INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX -ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Bernard ZEHRFUSS
(1911-1996)
par
M. Michel FOLLIASSON

lue à l’occasion de son installation comme membre de la Section Architecture
SEANCE DU MERCREDI 24 MARS 1999


Monsieur le Préfet,
Mesdames, Messieurs,
Mes chers Confrères,

En 1803, les statuts de l’Académie des Beaux-Arts sont réformés par le Consulat largement inspirés par Bonaparte lui-même membre de l’Académie. Depuis cette date, jusqu’à la veille de l’an 2000, onze noms d’architectes illustres sont liés au fauteuil qu’occupa Bernard Zehrfuss. Antoine Peyre architecte de l’Odeon, Antoine Vaudoyer, Jean Baptiste Lesueur, Louis-Jules André, Jean-Louis Pascal, Jean Formigé, Alexandre Marcel, Alphonse Defrasse, Patrick Bonnet et Noël Lemaresquier.

Je suis très ému de me retrouver aujourd’hui sous cette prestigieuse coupole où je reçus, il y a 43 ans, le parchemin remis au lauréat du concours de Rome par Henri Busser, alors Président de l’Académie des Beaux-Arts. Je veux exprimer ma gratitude à mes Confrères qui m’ont choisi pour siéger à leurs côtés dans cette illustre Compagnie. Je remercie, sincèrement, mon ami Christian Langlois pour ses propos bien trop élogieux, inspirés, sans nul doute, par son amicale courtoisie. Je suis profondément heureux d’avoir découvert, parmi mes illustres prédécesseurs, Alphonse Defrasse dont l’atelier a su pérenniser le nom au cours de plusieurs décennies et malgré la succession de plusieurs patrons.

Je suis l’élève de l’un des derniers d’entr’eux : Otello Zavaroni, à qui je dois tant et auquel je rends aujourd’hui un hommage ému. Otello Zavaroni, mes condisciples et moi-même ne sommes nous pas ces « Defrasse » dont la chanson dit « qu’ils sont de bons enfants ». L’un d’entr’eux, l’architecte Jacques Binoux, avec qui je partage la paternité des réalisations évoquées ici, a prouvé l’excellence de l’enseignement de notre école des Beaux-Arts en obtenant le titre de Master du M.I.T. de l’Université américaine de Cambridge à Boston, remportant le trophée fédéral du meilleur diplôme des Etats-Unis, avec un projet de base spatiale digne d’un chenavard ou même d’un Grand Prix de Rome. Je ne peux que partager la réaction de Paul Valéry qui dans les mêmes circonstances s’est dit à lui même: TOUT ARRIVE. Oui tout peut arriver grâce à l’École Républicaine dont la sélection permet à tout citoyen d’accéder aux plus grands honneurs par son mérite.

C’est bien à son mérite, que Bernard Zehrfuss doit d’être élu, le 15 mars 1983, au fauteuil précédemment occupé par Noël Lemaresquier. Dès son arrivée Quai de Conti, il met son dynamisme, son efficacité et sa bonne humeur au service de l’Académie des Beaux Arts dont il devient le Secrétaire perpétuel en 1994. Outre la gestion administrative de l’Académie, qui est une lourde tâche, il se donne pour but de renforcer l’influence de l’Académie et crée, à cet effet, la lettre de l’Académie des Beaux-Arts qu’il définit ainsi dans son n° 1: « Nous voulons affirmer notre position, la situation des jeunes artistes est aujourd’hui dramatique et il s’agit de dire pourquoi; nous voulons, par notre détermination et par notre expérience, leur venir en aide, comme nous voulons retrouver, auprès des responsables de l’Etat, le rôle de conseiller que nous avons assuré lorsque ceux-ci se flattaient de nous écouter». Ces propos sont toujours d’actualité et nous souhaitons que l’Académie fasse entendre sa voix sur tous les sujets préoccupants concernant l’Architecture comme les autres arts. Car l’Académie a tout loisir d’émettre un avis proprio motu sur les sujets de son choix.

En 1983, l’autorité et le talent de Zehrfuss sont reconnus et tout semble lui sourire. Pourtant ses débuts dans la vie ne sont pas des plus souriants: son père, Officier breveté, né d’une famille Alsacienne réfugiée de Colmar en 1870, est tué en Septembre 1914 durant la retraite qui précède la bataille de la Marne et au cours de laquelle mourront le Capitaine Charles Peguy et le Lieutenant Alain Fournier. Sa mère reste seule pour élever Bernard qui n’a pas 3 ans et ses deux sœurs; ce qu’elle fait avec beaucoup de courage, inculquant à ses enfants les règles morales et l’ouverture d’esprit qui lui vaudront à jamais l’admiration et la reconnaissance de son fils. Son fils, au collège Stanilas fait des études plus qu’honorables il se présente aux premières épreuves du Baccalauréat avec une dispense d’âge: il a 15 ans et demi. Au cours de ses études il se révèle, en Français, en gymnastique, en dessin et en solfège au point qu’il est jugé digne de faire partie de la Schola Cantorum. Mais pourtant aucune vocation ne semble le prédestiner à quelque carrière.

Alors comment est-il venu à l’architecture qui allait révéler ses qualités profondes. Tout simplement, grâce à un vieil ami de la famille lui aussi architecte, ancien de chez Laloux, qui va lui tracer sa voie. « L’architecture est un métier solide, lui confie-t-il, et le Prix de Rome est facile à obtenir du moment que l’on travaille.» En 1929, à l’âge de 18 ans, Bernard Zehrfuss entre à l’École des Beaux-Arts et choisit l’atelier Pontremolli. Ce dernier, élève de Laloux, a été formé à l’école du pur classicisme mais n'impose aucun système à ses élèves, il cherche à leur ouvrir l’esprit, il enseigne la liberté, liberté de penser, liberté de développer leur propre personnalité, il leur parle de Mozart, de Paul Valéry, de Debussy. Il leur impose, en revanche, l’obligation de travailler les plans avant de « les mettre en musique ». Pour Bernard Zehrfuss, Pontremolli est le maître vénéré. Mais un rémois délicieux et noctambule, Paul Herbe, qui pratique ironie et paradoxe et pour qui rien n’est à retenir ou à écarter, sauf la sottise, devient son deuxième maître et son ami avec lequel il va passer des nuits à disserter d’architecture. A l’issue d’une École brillante, qu’il reconnaît très joyeuse, il fait une moisson de récompenses, dont le prix Achille Leclère et en 1939, le Grand Prix de Rome, sur un programme aujourd’hui désuet, le palais de l’empire colonial français.De cette école, Bernard Zehrfuss retient ces grands principes:
- l’enseignement du dessin d’architecture et celui de la composition,
- la possibilité de se familiariser avec la maîtrise d’œuvre et de savoir orienter et diriger une équipe,
- la liberté du choix d’expression.
Ceci induit implicitement les deux vertus majeures de cet enseignement : sélection et émulation. Deux maîtres-mots que nous devons impérativement réhabiliter et réintroduire au sein de notre enseignement de l’architecture. Après la dernière épreuve remportée de manière magistrale Bernard Zehrfuss s’apprête à prendre des vacances bien méritées avant d’aller rejoindre la Villa Médicis à Rome.

Le cours de l’histoire dérange ses paisibles projets et notre Grand Prix de Rome se retrouve Lieutenant d’automitrailleuse devant la Ligne Maginot. Mais l’armée, toujours prête à utiliser les compétences de chacun, fortement conseillée par le sculpteur Paul Landowski, alors directeur de l’Ecole des Beaux-Arts, affecte Bernard Zehrfuss, Grand Prix de Rome, au service du camouflage et l’envoi à ce titre au Liban où il sera finalement démobilisé. Il revient à Marseille où l’attendent sa mère et ses deux sœurs. A Marseille, il retrouve plus d’un membre de cette autre famille que crée douze années d’école: et d’abord son grand ancien Eugène Beaudoin qui le prend comme assistant dans son atelier local; il y retrouve aussi ses contemporains, ses condisciples: Auproux, Brodovitch, Chauffeney, Le Couteur, Margaritis qui l’invitent à les rejoindre dans la garrigue, dans un village abandonné, pour y participer à une communauté d’artistes, bientôt connus sous le nom de groupe d’Oppède.

Oppède, village du Comtat étage aux flancs d’un coteau détaché du Lubéron, des murs croulants, des chapelles, les restes d’un prieuré et tout à la pointe, un donjon et d’énormes assises éventrées; des chênes, des cyprès et des pins allument dans les pierres grises des flammes vertes, en bas de la pente, quelques maisons à demi restaurées, tendent leurs toits de tuiles romaines, aux teintes amorties de tapis usé et tout seul, en avant, et détaché en estafette, un colombier arrondit une tour taillée en sifflet. Les architectes rafistolent de leurs mains ces maisons en ruines; le peintre, Roger Humblot, les fresquistes Zehlmann, Otchakowsky, les sculpteurs Etienne Martin et François Stahly s’associent à leurs recherches et à leurs travaux. Ils reçoivent les visites de Max Ernst, de Duchamp, de Consuelo de Saint Exupéry, d'Arthur Adamow et de René Char. Zehrfuss, devenu le signe de ralliement de ce groupe est contraint de rejoindre à Nice, la Villa Paradisio, qui remplace la Villa Médicis, et faute de pouvoir faire des « envois de Rome », il propose à l’administration, qui accepte, des travaux portant sur les ensembles classiques en Méditerranée. D’où les relevés du jardin de la Fontaine de Nîmes, de la Place du Péyrou à Montpellier, de Sète, et finalement il se retrouve en Espagne où il est accueilli par le Directeur de l’Institut Français de Barcelone, qui propose aux Prix de Rome de dresser les plans du nouvel établissement qu’il projette.

Plus tard il s’engage dans les Force Françaises Libres et part en compagnie d’un jeune juriste qu’il a connu à Barcelone, Robert Bordas. A peine arrivé en Algérie, il est nommé architecte en chef en Tunisie. Bernard Zehrfuss se retrouve donc architecte en chef du Gouvernement de Tunis, avec un enthousiasme énorme et fort peu d'expérience. Conquis par ce pays au passé prestigieux, marqué par deux grandes civilisations: romaine et musulmane, il est impressionné par le nombre de cités romaines édifiées sur le territoire, relativement exigu de la Tunisie, plus de 150, ce qui donne une idée de l’importance exceptionnelle de l’effort d’urbanisme des romains. Il est conquis par les villes et les monuments musulmans, car la plupart des villes importantes de Tunisie sont des fondations musulmanes. Il est conquis par la beauté du paysage, par la gentillesse et l’amabilité accueillante des tunisiens. Bernard sera désormais un peu tunisien: sa deuxième patrie. Il découvre ainsi le pays, le peuple, mais aussi la belle Simone Samama qu’il enlève: leur rencontre est explosive, femme de grand caractère, au jugement très sûr, parfois fantasque mais toujours à ses côtés: elle est sa « reine de Saba ». Elle sera, pour Bernard, une précieuse conseillère et un soutien moral constant. Bernard Zehrfuss, homme solaire, rayonne, son esprit de tolérance est immense, sa tendresse émouvante dans une grande fraîcheur d’âme. Il possède à Siddi Bou Saïd une maison en terrasses accrochée à la falaise qui jouit d’une vue merveilleuse sur la baie de Carthage, sur les pentes fleuries de bougainvilliers découvrant au-delà d’une brume aux reflets d’opale, une pointe volcanique comme dans une estampe japonaise. Son ami Paul Herbe, qui a également une maison à Sidi Bou Saïd, fait murer les fenêtres de sa chambre pour ne pas user son émotion devant le paysage, préférant sortir sur la terrasse pour y découvrir chaque matin un émerveillement toujours neuf. Bernard Zehrfuss revient souvent en Tunisie revoir ses amis et il s’enquiert de leur vie, de la santé de chacun y compris des domestiques les plus modestes... tous l’adorent! Lorsque ses amis sont affectés, maladie ou malheur, il n’a de cesse de tenter de les ramener à la joie. Il invite à Venise, pour oublier peines et chagrins.

Mais revenons à Tunis où il constitue une équipe d’une vingtaine d’architectes dont quelques uns viennent du groupe d’Oppede tels Le Couteur ou Herbe, complétée par de nouveaux venus dont Jacques Marmey, Jean-Pierre Ventre, Michael Patou qui constituent une équipe diverse mais homogène et ardente, consciente de vivre des temps héroïques. Bernard Zehrfuss s’attaque en même temps à la nécessité d’aménager le territoire et à la mise en place rapide des programmes de logements et d’équipement. Des plans schématiques d’urbanisme sont rapidement réalisés: plans de la région de Tunis, plans de Sousse, plans de Bizerte, plans de Sfax où, malgré les pleins pouvoirs dont dispose l’équipe, la fureur du Conseil Municipal, lui apprendra qu’on ne taille pas une ville dans les nuages, mais dans la matière vivante d’une population. Pour accélérer les réalisations, les programmes de logement et d’équipement, il crée avec son équipe des plans type: innovation pour la Tunisie, en recommandant l’utilisation des matériaux locaux et leur mise en œuvre traditionnelle. Ainsi Bernard Zehrfuss hostile aux solutions provisoires, permettra à chacun d’être logé rapidement et surtout de manière définitive. Gramarth il réalise le cimetière national sur un site admirable entre ciel et terre, alliant les courbes d’un théâtre grec à l’ascétisme de nos cimetières militaires et à la poésie des cimetières musulmans. C’est un pur chef d'œuvre.

En 1948 Bernard Zehrfuss revient en France avec une valise et une mauvaise voiture mais. Il est immédiatement absorbé par deux grands projets industriels:
L’usine d’imprimerie de son ami Mame à Tours pour laquelle il innove, par la participation d’un peintre, à la réalisation de l’ensemble industriel. Le peintre, Edgar Pillet, peintre abstrait, appartient au groupe Espace.
L’usine Renault à Flins, à la demande de Lefaucheux, programme qu’il traite avec rigueur car il se rappelle l’acte de foi d’Auguste Perret:
« LES PALAIS DE NOTRE SIÈCLE SERONT NOS USINES »

Claudius Petit, devenu Ministre de la Construction, le nomme architecte conseil de l’Algérie et le fait entrer au conseil national de la construction où il va siéger aux côtés d’Auguste Perret. C’est alors que; conjointement le Ministère de la Construction et le Ministère de l’Education Nationale organisent une consultation d’architectes susceptibles de réaliser le siège de l’UNESCO à Paris parmi eux Le Corbusier et Auguste Perret. Mais c’est finalement Marcel Breuer, Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss qui sont nommés. Cette association de fait n’est pas un obstacle pour Bernard Zehrfuss qui, nous l’avons déjà vu, aime travailler en équipe et excelle même dans le rôle de leader et, tout au long de sa carrière Bernard Zehrfuss œuvrera dans le cadre d’équipe de concepteurs différents. Cette première difficulté s’accompagne d’un contrôle attentif conjugué et contradictoire de la commission des sites et d’un collège de sommités de l’architecture internationale composé de Lecorbusier, Walter Gropius, Ernesto Roggers, Markelius, Lucio Costa, auxquels s’ajoute Eero Saarinen. Le premier projet implanté près de la porte Dauphine est baptisé par les médias « la cathédrale des radiateurs ». La pression des médias et du public auront raison du premier emplacement. Le comité des cinq présidé par Walter Gropius, propose alors le nouveau terrain qui comporte des servitudes supplémentaires mais nous savons bien qu’elles sont parfois un bon tremplin pour l’imagination. En effet, le plan de Gabriel a prévu une place en hémicycle devant l’école militaire. Breuer et Zehrfuss font chacun une montée en loge séparée pour définir la forme idéale. Lorsqu’ils confrontent leurs études, ils découvrent que parmi les différentes propositions, tous deux ont pensé à une forme en étoile à trois branches incluant les façades courbes. Cette trouvaille enchante Walter Gropius, Lucio Costa et Lecorbusier. Ce dernier s’écrie « ce projet salue le passé et s’ouvre largement vers l’avenir ». Marcel Breuer, Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss travaillent en liaison avec le groupe des cinq plus un et ces hommes déjà célèbres viennent échanger leurs idées dans le petit bureau de la rue Arsene Houssaye. Avec talent et simplicité Lucio Costa choisit toujours le croquis qui a plus d’avenir tandis que Le Corbusier ne cesse d’intervenir ne pouvant dissimuler son envie de dessiner, frustré de ne pas avoir à faire le projet. Walter Gropius a toutefois assez d’autorité pour le calmer d’un magistral « tais-toi Corbu ». Bernard Zehrfuss est fasciné par la personnalité de ses deux associés. De Breuer il dit « c’est un homme extraordinairement méticuleux, attentif à chaque détail » et de Nervi: « c’est un ingénieur exceptionnel, le seul ingénieur que j’ai rencontré, qui ne puisse se passer de dessiner». Cette équipe réalise auprès d’un chef d’œuvre classique, en refusant de lui ressembler mais en employant un vocabulaire inédit, une œuvre qui s’accorde avec lui car elle procède de la structure et non de la peau. Une œuvre classique, originale car le classique ne vit qu’autant qu’il reste original sinon il n’est qu’académisme. Dans cet ensemble, Zehrfuss va coordonner les travaux des plus grands plasticiens du monde et apprécier sur le vif leurs méthodes et leurs caractères: l’imagination de Matta, la concentration de Tamayo le mexicain, la gentillesse de Miro, les scrupules d’Henri Moore, la grogne et le détachement de Picasso. Le bâtiment à peine terminé se révèle trop petit, il faut donc trouver une extension. Après s’être vu refuser une tour, Zehrfuss a l’idée d’enterrer le programme en créant pour l’éclairer de vastes patios dont il confiera l’aménagement à Burle Marx.

La seconde grande œuvre collégiale et quasi simultanée avec l’Unesco à laquelle va participer Zehrfuss est le C.N.I.T. à la Défense. Camelot, De Mailly, et Zehrfuss, camarades d’école et tous trois Grands Prix de Rome, se voient confier conjointement une mission d’étude du plan du secteur de la Défense. En fait on leur demande d’étudier l’ordonnance des façades de l’avenue Charles de Gaulle; mais les architectes proposent d’étudier aussi ce qui se passe derrière les façades. Ils rencontrent alors un personnage d’exception Emmanuel Pouvreau, Président du Syndicat de la Machine Outil, propriétaire du terrain et qui, dès la naissance de l’idée de rénovation du quartier, pense à y implanter: « le plus grand palais d’exposition du monde ». Emmanuel Pouvreau s’adresse à eux pour réaliser ce grand palais. Et c’est Jean de Mailly qui aura l’idée de cette immense voûte tripode. Guillaume Gillet définit ainsi l’action conjuguée des trois architectes responsables du C.N.I.T. « Est ce parce que, comme un symbole de votre trinité, deux routes et une voie ferrée dessinent au sol un triangle que vous avez créé le tricorne du Rond Point de la Défense. Toujours est-il que dans ces grandes arches trois fois répétées on voit le fruit d’une seule volonté et cette voûte que votre amitié, votre tact, et votre modestie réciproque ont su préserver de toute discordance, si bien que cette voûte, la plus audacieuse de son temps, pétrie des conseils de vos ingénieurs, Luigi Nervi, Bernard Lafaille, Jean Prouve, et Robert Esquillan, portée à bout de bras par son promoteur, l’intrépide, l’inébranlable Monsieur Pouvreau, la première création qui ait surgi d’un quartier jusque-là informe, reste après 25 ans, en dépit d’une compétition de volumes et de hauteurs, l’œuvre la plus pure. »

A Lyon Bernard Zehrfuss a un trait de génie pour le musée de la civilisation gallo-romaine né une fois de plus de difficultés: comment respecter le site d’un théâtre antique assis aux flancs d’une colline et mettre à l'abri sur le même espace un musée lapidaire de même surface. Il a simplement placé l’un sous l’autre. Les galeries placées sous les gradins sont éclairées par des lanterneaux et reliées par des rampes. Création la plus étrange, la plus inattendue, mais le plus vivant musée archéologique du monde. Bernard Zehrfuss a attaché son nom à bon nombre d’autres œuvres tel l’ensemble du Haut du Lièvre à Nancy sans compter l’Habitat social en région parisienne. Zehrfuss n’a pas enseigné mais il a laissé des leçons magistrales.

L'évolution regrettable de la profession d'architecte s’est accentuée depuis Mai 1968 et le préoccupe fortement. Je passe la parole à Bernard Zehrfuss pour l'analyse qu'il en fait en 1983: « C’est sur cette place de l’architecte dans la société que je me permet d’insister, soit par méconnaissance du métier d’architecte, soit parce que certains l’ont exercé avec un peut trop de facilité, on n’a pas compris à quel point l’autorité du Maître d’œuvre est primordiale.
Maître d’œuvre cela veut dire qu’il doit faire coopérer sous sa direction, toutes les disciplines, qu’il doit être un coordinateur d’autant plus indispensable que se multiplient les spécialisations, un chef d’orchestre dont la personnalité, le goût, les réactions humaines ont d’autant plus à s’affirmer que les tendances actuelles marquent l’automatisme d’inhumaines standardisations. Il est donc le garant de la qualité des œuvres, de leurs réalisations suivant un code d’honneur très strict. Du moins était-ce sa mission dans la première moitié de ce siècle car son rôle a bien changé! Curieusement le code n’a pas été modifié pour ce qui concerne sa responsabilité: elle reste entière vis-à-vis de la Loi. Par contre on lui a retiré pratiquement le pouvoir, on lui a imposé le choix des ingénieurs et souvent des entreprises, on l’a écarté du chantier en remettant en cause ses décisions; il n’a plus été, et cela est lourd de conséquences, maître du règlement des dépenses. Si l’on considère en outre le temps passé en stériles commissions, l’intervention de tiers dont la compétence n’est pas toujours prouvée, on constate que l’architecture a beaucoup souffert. Bien plus, on est parvenu à un nivellement qui tend à faire disparaître toute émulation - il n’y a plus de hiérarchie dans cette profession ! »

C’est ce qu’écrit Bernard Zehrfuss il y a 16 ans et cela reste d’une cruelle actualité. Toutefois, la situation s’est encore aggravée: ce ne sont plus les architectes qui se voient imposer les entreprises mais aujourd’hui ce sont parfois les entreprises qui choisissent les architectes, qui gèrent les dépenses et deviennent les maîtres de la situation, l’architecture n’étant plus qu’un sous-produit aléatoire.Mais les jeunes générations qui ne demandent qu’à faire preuve de dynamisme et de talent oublieront nous l’espérons cette mode de culpabilisation qui a supprimé la sélection et l’émulation et auront à cœur de créer de nouvelles structures afin d’offrir à la société un grand corps d’architectes dont elle a besoin.

L’Académie des Beaux-Arts est prête à lui apporter une aide efficace pour obtenir ces structures, digne d’une aussi noble profession dont la finalité est l’architecture et je prends l’engagement d’œuvrer dans ce sens dans le cadre de notre Compagnie.Ainsi l’architecte pourra retrouver sa PLACE AU SEIN DE LA NATION en n’oubliant pas que cette place jadis était A LA DROITE DU PHARAON.