INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Christian Langlois, Président de l'Académie, le mercredi 16 décembre 1998

POUR LA RECEPTION DE

M. André WOGENSCKY
ELU MEMBRE DE LA SECTION ARCHITECTURE

par

M. Roger TAILLIBERT

 

 

Monsieur,

Le 27 février 1943, alors que Paris et la France étaient devenus des lieux de silence, Auguste Perret était reçu dans notre maison, bastion inviolé, garant de la connaissance et du patrimoine, face à la barbarie. Il ouvrit la séance par cette pensée : « L'architecture est un langage, et l'Architecte un poète qui pense construction. Si la structure est digne de rester apparente, c'est que l'Architecte a bien rempli sa mission et que, sans copier, il a suivi des procédés connus pour obtenir des résultats nouveaux. C'est la durée de vie de l'édifice qui crée le passé et sa beauté qui - si elle est associée au vrai : fruit splendide de la connaissance - crée la rage du temps. » Vous êtes Monsieur, à première vue, l'incarnation d'un Architecte de structure. Je pourrais m'arrêter ici et vous dire que ces quelques phrases, définissent à jamais l'architecture que vous avez maîtrisée et servie. Vous n'avez pas souhaité passionnément entrer à l'Académie, et je pense que vous n'avez rien à craindre d'un discours qui ne vous traitera pas en ennemi.

C'est en vous côtoyant dans votre maison exemplaire du « Modulor», incarnation parfaite du témoignage d'un Maître qui a su vous ouvrir la voie du béton armé, matériau tant décrié, que l'on comprend l'homme de « l'Architecture Active », et l'urbaniste amoureux de son art, défendant aujourd'hui ardemment ce métier. Tout comme votre maître : Le Corbusier, l'Académie ne vous a pas passionné. Vous n'avez pas cherché à enfoncer les portes, mais nous aurons l'avantage de vous entendre et, aussi, de mieux comprendre celui qui, au cours de ce siècle, fut vilipendé. Vous venez vous asseoir au fauteuil de l'un de nos membres, le plus poète de l'architecture, le plus aimé et admiré de notre Compagnie et qui, comme vous et beaucoup d'autres (Boullée, Perret), ne fut jamais diplômé. La présence parmi nous de Jacques Couëlle était déjà un signe de liberté dans la création, ce qui prouve aussi qu'une Académie peut, dans la variété, héberger des hommes dont l'origine et la lignée n'ont rien à voir avec le passé. Je ne remonterais pas jusqu'à l'époque du Cardinal de Richelieu, qui est bien trop récente, mais jusqu'à celle de Platon ou du périmètre Athénien. En ces temps-là, on enseignait en plein air à ses jeunes disciples, l'intelligence et l'architecture de la pensée en jouant à remuer les idées et les esprits sur le thème de la vie en société.

A la succession de ce confrère prestigieux, plusieurs Architectes de grande valeur avaient déjà fait connaître leur candidature. Votre tempérament solitaire - hors des sentiers battus - n'appliqua pas la traditionnelle visite du récipiendaire, mais la remplaça en adressant tout simplement une lettre à tous nos confrères. Votre élection au premier tour, fut celle « de maréchal », malgré le souhait de nombreux de nos confrères, de voir notre effectif se rajeunir (je peux vous certifier qu'à 92 ans, Frank Lloyd Wright se trouvait jeune). Tout semble vous avoir souri dans l'existence.Le scrutin : la majorité des voix = succès assez rare qui me donne aujourd'hui le plaisir, l'honneur de vous accueillir et de vous féliciter au nom de cette grande maison, où m'accueillait voilà 14 ans, dans les mêmes conditions, un autre de nos confrères : Guillaume Gillet, Architecte de grand talent. Pourtant, j'aurais toutes raisons de me considérer comme un apprenti, en vous considérant comme un maître dont le chemin fut tout autre que celui de beaucoup de nos prédécesseurs.

Donc, vous venez maintenant rejoindre le parcours d'un Auguste Perret, sur son siège, fier de n'avoir pas eu ce certificat d'études dévalué qu'est le diplôme d'état, auquel tous les jeunes aspirent aujourd'hui en ayant une méconnaissance totale de la complexité et de la responsabilité du métier d'Architecte.Les Maîtres d'Œuvre des XIIe et XIIIe siècles œuvraient sans diplôme ou médaille, en choisissant cette voie très dure. C'était le même climat d'apprentissage que l'on trouvait dans cet atelier. En scrutant votre formation, fuyant les sentiers battus, vous êtes un exemple de la non-scolarité, et du respect et de l'attachement à ce métier. Votre audace vous poussa chez Le Corbusier, homme de culture contemporaine qui engage sur sa voie, par ses écrits et ses travaux, des centaines de jeunes Architectes venus du monde entier à sa rencontre dans son agence devenue école initiatique. Vingt-cinq ans auprès de ce maître, éloigné de l'académisme fonctionnaire, mais œuvrant vers le futur, vous voilà maintenant dans notre sillon.

Votre passion et tous les détails de votre vie se retrouvent dans vos monuments. Habitant dans une maison classée, construite de vos mains - basée sur le modulor où la nature vit dans votre lieu de réflexion ou d'action - vous y avez une compagne Marta Pan qui vous accompagne par sa joie créatrice et dont le monde entier admire les œuvres. Cette présence a certainement contribué à votre génie. Vous restez très secret et il est très difficile de bien comprendre votre attirance et votre collaboration avec Le Corbusier. Vous avez toujours été étonné par ses croquis, par sa connaissance du passé, du traditionnel dont, par sa culture, il connaissait les moindres détails. J'ai pu toutefois vous arracher quelques bribes que je livre aujourd'hui pour débroussailler la besogne des biographes et pour vous présenter à cette assemblée, dont les membres, bien que vous soyez déjà fortement célèbre, ne vous connaissent pas tous. De mon interrogation bibliographique, j'ai retenu : qu'aristocrate, descendant des Comtes Wogensky qui ont quitté la Pologne sous Louis XV, votre famille s' est enracinée en France ; que votre père était dans la fonction publique, Chef du service de l'Office des Changes ; que vous étiez né à Remiremont dans les Vosges et, qu'à 7 ans, vous aviez déjà choisi d'être Architecte ; avoir 7 ans et guider son choix dans la vie est assez exceptionnel. Ce rêve d'enfant doit reposer sur des critères que vous ne pouvez certainement pas révéler. Axé sur les mathématiques, votre talent est remarqué dans l'expression « géométrie de l'espace».

A 17 ans, une tentation pour le théâtre... Comédien ou Architecte ? Votre désir de participer à la société active vous entraînera finalement vers l'art de construire. Quant à vos études, elles se déroulent au Lycée Buffon à Paris où vous vous distinguez dans les mathématiques et la géométrie, puis ensuite l'Ecole des Beaux-Arts et enfin, l'Institut d'Urbanisme de Paris et l'Ecole des Arts et Métiers ; tout ceci panaché avec la rue de Sèvres chez Le Corbusier. En 1934, vous rentrez à notre ancienne École des Beaux-Arts. D'origine protestante, vous vous heurtez à la vulgarité des mœurs de cette école et aux brimades. Touché au plus profond de vous-même, vous cherchez où se trouve l'Architecture. En dessinant des chapiteaux ioniques ou corinthiens, des frontons ou des corniches, vous vous interrogez sur votre devenir d'Architecte. Epouvanté, désorienté, vous ne renoncez pas. Puis une architecture - celle de Le Corbusier - vous apparaît comme une planche de salut alors qu'aux Beaux-Arts, il vous semblait faire du décor et non de l'architecture. Vous découvrez un décalage avec le monde contemporain.

En arrivant chez Le Corbusier, parmi les 20 ou 30 stagiaires venus du monde entier, vous avez voulu tout voir ; ils travaillaient sur le « Pavillon des temps nouveaux » pour l'Exposition Universelle de 1937, où déjà naissaient ses conceptions de l'urbanisme de la ville radieuse. En 1941 sous l'occupation, les études sont abandonnées. Cet échappé de l'Ecole des Beaux-Arts que vous êtes dessine une perspective, vue d'avion, de tout le centre de Paris. Ce sera un de vos premiers travaux rue de Sèvres. J'ai oublié que vous fûtes un mobilisé pendant la déroute de 39-40 et que, pendant l'occupation, « Le Corbu » étant resté à Paris, vous intégrez le groupe dénommé « Aascoral », créant deux ouvrages : « le modulor » et « les établissements humains ». Vous n'êtes pas allé écouter l'architecte nazi Speer. Bien loin de là, votre Maître l'a fui dans le bruit des bottes, que nous avons connu tous les deux. Vous devenez l'assistant « Du Corbu » sur de nombreux projets. De 1945 à 1956, vous participez à l'enseignement, vous êtes chargé de conférences à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Bruxelles ; vous devenez également Architecte en Chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux en 1966, et vous recevez le Grand Prix d'Architecture en 1989.

Bien que Le Corbusier n'ait jamais confirmé qu'une sphère, un cercle ou un cylindre exercent des actions sur les comportements humains, vous reconnaissez que c'est la grande rencontre de votre vie. Il est le Maître, un phare, mais un phare qui éclaire la voie. Si nous vous avons élu, c'est que vous êtes véritablement un architecte créateur. C'est donc cette complicité qui vous fera avancer. Toute votre vie est construite sur l'architecture et le Maître. Le Maître - fidèle dans ses pensées directrices - bouleverse le cadre académique de l'architecture, il devient l'ennemi de certains et l'ami d'une jeunesse dont je fis partie dans les choix novateurs. Assistant à ses funérailles dans la Cour Carrée du Louvre en 1965, je retiens que le monde entier était à l'écoute de nos intellectuels. Je n'oublierai jamais la fin de l'oraison funèbre prononcée par André Malraux :
« Je te salue, au seuil sévère du tombeau!
Adieu mon vieux maître et mon vieil ami.
Bonne nuit...
Voici l'hommage des villes épiques, les fleurs funèbres de New York et de Brasilia.
Voici l'eau sacrée du Gange et la terre de l'Acropole. »

Si je me dois de rappeler ces quelques phrases, c'est que - à l'aube du 3e millénaire - le rôle des passions existe chez les intellectuels, les faux comme les vrais. Vos œuvres sont nombreuses et de grandes variétés. Nous nous arrêterons sur quelques-unes. Débarrassé de toute la grammaire classique, vous œuvrez seul à partir de 1962. Vous réalisez à Beyrouth le Ministère de la Défense ainsi que de nombreux ouvrages dans le domaine hospitalier qui offrent une vie meilleure à tous les acteurs des soins, mais également, en observant un plus grand respect du malade. Émile Lahoud, Ami de longue date - devenu aujourd'hui Président de la République du Liban, ancien Commandant en Chef de l'armée reconstituée, que j'ai très souvent rencontré dans son bureau de l'Etat-major que vous avez conçu - a toujours été à votre égard reconnaissant de l'architecture que vous aviez réalisée pour le Ministère de la Défense Libanais.

Comme la plupart des grands Architectes, votre caractère se définit par une volonté permanente de créer. Tout créateur n'est pas chercheur, il modèle, sculpte, peint l'espace, cela fait une très grande différence. La formation dont le père de la régénération fut Le Corbusier, et dont vous êtes le fils spirituel, ne vous en déplaise, a ouvert une fenêtre sur le devenir de l'Architecture, fenêtre qui ne s'est pas refermée. La création ne s'attache pas à l'administratif, elle est le produit tonique de l'homme libre, sans contraintes ou directives impériales ou royales non asservies, même si les grands chefs-d'œuvre ont éclos de ces générations. Notre empire de la chrétienté a - sous un langage silencieux - orienté la création depuis des siècles. Le Platonisme - d'où découlera pour l'art la notion du « Beau idéal» fondé sur les proportions des formes et de leur composition harmonieuse - restera au fond de la pensée occidentale. Le Moyen Age l'a redécouvert, la Renaissance et les siècles classiques ont fait un éternel retour et on pourrait se demander si l'abstraction géométrique, celle de Mondrian comme celle de Le Corbusier, revenue par le modulor au jeu des proportions humaines, n'en a pas été la dernière incarnation.

Lisant votre premier livre : «Architecture Active» écrit en 1972, on s'aperçoit que vous faites, comme lui, partie de la grande famille des créateurs, et que votre tempérament vous a mené à «l'Architecture Active», comme Pavait si bien expliqué le regretté Professeur Hamburger dans une lettre que vous avez bien voulu me confier, je cite :
« Cher Monsieur, j'ai lu avec un intérêt passionné votre admirable « Architecture Active », que vous avez eu la gentillesse de me faire parvenir. C'est un très beau livre. D'abord dans sa forme, qui a la magie des œuvres dont on ne peut plus se détacher quand on a commencé à les lire. Ensuite, en tant qu'hymne à la gloire de l'architecture, si convaincant qu'on finit, en le lisant, par regretter de ne pas être Architecte. Pour le biologiste et le médecin, votre livre a les résonances profondes que vous devinez. Merci d'avoir écrit ce livre, qui me semble exceptionnel. Croyez cher Monsieur à ma très haute estime - signé : Jean Hamburger. »

Cet hymne à votre gloire exposé par Jean Hamburger, membre de l'Académie française et de l'Académie des Sciences, est pour nous tous un très grand hommage qui dissipe tous les fantômes de notre Institution. On ne peut créer le beau et être aimé. La joie qui vous appartient et qui s'exprime du fond du cœur n'est autre que l'amour de l'architecture devenue votre maîtresse, n'en déplaise à Marta Pan. Elle porte en elle la voie de la création, dans le sillon des hommes que vous admirez et dont vous êtes le disciple : Boullée, Ledoux, Perret, Le Corbusier, qui ont décidé d'entrer debout dans l'éternité. Le monde de vos réalisations atteste du dynamisme qu'exprime toute notre civilisation. A travers vos édifices, se développe cette force, immense mouvement que vous avez porté à son faîte. D'ailleurs cet homme : Le Corbusier - qui s'enthousiasmait pour le « Bauhaüs » - a essayé de revenir à la structure élémentaire de la verticale et de l'horizontale, parallèlement avec le mouvement dans la peinture de Mondrian. Je pense souvent que Mondrian a été tellement féru d'un art uniquement ramené à l'horizontal et à la verticale, qu'il s'est brouillé avec son ami le peintre Van-Tangerloo parce que celui-ci s'était permis d'y introduire la diagonale.

Il est vrai que la verticale et l'horizontale comportent une fonction, les Grecs et les Romains nous l'ont souvent démontré. C'est encore là, que le purisme de cette époque avait voulu se réduire à des structures qui ne correspondaient pas à l'esprit de cette période. Alvar Aalto, Walter Gropius, Ludwig Mies Van Der Rohe, Félix Candela, Oscar Niemeyer, Frei Otto, Lucio Costa, Richard Neutra et Frank Lloyd Wright que nous avons fréquenté, faisaient tous partie d'une école dite non académique. Ils furent la révélation de forces nouvelles où les hommes épureront le décor. Dans la même période, la peinture, la sculpture et la musique prenaient un élan peu courant dans ce siècle : Braque, Chagall, Picasso, Riopelle, Giacometti, Klee, Moore, Messiaen, Boulez, Sauguet, et combien d'autres ouvraient ainsi une nouvelle voie. Leur œuvre se poursuivit après la dernière guerre mondiale, marquant le sens profond du changement.

Ces hommes, qui nous ont tous passionnés parce qu'ils eurent la force morale et persuasive de générer les lumières de la créativité, sont entrés dans l'éternité, mais ils ont laissé germer les graines de leurs pensées, aujourd'hui répandues sur toute la planète ... Vous les avez suivis. Au fond, le problème revient toujours au même, il faut apprendre son métier comme les artisans de jadis, seulement, il y a une différence, avant on faisait le Tour de France, maintenant on fait le Tour du Monde. Monsieur, pour montrer votre modernisme - lequel jure avec l'habit que vous venez de revêtir - je voudrais vous dire que vous avez utilisé pour écrire, cette admirable matière, cette invention extraordinaire qu'est le béton, composé de ciment et d'acier. A la différence de la pierre, ce matériau épouse les flexions du métal, et se forme sui:vant le désir de la main de l'Architecte. Dans cette cohorte, Monsieur, vous avez représenté avec une telle force la révolution de l'architecture, qu'aucun théâtre d'ombres ne peut l'oublier. C'est avec conviction que vous vous exprimez. Ces théories prophétiques vous ont servis, ainsi qu'à nous tous. La maison doit être l'écrin de la vie.

Dans « Architecture Active», vous dites : « l'architecture doit nous relier à la nature, nous ouvrir sur elle. Elle organise l'ouverture sur le paysage, sur le jardin. Elle créé ce contact, cette liaison entre l'intérieur et l'extérieur». « Elle dessine et définit dans l'espace cet intérieur et extérieur. Elle les relie, c'est le passage perpétuel de l'un à l'autre, le paysage entre dans la maison. L'enveloppe s'ouvre non seulement, au physique, mais au moral.»
« Elle n'est pas fenêtre qui ramène notre pensée par notre regard,
- elle est ouverte sur les hommes,
- elle est protection, isolement de notre pensée,
- elle n'est pas ségrégation. »
Vous avez eu beaucoup de chance, car les mandarins de l'époque, occupant la place, vous ont entendu. Malraux disait que « l'architecture est le jeu savant, correct et magique, des formes assemblées dans la lumière. Puissent, plus tard nos bétons se révéler si rudes, que sous eux nos sensibilités soient fines. » Et pourtant, ce créateur qui citait souvent Le Corbusier a dit : « Pour ce qui nous concerne ici : architecture et urbanisme, l'Académisme, c'est ce qui admet des formes, des méthodes, des concepts parce qu'ils existent, et qui ne demande pas pourquoi » ... Et il poursuit: « dans le train de l'existence quotidienne, la foule pense Académique. »

Ledoux, Boullée, Le Corbusier, furent des Architectes vilipendés, honnis par une classe dirigeante dite organisée, et qui ferma la porte aux créations sur notre territoire. Tous étaient sans diplômes, formés par leur observation du monde et leur sensibilité. André Malraux que nous avons bien connu, affirmait : « Ce ne sont pas des théories qui ont rendu manifeste la profonde parenté des formes de l'architecture, ce sont des œuvres. » Vous avez su communiquer votre savoir par de très nombreuses conférences (près d'une centaine), et votre action a largement débordé nos frontières. La jeunesse vous suivait et participait à ce transfert d'idées que vous portiez en vous. « L'Architecture Active» est présente grâce à vous dans toutes les universités où l'on parle d'architecture.

Je reviendrai sur le poète qui, lui, s'approche de nos voisins de l'Académie française, mais la poésie de la main de Le Corbusier est personnelle. « Poème de l'angle droit» l'art du peintre magique se retrouve dans le livre, où l'angle droit est chargé de valeur mystique. Il est l'image de l'homme debout pour agir, couché pour dormir... dormir ou mourir. Il fut poète, penseur, philosophe, Architecte, nous découvrons ici qu'aucune forme n'est vide de sens. Notre siècle se termine, vous avez marqué et poursuivit l'œuvre immense commencée par Perret et votre Maître, sans jamais subir l'influence de catalogues étrangers. Vous êtes resté Wogenscky, je vous félicite et votre parcours devra être regardé par notre jeunesse comme uri exemple. Vos réalisations sont vivantes et actuelles, témoignage de votre passion pour l'architecture, d'une recherche exigeante et réceptive à l'intérieur comme à l'extérieur. En y associant la couleur comme dans l'Université Takarazuka, vous avez fondé un lieu où la vie artistique s'est développée.

Pour vous, créer un espace, c'est respecter la valeur signifiante et aussi un sens physique. Epouser le terrain s'impose d'autant plus s'il est en pente. Dans ce cas, on ne peut pas dire que son but n'est pas la beauté, même s'il utilise jusqu'à la poésie une beauté qu'il formera avec la rigueur des lignes. La vie est aussi le mouvement qui est créé par le rythme, élément essentiel de votre œuvre. Sous une certaine austérité, vous avez su construire ce que recherche l'espace. L'Architecture nécessite plusieurs formes, il faut les rechercher en fonction du programme, de l'âme, de la vie spontanée et des parfums qui s'y rattachent. Vous avez parcouru le monde, et beaucoup réfléchi à l'architecture. Votre personnalité, Monsieur, fut comblée de récompenses et de médailles, couronnant votre action. En entrant parmi nous, vous apportez ce qu'un quart de siècle a pris en considération. Vous êtes tout, sauf l'artiste sans art. J'ai eu l'occasion maintes fois de parcourir vos réalisations ces derniers temps, notamment au Liban, où la formation reste néanmoins supérieure à la nôtre dans les écoles d'Architecture, et où un urbanisme renaît de ruines tragiques et glorieuses.

Urbanisme : sujet tabou, indomptable et qui vous tient particulièrement à coeur. Il est important, que cette matière ne prenne pas la forme d'un simple dortoir. Et cette poussée urbaine doit être là encore, structurée comme la ville neuve, comme un tissu biologique. Cette poussée urbaine doit se condenser en unités urbaines successives complètes, réunissant toutes leurs fonctions vitales. Il faut naviguer entre deux écueils, l'excès de division tend à une fragmentation du tissu urbain, et l'excès de réunion tend à sa calcification. L'uniformité, c'est l'erreur de la cité linéaire continue et là, Monsieur, vous entrez en conflit avec votre Maître. La texture doit être granulaire mais structurée. Pourtant, il faut absolument ranimer la nouvelle ville, sans cela elle mourra lentement. Là encore, les zones tertiaires ne doivent pas être victimes de la conquête du logement. Ce qui est vrai dans toute l'histoire, et je le développerai par la suite, c'est que le régime politique et social d'un pays s'inscrit dans l'urbanisme et l'architecture et contribue largement à le faire comprendre.

La prédominance de la forme, instrument d'une organisation de l'espace qui se définit géométriquement et s'immobilise dans une perfection harmonique, liée à la loi mathématique, a de ce fait caractérisé l'art de l'Occident. Elle en fait la discipline, la grandeur mais imssi,la limite parfois étouffante. La pensée rationnelle s'y complaît mais la vie, son élan, ses ardeurs, s'y sentent parfois si à l'étroit qu'ils tentent de se révolter, de se ménager une échappée. Ainsi l'art Gothique succède au Roman, le Baroque à la Renaissance, le Rococo au Classicisme, le Romantisme au Néoclassicisme. Que se passe-t-il chaque fois ? : le sensible s'oppose au rationnel, l'énergie vitale à la forme, donc le mouvement est son aventure.

L'indissolubilité de la matière et la figure de l'ouvrage sont le fruit incontestable de tout grand art. Il est impossible de dissocier les forces et les formes, ceci est démontré par les productions vivantes de la matière. En ce qui concerne l'architecture, il faut s'accoutumer, pour en avoir une opinion exacte et en tirer une jouissance supérieure, à distinguer les constructions dont la figure et la matière sont demeurées indépendantes l'une de l'autre, de celle dont ces deux. facteurs sont inséparables. Le public confond trop souvent qualités architectoniques avec les effets de décor / parements extérieurs. On se satisfait d'être ému ou étonné, ou amusé par des apparences théâtrales et sans doute, il existe de très beaux monuments, mais répondent-ils à leur fonction ? Ce sont des masques, des simulacres sous lesquels se dissimule une misérable vérité. Mais au contraire, au regard de l'esprit, ces constructions n'ont aucune vie, un simple connaisseur sait apprécier une modeste église de village comme il en existe dans des milliers de bourgades. Jamais les grandes réalisations n'ont été conçues en deux mouvements de l'esprit ; une réalisation sur la forme, et l'autre sur la matière. Le drame actuel de l'architecture et de l'urbanisme international, est que les Architectes et les urbanistes considèrent les formes architecturales, comme des formes statiques et matérielles. C'est là, la raison principale des erreurs grossières commises depuis la guerre.

Ce qui est demandé c'est la réponse aux besoins de la société, ceux de la communauté humaine avec tous ces particularismes (santé, équilibre,loisirs, activités diverses), car l'addition arithmétique des « logés» n'a jamais résolu les problèmes sociologiques. Dans votre approche, Monsieur, vous dites : «Si l'architecture permet à la société de se voir, elle lui permet aussi de se juger. L'une des plus grandes erreurs de nos gouvernements depuis la guerre, c'est d'avoir tous poursuivis une politique de misère et de mépris de l'habitation. » L'urbanisme et l'Architecte, le mal est très facilement détectable, une comptabilité qui ne prend pas en compte les pertes de la corruption et de la prévarication, ne peut admettre que la qualité du logement soit fondamentale. L'architecture permet de juger les générations et leurs gouvernants. Je vous cite, là encore, je reviendrai tout à l'heure dans ce marécage quasi insondable qui a crée nos banlieues. Vous avez dit Monsieur : « Vivre en groupement non intégré, non organique, c'est penser la société comme non intégrée, non organique, c'est voir une société malade ». Il ne faut pas avoir des idées pessimistes et résignées dans un désespoir égoïste.

Aujourd'hui, l'architecture nous fait voir un espace fait de tension et créé un avertissement social. Le plaisir que peut donner l'architecture est d'abord visuel, et doit ensuite s'élargir au plaisir du mouvement, du rythme, des surprises, de ridée de la matière. Désormais, la science renferme l'avenir de l'humanité avec la découverte du génie génétique. Les Arts et l'Architecture ont souvent bénéficié de ces recherches et applications. Être utile à la société, aux plus défavorisés, c'est ce qui motive votre choix quand vous décidez d'être Architecte. Votre Architecture ? Elle est diverse, et toujours adaptée au service de l'homme :
- associations à la nature,
- juxtapositions des formes,
- quelque chose qui évolue, qui est croissance ;
Souvent, vous faites appel aux peintres et aux sculpteurs. L'attention que vous portez à l'humain - pôle de son œuvre - et la tension qu'elle contient, font de votre Architecture, réellement une enveloppe de vie agissante.

Toujours dans « l'Architecture Active », vous résumez :
« L'architecture, au sens large du terme, qui englobe l'urbanisme, est l'organisation du milieu physique. Ce milieu exerce de multiples actions sur nous. l'Architecture consiste à l'organiser pour que ces actions soient bonnes, pour diminuer ou supprimer les mauvaises, pour renforcer les bonnes, pour en créer de nouvelles.
L'Architecture est l'organisation de toutes les actions du milieu physique ;
- Elle rend le milieu encore plus agissant qu'un milieu naturel. L'architecture est active.
- Elle agit sur notre santé.
- Elle agit sur nos activités, nos gestes les plus simples, nos mouvements, nos actes, non seulement individuels, mais collectifs, depuis ceux de la famille ou du groupe social le plus élémentaire, jusqu'à ceux des groupes sociaux les plus complexes, c'est-à-dire sur toutes les activités de la société.
- Elle agit sur notre pensée, pensée collective qui anime toute société, pensée individuelle qui anime notre vie intérieure. Nous sommes conditionnés par «l'Architecture Active». Et cette nouvelle manière de voir l'architecture ouvre la voie à une nouvelle esthétique, la vision d'une architecture faite d'énergie plus que de matière dont la beauté serait l'effet résultant de toutes les énergies dont est chargée l'œuvre d'Art. »

Revenons quelques instant sur ce sujet épineux qu'est l'urbanisme. Aujourd'hui, le labyrinthe de l'urbanisme, n'a pas permis d'équilibrer ces banlieues où le chômage concerne quelquefois jusqu'à 30 % de la population. Les écoles ne sont pas fréquentées, on arrive en fin d'études au niveau de la 3e. La criminalité augmente, la police craint les bandes organisées. De ces combats entre bandes armées, résultent la mort ou l'infirmité à vie. Un Professeur de la Seine-Saint-Denis a baptisé ces lieux qui n'en finissent pas de couler: « Titanic Cités». Serait-ce le problème du béton ? de la mauvaise organisation urbaine ou politique ? ou encore des élus irresponsables ? Le 2ème point a été mal traité, des centaines de cités ne possèdent pas les équipements élémentaires de vie et le taux de chômage atteignant 15 à 30 %, ouvre la porte au narcotrafic devenu très prospère. Les moyens de communication sont souvent incontrôlables face aux mouvements sociaux.

L'urbanisme n'est certainement pas une cause, mais la désertification rapide de nos campagnes et la concentration importante autour des villes seraient là, le résultat d'une politique d'erreurs d'aménagement du territoire. La toxicomanie - gérée par une organisation mondiale redoutable - s'emploie à détruire des masses de jeunes adolescents. Lorsqu'il y a agressions, vols de voitures, insécurité dans les transports publics, des déserts se créent. La plupart des 4 millions de résidents de ce type de complexes locatifs, cherchent à s'en éloigner. Un grand pourcentage d'enfants marginaux, dont le taux d'échec scolaire est massif, déséquilibre la qualité de l'enseignement. En Seine-Saint-Denis, 35 % des élèves sortent du système éducatif sans y avoir acquis la moindre formation. A La Grande-Borne à Grigny - baptisée « cité modèle» où résident 11000 personnes - 45 % des enfants scolarisés obtiennent le bac alors que la moyenne nationale est de 61,5 %. Dans cette cité, 55 % des ménages résidents voudraient quitter les lieux. Que peut-on faire ? Quand en 2025, quasiment plus de cent villes dans le monde, auront plus de 10 millions d'habitants (Mexico: 26 millions), alors qu'en 1970 quelques villes seulement dépassaient le million. Nous allons vers 8 milliards d'habitants connectés sur toute la planète, par des informations anarchiques distribuées par satellite.

C'est dans ce chaos qu'évoluent des entités permanentes peu visibles, peu explicites et fort insidieuses, indéracinables parfois (voir les mafias et leurs transferts quasi journalier de fonds gigantesques). Tel est le bilan de cette triste situation fait par le Criminologue Xavier Raufer. Voilà 50 ans, Paul Valéry, célébrait un monde nouveau ordonné et balisé. « Le temps du monde fini commence, c'est une tendance irréversible. » Non, le monde fini n'aura duré qu'un demi-siècle. Du Nord au Sud, les jungles de beton encerclent les mégapoles du tiers monde et ses sociétés de plus en plus urbanisées. La planète comptera 414 villes de plus d'un million d'habitants en l'an 2000, dont 264 approchant les 10 millions dans le tiers monde. Les 40 pays les plus peuplés sont tous dans le tiers monde, la population y croît de 3 % par an contre 0,7 % en Europe, et l'urbanisation s'y fait à un rythme tel, qu'en 2025, elle sera quatre fois plus importante que celle du reste du monde.

Si je prends le continent Africain, que je connais bien : en 1950, il y avait 6 villes de 1 million d'habitants, il y en avait 19 en 1980 et il y en aura plus de 50 en l'an 2000. En 2025 la planète « terre » comptera entre 5 et 8 milliards d'habitants qui vivront dans des villes, et pour une majorité, dans des quartiers sauvages. On ne pourra augmenter la quantité de terres cultivables, mais seulement augmenter artificiellement leur rendement, bouleversant totalement l'équilibre écologique. L'organisation sociale de la ville se préoccupe de plus en plus de l'existence individuelle, ce qui n'est pas un mal, bien au contraire. C'est ainsi que les hôpitaux, furent pour nous un champ d'expérience incomparable, outils de lutte contre les fléaux et la mort, grâce à des équipements sophistiqués et des services compétents mis à la disposition de chacun.

Paris est la capitale mondiale de l'esprit. Qui peut prétendre que, brillant dans le ciel comme des cristaux, le phare de notre cité, ce monument de l'inutile tant controversé au XIXe, ne soit pas devenu la tour « Symbole de Paris », emblème mondialement reconnu malgré toutes les critiques adressées en son temps à son créateur. Paris, ceinturé de remparts modernes, laisse écouler, ce fleuve de tôle et d'acier des automobiles qui souvent la paralyse. Etant une des plus belles villes d'Europe, elle devra faire disparaître cette ceinture artificielle qui pourrait l'étouffer, en la séparant de l'urbanisme sauvage des banlieues. Seule, une réflexion politique d'intégration pourra faire éclater notre cité, et lui conférer l'échelle des villes de demain. Paris redeviendra alors la grande métropole sociale dont auront besoin ses futurs habitants pour sauvegarder son image éternelle. Paris doit rester le rêve de l'imaginaire. C'est l'obligation de demain dans la grande Europe. Elle doit rester le chef d'orchestre d'une musique où les sons chantent. Elle doit être la grande scène de la communication européenne.

L'Architecture pèse sur tous les courants d'opinion, et la nature du régime politique et social est toujours inscrite dans l'urbanisme, témoin permanent de l'action des gouvernants. L'Agora, le forum et la rue confortent cette pensée, et vous l'avez bien démontré. L'hannonie peut se dégager de n'importe quel matériau dès que le traitement en est parfait. La rue de Rivoli à Paris en est la meilleure illustration : l'harmonie issue de la pierre!

Mais revenons à André Wogenscky :

Monsieur, vous êtes tenace. Je vous cite : « L'Architecte est obligé de se faire une idée à l'avance, un peu théorique de ce qui va être son futur usager. Il ne s'agit pas d'imposer un moule à celui-ci, d'uniformiser. A force de s'intéresser aux autres, à ses contemporains, on peut arriver à savoir ce qu'ils veulent, ce qu'ils sont et ce qui peut être bien pour eux... L'Artiste - l'architecte, le musicien, le peintre, le sculpteur - pressent ce qui n'est pas encore conscient dans une population contemporaine, mais pourrait le devenir. » ... Il faut toujours se demander : qu'est-ce qui plaira aux gens dans 15 ou 20 ans, et quels seront leurs besoins ? Je crois qu'il est possible de cultiver l'émotion artistique dans ce sens. L'architecture est votre tempérament structurel et, ennemi du « décor candélabre», vous avez passionnément développé, aussi bien en France qu'à l'étranger, les théories de « l'Architecture Active».

L'enseignement ne vous passionne pas. Vous aimez construire, et êtes à la recherche permanente de l'amélioration de la condition humaine par l'esthétisme.
Fier d'être Architecte volontaire, vous recherchez une constante qualité de l'espace. Formaliste, vous ne négligez aucune des fonctions que la science de vos réalisations vous impose. Vous attachez une grande importance à cet aspect visionnaire de l'Œuvre d'Art. Quand André Wogenscky parle de la Maison de la Culture de Grenoble voulue par le Ministre André Malraux, sa devise est : « Voir des hommes avant de s'autoriser à voir des fonnes architecturales. » Cette commande de Grenoble qui vous a été attribuée, constitue une véritable vision d'hommes et de femmes affluant, s'imposant à vous, assemblés dans un mouvement de convergence vers un même but : la pratique des activités culturelles, des activités de la pensée.

Vous êtes très préoccupé par le désir d'une valeur signifiante culturelle. Ce qui est primordial pour vous, c'est la réunion, la vision de toute une population - jeune ou vieillie, quelle que soient sa culture, sa religion, son idéologie - attirée par « l'objet culturel ». Une salle de théâtre de 1500 places, sans ségrégation du public. Vous voulez envelopper le public. Malheureusement, très peu de gens du spectacle ont pu comprendre et utiliser cette création unique, à part notre Confrère Maurice Béjart, qui en exploita toutes les possibilités techniques, avec un superbe ballet inspiré par Baudelaire. Bien que la forme de ce bâtiment fut baptisée : « navire», vous clamez comme tout véritable concepteur, que la forme est une résultante : « L'architecture consiste essentiellement à créer des enveloppes, l'enveloppe des gens, des individus ou des groupes, et la manière de les envelopper agit sur eux en retour». «L'architecture, ce n'est pas de la matière mais de l'énergie, et l'énergie étant plus concentrée, agit avec d'autant plus de force sur les spectateurs et sur les usagers» dites-vous. Toute la richesse est concentrée dans l'unité. Penser une architecture implique pour vous, la penser jusqu'au bout. Vous indiquerez même les couleurs sur les plans et il n'y aura pas de décoration à ajouter.

Dans votre magnifique Université des Arts à Takarazuka au Japon, la situation est semblable mais le terrain plus large, et le parti architectural est différent.
« Dans un paysage montagneux, il est bon de marquer des lignes horizontales, parce que cela redonne des points de repère, qui permettent de percevoir avec plus de précision la pente du terrain». Ce programme très complexe vous a conduit à la réalisation d'un bâtiment horizontal, avec décalage des différents étages encastrés dans le site. Formant des terrasses, vous jouez avec la matière béton et le paysage jardin nouvellement créé. On trouve de multiples ateliers d'art, de peinture, de sculpture et de mode surtout, où sont enseignées toutes les phases de la confection, de la conception à la finition des vêtements. On trouve également un amphithéâtre, des équipements informatiques et divers locaux spécifiques. L'œil percevra un rythme spatial comparable au rythme musical. Mais là où l'architecture se révèle, c'est lorsqu'elle génère volontairement des rythmes tout à fait indépendants de la fonctionnalité, purement esthétiques. Vous avez réussi à implanter au Japon un symbole de la « création française», ce qui est rare et difficile dans ce pays. Vous croyez fermement que l'architecture consiste d'abord à établir un ordre très rigoureux, des formes très pures qui doivent traduire cet ordre dans l'espace, et que cette rigueur même peut conduire à la beauté.

Regards et visions : Si, aujourd'hui, je devais dicter la sensibilité architecturale, je pourrais dire : « L'architecture est une danse de l'âme sensible, qui se refoule en dessinant des traits et des mouvements. »
- C'est le pouvoir de transformer nos rêves et nos désirs les plus profonds en réalité et vérité ;
- C'est le moyen d'expression de la personne sensible à la réalité des formes, des couleurs, des mouvements, de l'énergie et même des parfums de la nature ;
- C'est la volonté de transformer l'inerte en vivant par l'expression la plus tendre et douce que constitue l'art de l'architecture ;
- C'est le plaisir de réussir à traduire la complexité des sentiments et des pensées par la simplicité de la réalité et de l'invention ;
Donc, l'architecture c'est la faculté de l'être, du savoir, vouloir et pouvoir traduire, mais surtout, créer la beauté sur une partition musicale. Que dire :
- de l'art de développer une idée ?
- de l'harmonie qui conduit à faire germer dans l'esprit humain l'abri de l'homme des cavernes un jour, les cathédrales et autres Chefs-d'Œuvre essaimés de par le monde le lendemain ?

Depuis des millénaires, sortie de la nuit, l'architecture se révélera par des ouvrages qui sont devenus le signal expressif de l'homme croyant ou non. Des pyramides à nos cathédrales, les rêves ont traversé les siècles. Choisissons la matière : pierre, bois, fer, ciment. L'architecture a accompagné l'histoire de l'homme depuis sa naissance sur terre jusqu'à aujourd'hui. Architectes des cavernes, égyptiens, aztèques, hindouistes, toutes les nationalités ont poursuivi le mouvement engagé pour arriver aux représentations japonaises, américaines et européennes. Et pourtant, à chaque siècle, depuis les grecs, l'empire romain, arabe ou asiatique, la planète s'est véritablement couverte d'œuvres d'art. Les aspirations et les rêves les plus profonds de l'homme, se sont exprimés par des formes au travers de sensibilités diverses, pour parvenir à la beauté de l'œuvre achevée. Les foules deviennent alors contemplatives et respectueuses du génie humain. L'architecture a pris sa véritable dimension. Les cathédrales surgissant de l'influence déterminante du Christianisme, constituent des ouvrages gigantesques dont le temps de réalisation ne permettait à aucun fidèle d'apercevoir, avant sa mort, l'achèvement de l'œuvre monumentale engagée. Puis vint la Renaissance qui - sonnant le glas de l'art militaire - créa de nouvelles richesses architecturales avec l'appui des princes et des marchands : Florence, Venise, Pise. Les palais et les châteaux deviennent le symbole de « l'art de la cour». Le génie n'a plus de limite. Le XVIIIe siècle sera l'expression de la richesse et de la beauté royale. C'est bien à cette époque qu'un changement total s'effectuera, pour revenir aux dispositifs techniques de la pierre, de l'influence grecque. L'invention n'existe plus, construire oui, mais sans aucun réflexe pour réinventer les formes. Puis vint notre siècle, où les esprits éclairés utilisent les moyens structuraux jusqu'alors inconnus. C'est la période des grands ouvrages : ponts, viaducs, barrages, centrales nucléaires, etc. C'est aussi le développement des volumes scolaires, des universités, des théâtres, enfin une nouvelle écriture sociale : musées, hôpitaux, stades, piscines, dans lesquels, Monsieur, vous excellez. Mais nous demeurons cependant acteurs d'un drame incertain, perdus entre un monde finissant et un autre futur, lui-même contraint de s'affirmer dans la création s'il espère survivre.

L'architecture industrielle vient de prendre place, et sera dorénavant la structure générale, à mettre en œuvre dans toutes les grandes réalisations. Malheureusement, malgré de nombreuses tentatives, peu de projets de qualité coexistent avec les plus grandes périodes de l'histoire de l'architecture. Au XXe siècle, les guerres ont enflammé le monde, provoquant destructions et reconstructions alternativement plusieurs fois. Des hommes ont écrit leur architecture, et l'oubli du passé fut recherché par beaucoup. Les erreurs s'accumulent. Le Bauhaüs, ferment du futur, puis l'école Le Corbusier, livrant un combat contre le redoutable académisme, devinrent le fer de lance qui se répandit dans le monde. La suppression tardive du Prix de Rome, ne permit pas d'illustrer plus clairement ce que l'architecture offrait à l'homme. Walter Gropius, Ludwig Mies Van Der Rohe, Philip Jonshson, Alvar Aalto, Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, furent les promoteurs d'un nouvel ordre, devenu aujourd'hui académique, car le temps fait glisser le modernisme dans le domaine du patrimoine.

Un des nombreux points communs que nous ayons est l'admiration que nous portons à Frank Lloyd Wright, prophète de « l'Architecture Organique». André Wogenscky : Combien d'autres, après cette cohorte, suivront cette voie non scolaire, sans certificat d'apprentissage. appelé « D.P.L.G. » ? Aujourd'hui, c'est à lui, Mesdames et Messieurs, que nous nous adressons. Cette carrière illustre, dominée par un tempérament volontaire, a fait table rase des considérations scolaires. Suivant le maître, regardant Perret, son art s'ouvre sur la route des structures en béton sans décoration. Cette matière qu'est le béton se plie à toutes les formes, modelant l'espace pour créer le volume le plus adapté aux besoins des hommes. Son rêve fut certainement exaucé, car de Nanterre au Liban, en passant par le Japon, il apporte, dans la nouvelle écriture du béton, un style personnel pur, tenant compte de la qualité de vie des hommes, du site et de ses fonctions associées. Construire avec une grammaire toute personnelle est sa force. Cette volonté silencieuse se retrouve dans toutes ses réalisations. Sachant combien une idée naissante est fragile et vulnérable aux critiques, aux objections des bons apôtres qui, sous prétexte de «jamais vu », pensent et clament: impossible! trop risqué! trop onéreux !

Ils peuvent d'un mot, au nom de l'incompétence et de l'inexpérience, briser dans l'œuf toute créativité, la volatiliser ou l'estropier, ce qui est pire. Assez!!! L'ère de l'architecture « bananière », où le concepteur est à la merci des Princes, de leurs cours, et des fournisseurs de matière première, devrait laisser place à l'ère du libre choix, du goût de l'harmonie, en bref, du talent... J'ajouterai qu'aujourd'hui, tout comme dans le sport, s'y ajoute la sponsorisation médiatique dont l'influence est très grande, car à la parole, s'ajoute l'image des acteurs, maquillés, costumés et mis en scène, et celle également des courtisans et des bouffons, qu'un sourire du souverain plonge dans une satisfaction illusoire.

Si nous voulons imposer la culture et les œuvres françaises, notamment son architecture, comment le faire à partir d'une base nationale affaiblie, ouverte à tout vent. Demain, l'abandon de nos idées affectera gravement l'influence que nous pouvons avoir dans les pays qui recherchent notre culture. Les conséquences du vide ainsi créé pourront être dures dans le climat de guerre économique qui se livre hors de nos frontières. Or, dans une époque où le prince est pluriel et collectif - forme de pouvoir occulte et dangereux pour une société démocratique car elle dépossède l'élu représentant le peuple - celui qui se bat pour des idées conformément au mandat qu'il a reçu, est privé de ses choix dans la création au profit des mandarins clandestins qui en fixent les règles et les orientations.

Vous savez lutter contre les hommes qui vous contredisent, mais aussi contre les éléments qui vous contrecarrent. Et pour cela, vous êtes un entraîneur d'hommes, car ce n'est pas tout seul, mais grâce à l'enthousiasme que vous avez su communiquer aux entrepreneurs, et à leurs équipes d'ouvriers, que vous avez pu concrétiser vos œuvres tant en rance qu a etranger. Gardien de votre Ange, vous êtes le vaillant défenseur de vos idées, et le ciel qui vous a donné de les concevoir, vous a donné de surcroît l'énergie de vous battre pour les défendre, contre les ennemis de l'imagination ... pas commode cet André Wogenscky... Tant pis pour eux, tant mieux pour l'architecture et tant mieux pour nous tous. Mais, Monsieur, vous qui avez si bien décrit l'urbanisme, je ne pense pas - malgré vos conseils stimulants et réels - que nous ayons réussi ou allons réussir; arrêtons de nous voiler la face. Le silence peut meurtrir.

Je ne finirai pas sans vous dire, que la beauté plastique, le fonctionnalisme, l'échelle ou la portée symbolique sont des éléments qui, dans le processus intuitif de la création, résultent d'une combinaison harmonieuse avec d'autres éléments tels que l'ingéniosité. Voilà la raison profonde de l'homme, vous n'en avez jamais modifié l'ordre. Le moment est venu de conclure, vous allez prononcer l'éloge de Jacques Couëlle, homme d'un format peu commun, qui fut le générateur d'une architecture dans laquelle la poésie inspirait le dessin. Il siégea dans notre Académie jusqu'au dernier jour, prouvant la joie qu'il éprouvait à être présent dans cette enceinte, que vous allez désormais fréquenter. Vous alliez en vous, l'amour, la passion et le dynamisme des uns et des autres, et de ceux qui vous ont précédé à ce présent fauteuil, qu'ils ne considéraient pas comme un siège de tout repos. ... Vous allez pouvoir prendre leur relais. Monsieur, je suis heureux et fier, avant de vous laisser la parole, de vous accueillir parmi tous nos Confrères, éveillés ou non, dans cette maison illustre. Vous êtes maintenant membre à part entière, aimé de la famille des arts et c'est avec vous - Cher Confrère - que nous essaierons de rêver aux principes de l'Architecture de demain... doux retour à la poésie, ferment de la création.