INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS


DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L’ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Jean-Marie Granier, Président de l’Académie, le mercredi 24 mars 1999

POUR LA RECEPTION DE

M. Michel FOLLIASSON
ÉLU MEMBRE DE LA SECTION D'ARCHITECTURE

par

M. Christian LANGLOIS


Michel Folliasson élu le 11 mars 1998 Membre de la section d'Architecture, au fauteuil précédemment occupé par Bernard Zehrfuss, est reçu sous la coupole par son confrère Christian Langlois


Monsieur,
Il est quelque peu surprenant, voire émouvant de devoir dire « Monsieur» à un camarade d’étude, un camarade avec qui, voici un demi siècle, vous vous retrouviez si fréquemment en loge pour concourir à ces prix prestigieux que l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts décernait à des jeunes gens qui se dépensaient sans compter pour des études fascinantes avec un dynamisme et une joie parfois plus qu’exubérante.

Oh! Ces interminables nuits de charrettes, ces nuits où l’atelier tout entier entonnait des chants plus grivois les uns que les autres pour nous empêcher de succomber à la fatigue. Pourquoi charrette? Parce que le lendemain matin nous louions des voitures à bras pour transporter les projets jusqu’à la salle d’exposition. Les plus retardataires y montaient et, durant tout le trajet, tentaient de mettre la dernière main à leur travail. De là les expressions « travailler en charrette, être charrette, une charrette». Les projets étaient réceptionnés par le gardien chef Lafournière, type même du caporal chef bourru mais au grand cœur, sachant se faire respecter sans faiblesse par les étudiants dont il était par ailleurs capable, dans les occasions difficiles, d’assurer la défense comme s’il s’était agi de ses propres enfants. C’était la mythique et grandiose salle Melpomène à l’éclairage zénithal impitoyable qui servait aux expositions. Elle accueillait quelques trois cents projets en attente du jugement. Cette confrontation rigoureuse et l’émulation qu’elle suscitait constituaient les éléments indispensables de l’enseignement de l’architecture. Les prix qui s’en suivaient, depuis la simple médaille jusqu’au Grand Prix de Rome en passant par les grands concours de fondations, Labarre, Rougevin, Godebœuf et autres nous faisaient entrevoir comme possible les lendemains les plus exaltants et, au dessus d’eux, le plus envié, le plus inaccessible, le plus lointain aussi, celui de l’entrée à l’Institut de France et la réception sous cette coupole de légende. Comme nous serons vieux! pensions-nous alors. Comme nous avons été jeunes un jour! disons-nous plutôt aujourd’hui, sans nous sentir le moins du monde vieux pour autant.

Ce n’était donc pas sans raison que les concours mensuels de projets d’architecture portaient le nom de « concours d'émulation » car il est une période de la vie où l’émulation, réalisée grâce à la confrontation, constitue un moteur indispensable pour ceux qui veulent atteindre le développement maximum de leurs potentialités grâce à une culture des sens et de l’esprit comme d’autres parviennent au même résultat dans le domaine du corps par la pratique de ce que l’on appelle à juste titre la culture physique. Malheureusement, depuis l’éclatement de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts en une multitude d’écoles d’architecture, toute confrontation a disparu puisque ces écoles n’ont aucun lien entre elles. La seule possibilité de confrontation pour les jeunes architectes reste le Grand Prix d’Architecture de l’Académie des Beaux-Arts qui a pris la relève du Grand Prix de Rome; un Grand Prix jugé rigoureusement sans aucun favoritisme et toujours à bulletin secret mais, malheureusement, privé du séjour à Rome. Puisse nos gouvernants se rendre compte enfin que les temps ont changé et que le moment est venu de nous rendre cette Villa Médicis qu’un ministre, en des temps troublés, sentant bouillir à nouveau en lui ses vieux instincts révolutionnaires, nous retira un jour d’un trait de plume pensant ainsi apparaître à nouveau dans le vent de l’histoire vis à vis d’une jeunesse dont il ne pouvait admettre de ne plus être l’incontestable maître à penser.

L’accès à l’École des Beaux-Arts, section architecture relevait d’une sévère sélection aujourd’hui supprimée paradoxalement par ceux-là mêmes qui, par ailleurs, font preuve du plus inconditionnel attachement au plus dogmatiste des darwinismes.

Il y avait alors quelques huit cent candidats à l’admission à l’Ecole des Beaux-Arts et l’on en recevait une centaine répartis en deux sessions annuelles. Un sur huit, c’était la moyenne des concours d’entrée aux autres grandes écoles. Sur cette centaine, une vingtaine réussissait bien, une soixantaine convenablement et la dernière vingtaine végétait. Aujourd’hui, régie par un principe voisin de celui des universités, les écoles d’architecture déversent chaque année sur le marché un bon millier de diplômés. Sur ce nombre, il y en a toujours une vingtaine qui réussissent bien, une soixantaine convenablement et les neuf cent vingt autres se perdent corps et bien. Il en serait de même pour les polytechniciens si leur école admettait demain une dizaine de milliers d’élèves chaque année.

Aujourd’hui, il n’y a plus qu’un domaine où la sélection et l’émulation ont non seulement droit de cité mais constituent d’inviolables tabous: c’est celui du sport « L’essentiel est de participer», disait le baron de Coubertin; pourrait-on imaginer cependant que n’importe qui puisse s’inscrire comme participant aux Jeux Olympiques? D’autre part si, dans le domaine des études, on supprime la sélection par le mérite, on la remplace nécessairement par d’autres sélections: l’argent et les relations.

Nous n’en disposions pas. Alors, Monsieur, ces barrages, cette sélection vous vous en jouâtes par votre mérite seul et par la passion qui vous animait. Mais si vous le fîtes aussi aisément, c’est que vous vous étiez doté au préalable de l’arme suprême, l’arme indispensable, hier, aujourd’hui comme demain à l’architecte véritable: le dessin. C’est que, quelque soit le mode de présentation, le plus moderne soit-il, destiné à faire comprendre le projet au client - et à le séduire – l’architecture est, avant toute chose, un dessin fait pour être réalisé.

Tout jeune le dessin vous passionna en effet et vous eûtes alors la chance de recevoir un enseignement particulièrement exigeant puisque votre professeur vous imposa, pour l’étude, de n’utiliser que le noir, le blanc et un gris. Cette méthode exige un effort intense d’observation suivi d’un non moins intense effort de synthèse, mais celui qui s’y adonne pourra, par la suite utiliser toute la gamme des gris qu’il voudra, jamais il ne tombera dans la déliquescence. Et, lorsque vous eûtes à traiter le fameux chapiteau ionique au concours d’admission, avec un rendu d’esprit impressionniste, vous obtîntes la note rarissime de 19 sur 20 !

Une fois reçu à l’École des Beaux-Arts, vous êtes entré dans l’atelier d’Otello Zavaroni, célèbre chef d’atelier d’origine vénitienne, pédagogue né qui forma de nombreux et éminents talents à qui il fit partager sa profonde clarté d’analyse, qu’il forma à la rigueur de la composition et à qui, surtout, il sut insuffler un indéfectible enthousiasme.

A cette époque, pour concourir au Grand Prix de Rome, il fallait passer le cap de l’esquisse des 12 heures ou obtenir suffisamment de médailles pour en être dispensé ce qui fut très rapidement votre cas et, en 1956 vous obtiendrez le premier second Grand Prix. Vous auriez pu, sans aucun doute, obtenir la récompense suprême mais il vous aurait fallu, répondant à des sollicitations extérieures, quitter votre atelier pour un autre, spécialisé en la matière et vous vous y refusâtes par une fidélité qui vous honore. Le destin, qui n’est point toujours dénué d’humour, vous récompensera un jour de ce courage en vous réservant ce fauteuil de la section d’Architecture de l’Académie des Beaux-Arts plutôt qu’à tout autre Grand Prix de l’époque. Revanche de ceux que l’on nommait parfois les petits ateliers par opposition aux redoutables pourvoyeurs de Grands Prix sur qui ils ont largement pris leur revanche depuis lors, ici même.

Mais les études, si brillantes soient-elles, ne sont qu’un prélude à la vie professionnelle, c’est-à-dire à la vraie vie. Il ne faut jamais, comme le font tant d’avant-gardistes attardés, marcher à reculons en croyant voir l’avenir devant soi. Si vous vous êtes appuyé sur l’héritage de grands classiques comme Mansart, Blondel, Libéral Bruant et Ledoux ainsi que des grands noms de l’époque tels Saarinen, Frank Llyod Wright, Neutra ou Le Corbusier, vous n’avez jamais adopté l’esprit de soumission inconditionnel du disciple. C’est que, d’instinct, vous ne pouviez adhérer aux tyranniques idéologies artistiques en général et architecturales en particulier qui fleurissaient alors plus peut-être encore qu’aujourd’hui. N’oublions pas que le Marais, classé îlot insalubre dans les années trente, venait d’être sauvé par la guerre alors qu’il était prévu de le raser pour y édifier huit tours de deux cents mètres en ne conservant que l’hôtel de Sens, non point pour sa valeur, mais comme « témoignage d’une époque révolue ». N’oublions pas que ces idées étaient loin d’être abandonnées lorsque nous faisions nos études et qu’un architecte très en vue à ce moment regrettait que Paris n’ait pas brûlé à la libération, proclamait que « le disparate, c’était la vie, et ajoutait: « les Parisiens devront bien avaler leur époque comme tout le monde ». C’était aussi l’époque où certain proposait la destruction de l’Arc de Triomphe et son remplacement par une structure colorée, l’époque où le Palais du Luxembourg était traité de « pâtisserie florentine » et où, bientôt, pour achever le tout, un architecte proclama: « Il faut détruire le patrimoine et jusqu’à sa mémoire».

Votre démarche était fort différente, très en avance en cela sur son temps, elle était beaucoup plus celle d’un humaniste et d’un artiste que d’un théoricien intellectuel. Bien entendu vous avez tenu compte des expériences passées et contemporaines que vous avez comprises et assimilées, mais c’était pour adopter une démarche personnelle basée sur la recherche de l’harmonie et de l’insertion dans la nature comme dans l’environnement urbain. Récusant la symétrie au profit de l’équilibre des volumes, sans jamais tomber dans la sécheresse des uns ou la brutalité des autres, vous avez su créer une architecture à la fois monumentale et sensible, grandiose sans être écrasante et dans laquelle le bonheur de vivre est toujours présent. Vous avez transfiguré un milieu urbain ingrat et sans attrait par la création de collines arborées, de jardins suspendus et de pièces d’eau où flottent des sculptures qui nous apportent un surcroît de bonheur.

Certes, cette démarche est moins médiatique que le recours au gigantisme ou à la provocation, mais il faut justement vous louer de cet état d’esprit courageux, attentif avant tout au bonheur des hommes. Alfred de Vigny, dans son « Moïse » a, sans le savoir, par son interprétation très personnelle du Moïse historique, montré quel peut être la déviance de la finalité artistique. Alors que le Moïse de la Bible montait vers Dieu pour en recevoir les commandements qu’il allait ensuite rapporter à son peuple pour le sauver, le Moïse de Vigny gravit le Sinaï pour se mesurer avec un dieu auquel il ne croit pas et lui demander, avec un suprême orgueil de s’endormir dans le sommeil de la terre. Et foin de ce peuple qu’il abandonne, avec un souverain mépris courbé dans la poussière.

Si certains architectes nous font aujourd’hui penser au Moïse de Vigny par leur mépris du public sommé de se soumettre à leur désir primordial de s’exprimer qu’ils considèrent comme un droit absolu, d’autres, dont vous êtes, sont beaucoup plus proches des préoccupations du Moïse historique et, tout en faisant preuve d’une forte et indiscutable personnalité, ne perdent jamais de vue qu’ils œuvrent avant tout pour les hommes. C’est ainsi que votre art a ceci de particulier qu’il ne cherche pas à se faire remarquer mais aimer et à donner à ceux qui vivent dans le cadre que vous leur construisez un sentiment de grandeur, de plénitude mais aussi de familiarité. Et si vous utilisez parfois la forme de la pyramide, ce n’est pas par une volonté d’orgueil ou de puissance, mais pour permettre à l’a lumière d’atteindre les étages inférieurs tout en dégageant la vue vers le ciel.

C’est que l’architecture est un art redoutable: si personne ne peut être contraint de regarder un tableau, si, écoutant une musique insupportable pour l’oreille, il est toujours possible de tourner le bouton, l’architecture, elle, est imposée aux hommes qui ne peuvent lui échapper. Lors d’une réception au Sénat où j’avais l’honneur de prendre la parole, j’ai déclaré un jour devant le bureau de la Haute Assemblée: « l’architecture peut, pratiquement à volonté, susciter des populations heureuses ou désespérées, paisibles ou révoltées ou pire encore ». C’était il y a plus de trente ans et le problème des banlieues était encore loin d’exister. Heureusement cette influence de l’architecture sur la mentalité des hommes n’est nullement irréversible, il ne s’agit pas d’un caractère acquis contrairement à ce qu’espéraient certains idéologues qui voyaient, dans l’utilisation systématique de l’environnement culturelle le moyen infaillible de façonner enfin de manière définitive, un type d’homme politiquement nouveau. Il suffit en effet de remettre l’homme dans un milieu fait pour lui et où il se reconnaisse pour que tout rentre dans l’ordre, ou à peu près.

Il est, par ailleurs, une œuvre que vous avez conçue et, malheureusement, non réalisée, c’est ce building de 275 mètres de haut que vous aviez projeté pour Buenos Aires auquel les autorités locales ne vous accordèrent que le deuxième prix, préférant retenir, pour la réalisation, une tour banale, par peur sans doute de la nouveauté vraie, celle qui éblouit sans forfanterie et peut-être plus simplement parce que l’auteur du projet retenu était argentin. L’élégance, la véritable volupté qui se dégageaient des formes que vous aviez conçues, jointes à un fonctionnarisme inattaquable eut fait de ce bâtiment, de ce monument, serait-il plus exacte d’écrire, un véritable joyau, la plus belle réussite de ce siècle dans le domaine des tours.

Mais vous avez heureusement réalisé bien d’autres œuvres d’un grand intérêt: la cité administrative de Bobigny, l’école d’architecture de Nancy, l’aménagement du quartier Louis Blanc et la tour Neptune ainsi que des hôtels et des résidences à la Défense, la bibliothèque municipale de Metz, la chambre du commerce et de l’industrie à Pontoise et bien d’autres encore.

Vous avez aussi pratiqué l’enseignement de l’architecture à cette époque où les professeurs chefs d’ateliers étaient encore choisis parmi les architectes de valeur pratiquant effectivement leur métier. Ce n’était pas, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui, des jeunes gens quittant l’école comme étudiants pour y rentrer aussitôt comme professeurs sans avoir jamais rien construit. Il est vrai que certains prétendent avec une tranquille assurance qu’il n’y a pas besoin d’avoir construit pour enseigner l’architecture pas plus que de savoir dessiner pour enseigner le dessin.

En 1968 - est-ce bien étonnant? - vous avez renoncé à l’enseignement, cédant la place à ceux qui considéraient que l’architecture était avant tout une question de discours. A cette époque, certains allèrent jusqu’à affirmer la même chose pour la médecine. L’un d’eux, philosophe de son état, atteint d’une redoutable maladie, alla même jusqu’à déclarer avec une profonde et, il faut bien le dire, très sincère conviction que la maladie étant le produit d’un discours culturel devait être vaincue par un autre discours culturel et il reprochait à certains de ses adeptes de consulter. Pour sa part, il n’a pas survécu. Les architectes du discours survivent peut-être mieux mais que dire de leurs œuvres si tant est qu’ils en produisent?

En 1969, à la suite d’un concours rendu d’autant plus difficile que, parmi les concurrents, se trouvaient des collaborateurs des membres du jury, vous avez été, sans aucun appui, nommé Architecte en Chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux, ce corps prestigieux qui n’avait qu’un défaut, c’est que les architectes qui en faisaient partie étaient, à l’âge de 65 ans, mis à la retraite…sans retraite, comme c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui pour les architectes de Monuments Historiques. Ce corps prestigieux des Bâtiments Civils et Palais Nationaux est malheureusement en voie d’extinction puisque, dans un faux souci d’équité, les commandes publiques qui leur étaient habituellement attribuées le sont, aujourd’hui, exclusivement par voie de concours. Le concours qui use la créativité des architectes, coûte si cher tant aux collectivités qu’aux architectes eux-mêmes pour qui il constitue un véritable miroir aux alouettes puisqu’il est toujours possible de fausser toute compétition véritable en éliminant à priori les candidats de valeur dont on ne veut pas. Il est tout de même surprenant de constater que les mêmes qui réprouvent - en dehors du sport - toute compétition entre étudiants l’imposent de la manière la plus systématique dans la vie professionnelle des architectes, confondus à cette occasion, avec les entreprises, voire les simples fournisseurs.

Votre notoriété vous conduisit à devenir architecte conseil auprès du ministre de l’équipement, conseiller technique auprès du délégué général du district de la région parisienne et, entre autres, architecte conseil du gouvernement du Grand Duché du Luxembourg. Vous êtes devenu membre de l’Académie d’Architecture en 1969 et, l’an dernier, vous avez été élu à l’Académie des Beaux-Arts au fauteuil occupé par notre regretté confrère Bernard Zehrfuss ce qui me vaut l’honneur et le plaisir de vous accueillir aujourd’hui sous cette merveilleuse coupole que l’un de nos illustres anciens, l’architecte Le Vau, édifia voici un peu plus de trois siècles.

Monsieur,

Tout être vivant est, de sa naissance à sa mort, l’objet d’attaques de la part d’entités qui tentent de le détruire ou de se l’approprier; notre corps même est, à tout moment de notre vie, en proie à des ennemis qui cherchent à le dévorer ce qui ne nous empêche nullement de vivre en paix ni d’être heureux. Il en est de même des institutions et des professions. Les Académies Royales furent un moment abolies avant de renaître plus brillantes que jamais sous la forme de l’Institut de France; critiquée, méprisée, ou jalousée par quelques-uns, et souvent les mêmes, l’Académie des Beaux-Arts jouit dans de nombreux milieux et notamment en province et à l’étranger d’un prestige incomparable. Songez à cet ouvrage lancé jadis par les médias à une heure de grande écoute et qui réclamait la suppression de l’inutile Académie des Beaux-Arts. Qui se souvient encore du titre de l’ouvrage et de son auteur? Notre Académie est bien vivante qui accueille les noms les plus illustres et les plus compétents dans les disciplines les plus variées.

De même toute profession est toujours menacée par ceux qui l’envient ou qu’elle gêne et, pire encore parfois, par ceux qui lui veulent maladroitement du bien. Prenons toujours garde à l’ours bienveillant qui se tient dernière nous avec son pavé.

C’est ainsi que, persuadés que la profession d’architecte serait respectée si nous étions plus nombreux, certains de nos confrères ont œuvré de toutes leurs forces pour obtenir l’augmentation massive du nombre de diplômés. On voit aujourd’hui le résultat. Dans un esprit totalement opposé, un personnage non architecte et que la profession avait cependant accueilli en son sein avec amitié et déférence, consacra à la télévision, un long après midi de la fin de sa vie à décrier avec le plus profond mépris les architectes et les bureaux d’études en préconisant d’en faire de simples employés salariés au sein des entreprises de travaux publics.

Contrairement à ceux qui voient dans l’histoire une direction unique et irréversible à laquelle nous devrions nous soumettre, il apparaît que ce sont les hommes qui font l’histoire et sont en mesure d’infléchir son orientation en fonction de la puissance de leur génie. C’est à nous de forger l’avenir de nos espoirs, l’avenir de nos rêves, il ne nous est nullement préimposé.

Il en est de même de ce que l’on nomme « modernité ». Un haut personnage écrivit un jour « j’ai cherché à adapter la France à la modernité ». Vue sous cet angle, la modernité apparaît comme un dieu Moloch auquel on se doit de sacrifier. Il s’en suit un climat de soumission et de résignation démoralisant qui exclut tout esprit d’entreprise. Ne devons-nous pas, au contraire, chercher à adapter la modernité à la France? C’est une démarche autrement exaltante qui consiste, là encore à utiliser un outil, la modernité, pour forger l’avenir suivant nos désirs. C’est aussi une démarche qui distingue l’homme de l’animal: alors que celui-ci s’adapte à son milieu, l’homme jouit de ce privilège de pouvoir adapter son milieu à ses besoins. Encore faut-il qu’il franchisse un autre pas et réalise une seconde adaptation: celle du milieu à lui-même, à sa nature profonde afin de ne pas le détruire mais, au contraire, l’épanouir et le magnifier.

Cet avenir de notre monde ne passe-t-il pas d’abord par le cadre que nous lui donnerons? N’est-ce point là justement la mission première de l’architecture et de l’architecte? Mais, n’est-ce point justement le chemin que vous avez choisi courageusement avec simplicité et sans forfanterie, en tenant compte des réalisations passées et présentes certes, mais sans vous y inféoder et en cherchant avant tout le bonheur des hommes grâce à une architecture où ils soient susceptibles de s’épanouir, de vivre dans la paix et l’enthousiasme en oubliant la haine et en retrouvant les chemins de l’amour?

Alors, Monsieur, soyez remercié de nous avoir montré ce chemin de lumière.