il veut aussi, il veut très fort que la maison soit belle. Gilbert Luigi écrit avec raison : « il tempère son penchant naturaliste par une préoccupation esthétique constante». Aussi bien l'intérieur que l'extérieur de la maison est une recherche volontaire d'harmonie. Ce sont des œuvres plastiques, pleines et pourtant creuses. On a dit « maisons sculptures» ou même « arc hi-sculptures ». Jacques Couëlle dit, ce qui est mieux : « maisons-paysages». Peu importe ces tentatives de mettre des étiquettes sur des œuvres architecturales. Son architecture est une couverture sous laquelle et sur laquelle joue la lumière. Les formes sont douces au regard comme elles le seraient à la main. Gilbert Luigi dit « courbes voluptueuses». Elles sont chargées de puissance. En nous enveloppant et nous ramenant dans l'harmonie et sur nous-mêmes, la maison nous protège contre certaines de nos pensées. Par elle le tumulte de notre vie est peu à peu ramené au silence.

Parmi les qualités de l'architecture de Jacques Couëlle il faut insister sur la notion d'enveloppe. Je me demande si « envelopper » n'est pas le rôle principal de l'architecture. L'enveloppe est d'abord fermée. La perception de l'enveloppe fermée procure l'impression d'abri, donc de sécurité. Nous avons un besoin de coquille que nous demandons à l'architecture. Celle de Jacques Couëlle le réalise parfaitement. Mais elle le dépasse. L'enveloppe est fermée, mais ouverte. Il y a conciliation de contraires. Etant limite entre intérieur et extérieur, et créant la séparation entre eux, l'enveloppe est à la fois fermeture de l'intérieur et ouverture vers l'extérieur. Après avoir« fermé» l'enveloppe, l'architecture l'« ouvre » pour faire entrer la lumière et, par le regard et par la pensée, l'extérieur dans l'intérieur. Il n'y a pas de beauté architecturale indépendante de cette perception de l'enveloppe. Jacques Couëlle nous le rappelle : la maison nous embrasse. L'architecture nous procure la satisfaction plus ou moins comblée d'un profond besoin maternel. Toutes les créations de l'art sont des tentatives de réponses. Mais ce sont d'étranges réponses qui posent des questions. L'architecture de Jacques Couëlle pose des questions. Refuse-t-il de tenter d'apporter une réponse aux problèmes de société ? Il veut les faire oublier. En les faisant oublier, l'architecture ne risque-t-elle pas d'être infirme car amputée d'une de ses fonctions ? Gilbert Luigi écrit : « C'est une échappatoire sans projet de société ». Il écrit aussi : « Le monde d'illusion qu'il construit n'est pas une solution de remplacement, mais une compensation limitée et provisoire... Le rêve poursuivi par Couëlle n'échappe donc pas à une certaine désespérance».

Maison refuge, et maison douce. Jacques Couëlle rejette l'agression des angles, des arêtes et des coins. Il n'admet que le jeu des courbes et la profusion des surfaces ondulées, toutes différentes, qui s'interpénètrent dans une complexité visuelle. Pour Couëlle voir la forme c'est percevoir ce que ressentirait la main en la caressant. La main a toujours grande importance dans la perception de l'architecture. Les yeux caressent la forme comme si les yeux voulaient remplacer la main. Couëlle veut que l'architecture atteigne la force qui s'appelle « tendresse» lorsqu'elle devient une présence vivante. Mais l'architecture de Couëlle est-elle vraiment reposante ? Ne lasse-t-elle pas ? Sait-elle disparaître, discrète, pour n'être qu'un fond, un support ? Cette complexité de courbures ne devient-elle pas une complication ? La maison d'une telle richesse visuelle ne risquet-elle pas de devenir agressive ? Laisse-t-elle l'imaginaire assez libre ? Ou lui impose-t-elle un milieu complexe, immuable, permanent, toujours trop présent ? Est-elle une maison où le temps, parfois, semble se ralentir ? Ne risque-t-elle pas, peu à peu, d'ombrager le bonheur ?

L'architecture, j'en suis persuadé, doit tranquilliser. Nous vivons dans un monde cahotique, « plein de bruits et de furies ». L'architecture doit ramener au calme, au silence visuel comme au silence des sons. Les maisons-grottes et rochers de Couëlle atteignent-elles cette simplicité, cette épuration des formes plastiques qui délivrent de toutes les excitations et qui, après avoir été vues, disparaissent un peu pour nous libérer de leur présence et nous permettre un retour sur nous mêmes et sur la profondeur de notre vie intérieure ? Jacques Couëlle veut-il revenir en arrière, rendre le temps réversible en retournant aux origines, en refusant ce que nous avons l'imprudence d'appeler notre civilisation ? Là, sur la table, devant nous, étalons d'un coté les plans des maisons de Castellaras ou ceux d'autres projets de Couëlle comme ces maisons flottantes, maisons-îles portées par l'eau, qu'il dessina sans pouvoir les réaliser. De l'autre coté plaçons des plans d'architecture Dogon ou d'habitations du Cameroun. La ressemblance est frappante. Ce sont des alvéoles agglutinées, proches du cercle au Cameroun et chez le Dogons, plus variées, plus informes chez Jacques Couëlle. Un exemple parmi d'autres au Cameroun : une ferme Mofou. Au centre l'alvéole la plus grande, circulaire, est la case de la femme et des enfants. Trois cases plus petites sont collées contre celle-ci : la case du chef de famille, la case de la grand-mère et la case du veau. D'un autre coté la case grenier et la case cuisine. Dans une autre ferme, greffée sur la case de la femme est celle de la chèvre, sur celle de l'homme la case du veau sacré. Je n'ai trouvé chez Jacques Couëlle ni case du veau ni celle de la chèvre. Ce sont les cases de la famille. A-t-il été influencé par ces architectures que l'on dit instinctives, bien qu'elles me paraissent dépasser de loin l'instinct, être au contraire profondément senties, éprouvées, et résulter d'une véritable culture esthétique.

Similitude des plans mais différence dans la troisième dimension, Couëlle s'inspire des grottes et des roches. Voudrait-il faire éprouver l'âge des cavernes à nos contemporains ? Voudrait-il faire disparaître l'architecture ? Les Dogons exaltent l'architecture. Ils dressent des formes d'une grande beauté plastique. Leur architecture est chargée de culture et de tradition. L'architecture de Jacques Couëlle retrouve son âge primitif. A t-il tenté de ramener l'architecture avant sa naissance ? J'imagine un phénomène capital au cours de l'évolution de l'architecture. C'est le passage de la maison ronde à la maison carrée. D'abord la maison est faite autour de l'homme, à la main, en terre, modelée suivant le geste des mains et l'envergure des bras autour de soi et au-dessus de soi. Création de l'alvéole. Et les alvéoles s'agglutinent. Comme l'architecture de Couëlle, la maison ignore l'angle droit. Elle ignore même la ligne droite. On croirait qu'elle ne les a pas encore découverts. Mais l'homme ne peut pas bâtir sans réfléchir. Et peu à peu il pense l'angle droit. Il devient géomètre. L'instinct devient pensée. Et, puissante mutation, la maison devient carrée.

Dans une interview donnée au journal « L'express Méditerranée» de juillet-août 1972, Jacques Couëlle déclare : «Il n'y a pas d'angle droit dans la nature... la ligne droite n'existe rigoureusement pas dans le comportement de l'homme. Donc pas d'angle droit ». Et toute son architecture semble en effet vouloir protéger les hommes non seulement contre la ville, mais contre l'angle droit. Cette phrase fut probablement une boutade trop spontanée. Car en disant cela Jacques Couëlle s'est trompé. Lorsque nous sommes debout nous avons la notion d'une ligne droite particulière et tout à fait naturelle : la ligne verticale. Pour construire un mur nous prenons un fil à plomb pour assurer sa verticalité et sa stabilité. Le fil à plomb est une ligne droite totalement naturelle. La chute de la pomme de Newton l'est aussi. Rien n'est plus un produit de la nature que la gravitation universelle et que la ligne droite direction de la pesanteur. Et lorsque nous regardons la surface de l'eau dormante nous avons l'image de l'horizontalité et du plan perpendiculaire à la verticale. C'est une image naturelle : et c'est l'image de l'angle droit.

Dans notre monde cosmique il n'y a pas d'angle droit. Il n'est pas orthogonal. C'est un univers polarisé sur des centres de gravité et sur des centres d'émission d'énergie. Mais sur notre Terre, dans notre monde humain, dans notre perception à l'échelle de l'homme, la nature nous donne à voir et nous donne à éprouver la ligne droite et l'angle droit. Nous les donnant à voir elle nous les donne à penser. Et l'architecture joue un rôle capital. Par elle, toutes les lignes, toutes les directions de l'espace sont ramenées à deux lignes, exceptionnelles, fondamentales, et tout à fait naturelles : la verticale et l'horizontale. L'architecture ramène toutes les lignes à ce couple, et ce couple à l'unité : c'est l'angle droit. De cette figure, imprimée dans notre regard et dans notre pensée, naît la géométrie, c'est-à-dire la structure spatiale de la pensée humaine. Où est la frontière entre le naturel et l'artificiel ? Nous sommes nous-mêmes des produits de la nature. Qu'il y a-t-il de plus naturel qu'une naissance, que la croissance d'une femme ou d'un homme, et que le développement de leur cerveau. L'acte de penser est un produit de la nature. Penser la ligne droite et penser l'angle droit sont des phénomènes naturels. Alors, l'architecture de Jacques Couëlle n'est-elle pas en danger ? En refusant l'angle droit ne risque-t-elle pas une désorientation et une destructuration du milieu physique, et donc son ramollissement ? Jacques Couëlle ne se prive-t-il pas, ne nous prive-t-il pas des repères, des proportions, des rythmes, des cadences, des dynamismes que peuvent provoquer les lignes droites et les angles droits ? L'architecture orthogonale peut être une musique immobile, en suspens ; non plus étalée dans la durée, mais étendue et célébrée dans l'espace. Et cette musique visuelle envahit nos yeux, descend dans nos corps et dans nos pensées. Alors s'élève en nous-mêmes la joie.

Jacques Couëlle est-il modeste ? Il voudrait l'être. Il veut sembler disparaître comme si la maison était simplement une protubérance de la terre. Ses constructions témoignent de cet effort. On croirait que par l'architecture il veut atteindre l'innocence. Mais ses maisons ne sont pas le fait du hasard. Elles sont profondément pensées par lui. Elles résultent de sa vision et de sa volonté. Pas une fenêtre, pas une porte, pas une voûte, pas un espace qui ne soit pensé et mis en forme par lui. La beauté terrestre n'est qu'une incitation. Son architecture est ce qu'il voit, ce qu'il prévoit, et .ce qu'il veut. Sa maison est emplie de lui-même. C'est lui qui crée. Il est architecte. Mais qu'est-ce qu'un architecte ? Et qu'est-ce que l'architecture ?

Un architecte ? C'est un homme ou une femme tout à fait comme les autres, produit par la société où il vit, nourri par sa culture. Mais l'architecte sait que le milieu physique exerce sur nous de multiples actions. Il conçoit que l'architecture a pour but d'organiser ces actions, de supprimer celles qui sont néfastes, d'améliorer les bonnes, et même d'en créer de nouvelles que le milieu naturel n'exerce pas. Il voit que l'architecture est « active». Il sait qu'elle agit sur notre santé et que son rôle premier est de créer un abri. Il sait qu'elle agit sur nos gestes, nos mouvements, nos actes, individuels ou collectifs, et que son rôle est d'organiser le milieu physique par rapport à toutes nos activités, depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes. Il sait aussi, il sait surtout, que l'architecture exerce des actions puissantes sur notre pensée telles que nous la trouvons ou laide ou belle, c'est-à-dire néfaste ou source de bonheur et d'épanouissement. Il est alors engagé dans un processus implacable : le devenir d' architecte.

Il veut connaître ces femmes et ces hommes que son architecture va conditionner. Il pousse sa connaissance jusqu'à la compréhension. Il s'aperçoit qu'à force de les comprendre, il est pris pour eux d'une affection si forte qu'il ne dit plus «je les comprends ». Il dit «je les aime ». Alors, mais alors seulement, par la force de ce sentiment, et par la concentration sur soi, il atteint un état sur-rationel, l'état esthétique et poétique de la pensée. Alors il crée son architecture. Il la pense. Il la voit. Il la dessine. Elle est créée. Mais elle n'est pas bâtie. Il faut se battre pour convaincre, la faire accepter avant de la construire. Il agit. Et, parfois, il réussit à la bâtir. Elle est construite. Il connaît la joie de la chose créée. Mais déjà une déception commence de l'envahir. Il est déçu parce qu'il voit mieux que quiconque toutes les imperfections, les fautes. Il aurait voulu mieux faire. Il connaît la désillusion de l'idéal non atteint. Il connaît aussi la déception de voir sa création mal comprise. Les usagers sont là. Ils font usage de son architecture. Faire usage c'est user. Donc ils l'usent. Ils commencent de la dégrader. Ils ne la comprennent et ne l'apprécient que partiellement. Tout cè que l'architecte a mis de lui-même, d'effort, de générosité, de désir d'offrir le bon et le beau n'est qu'en partie reçu. Sa joie d'avoir bâti s'alourdit d'une déception secrète. Alors l'architecte doit donner. Puis partir. Il a fait le don de soi dans sa création. Maintenant il fait le don de sa création. Il ne l'a pas créée pour lui. Il ne la garde pas pour soi. Il la donne. Et il part.

Il part pour accomplir de nouveau le cycle qui, de connaître et comprendre jusqu'à agir et donner, passe par aimer et créer. Sommes-nous créateurs ? Seuls quelques-uns d'entre nous méritent ce beau nom. Pour être créateur il faut avoir beaucoup reçu. Avoir beaucoup pris à l'extérieur de soi pour le mettre en soi. Puis vouloir donner. La création n'est qu'un instant exceptionnel, l'instant où s'unissent en une même pensée le créateur et la créature. Les femmes et les hommes ont deux merveilleuses facultés. Ce sont deux pouvoirs : le pouvoir de penser et le pouvoir d'aimer. Depuis des millénaires, en pensant et en aimant, des hommes et des femmes créent les œuvres de l'art. Tout évolue, tout change, tout devient. Mais les créateurs tiennent la pensée en suspens. Tous disent la même chose. Ils tentent de retrouver et de perpétuer les sources de la vie. Tous lancent un perpétuel appel vers l'insaisissable. Et, pour être donné, tout l'amour du monde est déposé dans les œuvres créées. Ce qui manque le plus aux femmes et aux hommes, c'est la force de leur pouvoir de penser et d'aimer. Tous les problèmes de l'humanité, aussi variés qu'ils soient, j'en suis convaincu, sont des problèmes culturels. Parce que tous les problèmes résultent de la manière de penser. Pour bien agir les hommes ont un immense besoin d 'harmonie et de beauté.

J'ai une vision, utopique, pleine d'espérance. Un jour, par la force des œuvres de l'art, la beauté et l'harmonie envahissent le cœur des femmes et des hommes, de toutes les femmes et de tous les hommes, leurs cœurs, leurs pensées et leurs actes, pour la paix des peuples.