INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Charles LEMARESQUIER
(1870-1972)
par
M. Marc SALTET

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Architecture
SEANCE DU MERCREDI 23 MAI 1973

 

Monsieur le Président,

Les aimables paroles qui viennent de m'être adressées, à l'occasion de l'impressionnante cérémonie d' aujourd 'hui, me rassurent. Mais je crois être assez informé sur ma personne pour mesurer la part de votre indulgence. Sensible aux ambiances historiques, j'apprécie toute la valeur de votre accueil parmi vous, dans ce Palais hanté par les grandes ombres de tant d'écrivains, philosophes, artistes, savants, qui ont valu, depuis trois siècles tant de gloire à la France. De tels voisinages obligent, et je pense prendre de plus en plus conscience de l'honneur que vous m'avez décerné en me faisant succéder directement à des êtres d'élite.

Après les surprises d'une élection académique, il est d'usage de recevoir un « annuaire» et un « index biographique» afin d'être familiarisé avec le « milieu» et d'avoir un minimum de connaissances historiques. Le tout est fort instructif. On y remarque, notamment, qu'après la tourmente révolutionnaire, un besoin d'ordre s'imposait quai de Conti, comme ailleurs. C'est ainsi, qu'en 1795, David fut chargé de présider aux travaux des Peintres (ce fut pour peu de temps) et Houdon, à ceux des Sculpteurs. Pour l'Architecture, on trouve les noms de Raymond, Gondouin, Paris, Boullée, tous artistes de valeur. J'ai découvert, à cette occasion, que j'allais m'asseoir (symboliquement) dans le sixième fauteuil des Architectes (qui disposent de 9 places). Ce sixième fauteuil, par une curieuse coïncidence, fut occupé par l'Architecte Jean-Armand Raymond, en 1795. Dans cette salle, aujourd'hui, bien peu seraient, je crois, en mesure de me renseigner sur lui. Et pourtant, c'était un artiste remarquable, du type des grands créateurs et qui aiment, par-dessus tout, œuvrer sur une planche à dessin, méprisant le reste, c'est-à-dire l'argent, les honneurs, la gloire tapageuse. C'est pourquoi je me suis pris brusquement d'affection pour le premier occupant de ce sixième fauteuil, d'autant qu'il fut aussitôt après la Terreur, chargé, comme moi-même maintenant, du destin du Louvre.
Jean-Armand Raymond, élève préféré et chéri de Soufflot, était un artiste d'une valeur vraiment exceptionnelle. Né à Toulouse en 1742, fils d'entrepreneur, il montra très tôt un talent si remarquable que Soufflot le recommanda à Mgr Dillon, archevêque de Narbonne, Président des Etats du Languedoc, pour l'étude de la promenade, célèbre mais pas aussi connue qu'elle le mériterait, du Peyrou à Montpellier, merveilleux ensemble, sorte de balcon regardant au Nord les Cévennes et le Pic Saint-Loup, au Sud la mer qu'on aperçoit encore de nos jours, grâce à une servitude draconienne imposée par Louis XV, et toujours respectée. Mais au cours de l'établissement du projet du Peyrou, en 1766, Raymond obtint le Premier Grand Prix de Rome, ce qui consterna l'archevêque : d'où une correspondance pressante avec Versailles, dans laquelle l'archevêque demande avec insistance un délai quant au départ de Raymond pour Rome. Ce fut accordé.
Il ne partit que plus tard, en 1769, consacrant ainsi trois années de sa vie à faire les dessins d'exécution du Peyrou, laissant la réalisation aux soins de Girard, architecte local qui, par la suite, s'attribua la paternité totale de ce grand chef-d'œuvre. Mais, heureusement, tous les documents d'archives, les correspondances, sont là. Raymond mourut en 1811 ; l'Empereur Napoléon Ier donna son accord pour que Fontaine succède à Raymond, au Louvre et à l'Institut, et que Percier siège aux côtés de Fontaine dans cette noble Assemblée. Ainsi sont réunis, en cette nouvelle occasion, les deux amis Percier et Fontaine, que seule la mort séparera ; Percier disparaîtra le premier en 1833, à l'âge de soixante-quatorze ans. En dehors de son rôle de créateur, d'animateur et d'artiste, Fontaine avait été un éminent serviteur de l'Etat. Il présida jusqu'à quatre-vingt-dix ans le Conseil Général des Bâtiments Civils, fâcheusement supprimé il y a quelques années. C'est en sortant d'une séance agitée, que le Maître, tout à ses réflexions, fut renversé, rue du Bac, par un cabriolet. Cet accident regrettable devait entraîner un an plus tard, en 1833, la mort, à quatre-vingt-onze ans, de ce grand architecte qui influença profondément la vie française pendant un demisiècle.


Nous ne nous étendrons pas sur la vie de ses quatre successeurs, Gilbert, Abadie, Diel, Alfred Normand, pour mettre l'accent sur les deux derniers disparus : Victor Laloux élu en 1905 et Charles Lemaresquier, élu en 1938, pour succéder à son Maître. Ces deux personnages d'exception, d'une impressionnante dimension, à la fois très grands architectes et éminents professeurs, ne peuvent, semble-t-il, être évoqués séparément tant leur vie, leur activité, leur pensée ont été intimement liées. Tout d'abord, et c'est là une remarque encourageante, il apparaît qu'une longévité particulière est attachée à ce VI ème fauteuil : Fontaine, quatre-vingt-onze ans ; Laloux, quatre-vingt-sept ans ; Charles Lemaresquier, cent deux ans. Il y a eu neuf titulaires au fauteuil VI en l'espace de cent soixante-dix-huit ans, alors qu'en moyenne il y a eu dix à dix-huit titulaires pour les autres fauteuils. En date, le premier de ces deux géants, immenses par leur taille et leur rayonnement personnel, est Victor Laloux, un homme de la Loire, né à Tours le 15 novembre 1850.

Il est élevé dans sa ville natale où il fait de très belles études scolaires qui sont couronnées par le Prix d'excellence, dans sa seizième année. Très curieux de tout, notamment de la nature et de voyages, son orientation définitive sera toutefois influencée de manière déterminante par l'ami de sa famille, tourangeau comme lui, Jules André, jeune professeur, architecte déjà renommé. Laloux est tout naturellement séduit par ce jeune Maitre et décide de « monter» à Paris, tenter sa chance à l'Ecole des Beaux-Arts où, après une courte préparation, il est reçu, et entre à l'Atelier André, en octobre 1869. La réputation de l'Atelier André est déjà grande et elle ne cesse de s'étendre. Laloux y est un des élèves les plus distingués. Il fait un premier concours de Rome en 1873 ; son projet est très remarqué, mais n'obtint pas de prix. C'est là un échec provisoire qui, loin de le décourager, lui donne une force accrue pour l'étude et la lutte. Cette attitude, haute et forte, face à la vie, lui apporte la récompense digne de son effort et de son talent : le premier Grand Prix, en août 1878, sur un remarquable projet de cathédrale. Alors, c'est le séjour à Rome, et les travaux du pensionnaire sont partagés entre la visite de l'Italie, et la rêverie personnelle ; puis c'est le séjour en Grèce et en particulier dans la plaine d'Elide où il se fixera pour travailler dans le calme et la solitude d'Olympie.
De cette période sortira son envoi majeur, la reconstitution de l'Altis d'Olympie, qui remporte la médaille d'honneur du Salon de 1885. De retour de Rome, Laloux s'est fixé à Paris où l'éminent artiste avec sa charmante et ravissante jeune femme reçoivent beaucoup. Nombreux sont ceux qui sont attirés par le charme de leur accueil. Jules André, son Maître, meurt brusquement en 1889, de la grippe espagnole, laissant à Laloux le plus bel atelier d'architecture qui soit à l'Ecole des Beaux-Arts. Il semblait tout naturel que Laloux soit effectivement le successeur d'André, puisque celui-ci le voulait et que les élèves eux-mêmes n'envisageaient pas une seconde qu'il put en être autrement. Folle jeunesse! C'était compter sans les rigueurs des règles établies, des préséances tenaces, et l'épaisseur des dossiers administratifs. Tout cet arsenal fut si bien mis en batterie, que Laloux n'eut qu'à retirer sa candidature, pour laisser la place, bien sûr, à quelqu'un qui n'était pas souhaité. Alors se produisit une réaction, banale aujourd'hui, quoique fort peu plaisante, mais qui n'était pas concevable en cette année 1889 : les élèves quittèrent l'Atelier André, prirent la rue et, comme un essaim d'abeilles s'élançant autour de leur Reine, se fixèrent dans l'atelier libre de Laloux. C'était pour le Maître et ses élèves courageux, un singulier combat qui s'engageait car il est à peine besoin de préciser que l'aventure était regardée sans la moindre indulgence par les Maîtres des autres ateliers.
Il fallait que la valeur de ce nouveau venu s'affirme au plus tôt, par une action d'éclat. La fortune décida de sourire comme toujours, aux audacieux: le premier Grand Prix est donné à l'atelier Laloux, en 1890 avec le projet d'Emmanuel Pontremoli. Du même coup, tout naturellement, les adversaires de la veille deviennent les amis les plus chers, les plus sûrs, les plus solides; les plus grands architectes sont, bien entendu, tous là. A cet instant, Laloux a quarante et un ans. Il aborde la période de sa vie professionnelle où il construira :

- La Basilique Saint-Martin-de-Tours, achevée en 1924, considérée par lui comme son meilleur ouvrage ;
- L'Hôtel de Ville de Tours, inauguré en 1904 ;
- La Gare d'Orsay, réalisée en 1900 ;
- La Gare de Tours ;
- L'Hôtel de Ville de Roubaix ;
- Le Crédit Lyonnais, rue du 4-Septembre, à Paris.

Une si impressionnante carrière d'architecte ne laisse pas en arrière, pour autant, et même loin de là, la charge écrasante pour tout autre que lui de la conduite de son atelier d'où sortiront une pléiade d'architectes éminents, Grands Prix de Rome ou non, français ou étrangers, qui essaimeront en France et au-dehors, forts de cet enseignement incomparable. Parmi ces êtres comblés je me permettrai de citer Camille Lefevre, Albert Ferran et notre éminent confrère Jacques Carlu, premier Grand Prix de Rome, en 1919, pour le Palais de la Ligue des Nations à Genève. Bien entendu, les honneurs les plus rares ont été décernés à Laloux, et sa vie s'est achevée à la hauteur d'une destinée unique, entouré par tous ceux qui l'aimaient d'une affection profonde.

Parmi eux, dans ce « Salon Laloux» se trouvait, à une place d'honneur, Charles Lemaresquier. Peut-être a-t-on pensé, dans les quelques minutes qui viennent de s'écouler, que l'évocation des personnages si différents les uns des autres, précédant Charles Lemaresquier, n'était pas opportune, quelqu'intérêt que ceux-ci présentent, André et Laloux en particulier. Personnellement, je ne le crois pas, et il m'apparaît tout au contraire, que si mon éminent prédécesseur possède à un degré exceptionnel sa physionomie propre et personnelle, une partie fort importante de sa formation, de sa vie est intimement liée à celle de Laloux. D'ailleurs, et pour me trouver une excuse qui me rassure, je crois bien que mon prédécesseur lui-même m'approuverait d'avoir, avant d'évoquer sa mémoire, rappelé au souvenir de chacun d'entre nous les traits majeurs de Laloux, son Maître qu'il respectait tant.

Charles Lemaresquier est né à Sète, le 16 octobre 1870, en même temps que la IIIe République, exactement dans la semaine qui suivit le départ du ballon de Gambetta pour Tours. - (Déjà le contact avec Laloux. ) Cette terre méditerranéenne où il n'est pourtant pas resté si longtemps, le marqueront à jamais, et le soleil de Sète, la lumière, la chaleur, le miroitement de la mer, lui manqueront toujours à Paris. Chaque fois qu'il en aura l'occasion, Charles Lemaresquier ira se réchauffer à son soleil méridional. Il était le fils de Louis Lemaresquier et d'Antoinette Gracia, ménage d'artistes, lui peintre, et elle fort musicienne. Après quelques années passées à Sète, la famille s'installe à Paris où Charles Lemaresquier fréquente l'école primaire. Très désireux de se rendre utile à la famille, il va souvent faire des courses pour son Père. C'est ainsi qu'un jour, le jeune Charles Lemaresquier, âgé seulement de douze ans, apporta chez l'éditeur Choudens un projet d'affiche dessiné par son père pour le « Tribut de Zamora».Ce travail fut, sans ménagement, corrigé au crayon rouge par l'éditeur, en présence du prestigieux compositeur Gounod. Charles Lemaresquier fut chargé de remporter l'esquisse retouchée et de la présenter, ainsi transformée, à son père dont, sans doute, il pressentait le courroux. Il ne se trompait pas car le père, irrité, prononça des paroles fort peu aimables à l'égard de Gounod qui ferait mieux, selon lui, d'améliorer sa musique et de laisser les autres donner libre cours à leur art. Mais tout s'apaise, même les colères, et celles de Louis Lemaresquier aussi. Il tint compte des corrections, fit autre chose et reconnut que le nouveau projet était meilleur : c'est bien la marque des gens intelligents.

Très actif, déjà dynamique au plus haut point, Charles Lemaresquier entre chez l'architecte Morsan comme garçon de bureau, mais un garçon de bureau qui dessine parce que cela lui plait. C'est une particularité quasi familiale, car elle se retrouvera à toutes les générations. Un jour de « charrette », il compose des culs-de-lampes, si bien, que le patron les remarque, les apprécie, et persuade ce garçon de bureau que ce n'est pas là une fin en soi. Il lui suggère de se diriger vers les Beaux-Arts, conseil que suit immédiatement Charles Lemaresquier. Travail, intelligence, confiance intérieure, désir de vivre, font tout de suite merveille et Charles Lemaresquier, poussé par son vent est reçu à l'Ecole des Beaux-Arts, et il entre chez André en 1888. Là, ses dons ne sont pas longs à se manifester. Mais, en 1890, après la mort brusque d'André et le départ de Laloux, à qui la succession avait si injustement échappé, Charles Lemaresquier, avec ses nombreux camarades, suit celui qui est désormais son nouveau Patron, dans l'atelier qu'il vient de fonder. Laloux y accueille Charles Lemaresquier avec chaleur; il lui manifeste un intérêt qui se transformera en estime, en confiance et en affection qui ne faibliront jamais.
Ses succès sont remarquables:
- en seconde classe : deux premières mentions ;
- en première classe : sept médailles et le Prix Chenavard ;
- deux fois logiste.
Comme premier contact avec le concours de Rome où il devient logiste à vingt-quatre ans, Charles Lemaresquier se mesure à de solides adversaires. Le résultat ne fut pas sanctionné par une récompense. Charles Lemaresquier réaliste, décide de se lancer dans la vie pratique, désireux d'acquérir une sécurité matérielle lui permettant de fonder sa propre famille, tout en n'abandonnant pas, pour autant, cet atelier Laloux, auquel il est (inconsciemment peut-être) profondément attaché.

Il se marie en septembre 1900 avec Mademoiselle Germaine Ribaucourt, fille d'un brillant mathématicien. Il aura quatre enfants : Jacques, ingénieur distingué et qui, hélas n'est plus de ce monde ; les trois autres sont aujourd'hui parmi nous : Noël, notre éminent confrère, Pierre, savant et remarquable professeur, et Mme Michel Debré, que je voudrais saluer respectueusement, mais à qui, hélas, je suis contraint de tourner le dos, pour le moment du moins. Charles Lemaresquier fait son diplôme, mais il continue à suivre passionnément les corrections de Laloux qui lui confie la Direction de son atelier d'admissionnistes, véritable pépinière des élèves qui auront l'honneur et la chance de recevoir l'enseignement de Laloux; distinction plus rare encore, le Maître autorise bientôt l'élève Charles Lemaresquier à mettre son nom à côté de celui du Patron : l'atelier Laloux-Lemaresquier est né.

Désormais le fait Laloux-Lemaresquier existe ; c'est une réalité. Cette collaboration se manifestera sur deux plans : la profession et l'enseignement, soudés l'un à l'autre par un ciment délicat mais d'une force indestructible, la confiance réciproque faite d'affection filiale. Laloux aimait en effet Charles Lemaresquier comme un fils et le lui témoigna tout au long de sa vie. Dès 1900, Charles Lemaresquier est déjà le collaborateur précieux de Laloux qui l'a pris dans son agence où son élève participera au concours pour la Gare d'Orsay. Il sera d'ailleurs chargé comme premier inspecteur, de suivre les travaux d'exécution de ce célèbre ouvrage. Cette activité ne l'empêche nullement de penser à sa carrière personnelle, qui sera d'une importance hors du commun. On doit citer, notamment :

- Le Siège central de Félix Potin à Paris ;
- Le Cercle Militaire, place Saint-Augustin à Paris ;
- L'Hôtel et l'Imprimerie des Journaux officiels, rue Saint-Saëns ;
- Le Palais Berlitz ;
- L'Hôtel de l'Agence Havas ;
- L'Ecole vétérinaire à Toulouse ;
- L'hôpital Sainte-Anne ;
- L'Ecole des mécaniciens de la Marine à Saint-Mandrier ;
- La Gendarmerie maritime à Toulon.

Cette longue liste d'œuvres importantes va de pair avec l'activité remarquable au service de l'Etat. En effet, Charles Lemaresquier est successivement : Architecte en chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux ; Architecte en chef du Domaine de Rambouillet ; Architecte en chef des Ministères de la Marine, de l'Education Nationale, de l'Agriculture. Il représente, de manière très remarquée, la France, au jury du concours pour la construction du Palais de la Société des Nations. En même temps, il se passionne pour la vie du pays, dont il suit l'évolution avec un constant intérêt et une parfaite connaissance, grâce à son amitié profonde qui le lie à Aristide Briand, qu'il rencontre, presque chaque soir.

Ces services lui vaudront les plus hautes distinctions parmi lesquelles la Grand-Croix de la Légion d'honneur, dignité exceptionnelle dont a été honoré aussi Charles Garnier. Il entre à l'Institut en 1938, pour s'asseoir dans le fauteuil du Maître Victor Laloux. Pour en revenir à 1900, la Gare d'Orsay terminée, et malgré le dynamisme déjà fort orienté de Charles Lemaresquier, Laloux exhorte son élève et précieux collaborateur à concourir à nouveau pour le Prix de Rome. Comme on ne pouvait résister à un tel tyran, dont le charme était une arme redoutable qu'il maniait à merveille, Charles Lemaresquier tenta sa chance. Le deuxième second Grand Prix couronna son effort la même année, sur un projet d'établissement thermal. Mais, si j'ose dire, le ver était dans le fruit. L'enseignement de Jules André, communiqué à Laloux, se transmet à Lemaresquier qui, poussé par son feu intérieur, et sa soif d'enseignement, fonde son propre atelier, rue du Petit Pont. Dans l'existence, tout ne va pas toujours comme on en a décidé et c'est ainsi qu'un beau matin de printemps, le Maître invita l'élève rue de Solférino et lui dit simplement ceci : « Mon cher Ami, j'ai décidé de prendre un associé qui, par la suite, sera mon successeur. Je tiens à ce qu'il soit auprès de moi et assure la véritable continuation de la doctrine de mon Maitre Jules André. » Et il conclut : « Je remets entre vos mains ce que j'ai de plus précieux, l'enseignement. » Personnellement, je trouve cette dernière phrase magnifique par sa simplicité et son désintéressement. Et c'est vraiment, à cet instant, que commence cette période de la vie où le destin des deux hommes est profondément et intimement lié, jusqu'au jour où, Laloux disparu, Charles Lemaresquier continuera, seul, la course qui le conduira à la plus brillante réussite, à la consécration exceptionnelle, et à tous les honneurs.

Comment, dans une vie professionnelle, administrative, diplomatique, d'une telle richesse et à un niveau si élevé, peut-il y avoir place pour une autre activité
Assurément, pour le commun des mortels, et même pour les Immortels, on ne voit pas de solution raisonnable à cet impossible problème, sauf si on se nomme Charles Lemaresquier. En effet, il y a quelques instants, j'évoquais la stature hors série de ces deux hommes, leur santé magnifique, presque insolante, leur goût de la vie et, par là, leur dynamisme irrésistible. Dans de pareilles conditions, pourquoi Charles Lemaresquier n'aurait-il pas, lui, la possibilité et le pouvoir de consacrer à l'enseignement un temps très long. C'est ce qu'il fit, à un degré rarement atteint, et avec la plus grande aisance, passionné comme l'était Laloux, ne connaissant ni trève ni relâche, ayant toujours sur lui des carnets où sont notées toutes ses pensées concernant tel ou tel projet, tel ou tel élève, contact permanent entre le Patron et ses disciples. Comment s'étonner que, dans un tel climat, un atelier dirigé de si magnifique manière, ne connaisse les plus grands succès, sinon toutes les réussites! Je n'en veux pour preuve que l'impressionnant palmarès don. il ne peut être, ici, rappelé que l'essentiel, tant la liste en est longue.

D'abord, l'atelier Laloux-Lemaresquier remporte quatorze premiers Grands Prix de Rome, dont celui de notre honoré confrère Carlu. En tout, sauf erreur excusable, je pense, devant une si magnifique moisson, trente-six récompenses au Concours de Rome, entre 1900 et 1937, année où notre éminent confrère Noël Le Maresquier obtint le Premier Second Grand Prix. Bien entendu, pendant la même période les récompenses affluent à propos des concours habituels de l'Ecole des Beaux-Arts. Ensuite l'atelier Charles Lemaresquier, dès 1938, continue sa trajectoire quasi impériale. Entre 1938 et 1967, année qui sonne, hélas, le glas du Concours de Rome, quatorze récompenses sont obtenues, dont onze Premiers Grands Prix, les trois derniers étant attribués à des élèves de Noël Le Maresquier. Parmi ces heureux et prestigieux lauréats, nous trouvons notre confrère Jean de Mailly, Premier Grand Prix en 1945. A l'époque où j'étais à l'Ecole des Beaux-Arts, l'élève de mon très regretté Maitre Expert, un de nos éminents confrères, nous avions le respect, la crainte, pas toujours aimable, de cet atelier, si friand des récompenses les plus enviées, et avec lequel le combat était singulièrement dur. Et puis, je savais que le Patron, Charles Lemaresquier, avait une grande réputation ; à la fois adoré et redouté ; mais je ne l'avais jamais vu. Cependant, je subissais l'influence de cette renommée exceptionnelle qui ne peut être le fait du hasard mais bien l'expression d'une réalité.

Il me parait que, pour des élèves, la dimension, l'autorité, le rayonnement du Patron sont des éléments fondamentaux qui sont nécessaires à tout disciple pour que sa croissance, son épanouissement se réalisent dans la paix intérieure, dans la confiance, donc à l'abri du doute, de l'inquiétude même, source de toutes les contestations et de toutes les souffrances. Or Laloux d'abord, puis Laloux avec Charles Lemaresquier (son élève préféré) et enfin Charles Lemaresquier seul, ont été des professeurs d'une taille exceptionnelle, et d'un rayonnement incontestable et incontesté. C'est maintenant Noël Le Maresquier qui maintient, dans les difficultés du moment présent, sous la meilleure forme possible, cet extraordinaire héritage. Laloux et Charles Lemaresquier étaient tous les deux successeurs d'André, du Père André, comme on disait alors, et dont l' enseignement est resté célèbre. Jules André était Membre de l'Institut depuis 1884, et, pendant vingt ans, presque de tradition, le Premier Grand Prix était comme réservé à son atelier. Sur une voie tracée de si brillante manière, Laloux et Lemaresquier ont transmis le message reçu, sans rien en changer de son esprit, mais en l'adaptant au rythme des années. Il y eut une telle unité dans leur pédagogie, entre 1900 et 1968, que cette période correspond, en fait, à l'apothéose d'une doctrine et d'un style. A tel point que les deux Maîtres, dans le cœur des élèves, forment un tout, une seule personne. Le mot « composition», avec ses lois, reste encore associé à cette exceptionnelle équipe de Patrons et de Lauréats du Concours de Rome.

Cette époque a profondément marqué la corporation, non seulement en France, mais dans maints pays étrangers, et notamment aux Etats-Unis. Il y avait là, un état d'esprit, une réalité, une force indiscutée, qui se sont imposés pendant presque deux tiers de siècle. Malheureusement, à partir de 1968, brusquement, un ensemble cohérent d'idées, de goûts, allait s'affronter avec des conceptions diamétralement opposées, au point que tout allait devenir différent, avec des rivalités, véritablement mondiales. Les tendances de France et de Paris allaient subir l'assaut brutal d'un monde en mouvement dans un sens contraire, venant de Suède, de Lithuanie, d'Allemagne, d' Autriche, de Suisse, d'Italie, des Etas-Unis, du Brésil et d'ailleurs. Il s'agissait là, d'un raz de marée avec les données nouvelles de la technique, du « design » et surtout un goût violent de la jeunesse pour les novations sectaires, qui allait porter un coup terrible à tout ce qu'on appelait « les traditions greco-latines ou classiques ». Depuis 1968 jusqu'à ce jour, c'est-à-dire depuis cinq ans, où en est-on? Où en sont, dans leur formation, ceux qui auront à bâtir, donc à façonner le visage de la France de demain, ou d'ailleurs si on les y invite, comme les pays étrangers n'ont pas manqué de le faire à la fin du siècle dernier et au début du nôtre ?

De louables efforts ont assurément été faits pour améliorer, pour changer l'enseignement de l'Architecture, dans son esprit, dans son fond, dans sa forme. Pour avoir le champ libre, et n'être gêné par aucune contrainte, tout ou à peu près, a été rasé, rien n'a été gardé. Etait-ce sage ? Tout était-il mauvais ? Je ne le pense pas. Tout est-il parfait maintenant ? Les élèves sont-ils satisfaits ? Il n'y paraît pas, et j'aurai garde de porter un jugement, ni d'élever une critique même la plus légère, car je crois qu'il n 'y a peut-être pas de métier qui soit aussi beau, mais aussi difficile, qu'il s'agisse de son apprentissage ou de sa pratique. Mais, de toute manière, et quelles que soient la forme, la nature de l'enseignement de l'Architecture, il faudra bien aboutir au moment où les techniciens - qu'ils soient architectes, dessinateurs, ingénieurs, constructeurs - se trouveront devant une feuille blanche, et un programme; alors il devra en sortir une œuvre qui sera de l'architecture, bonne ou mauvaise. Celle-ci pourra être de belle qualité si elle est pensée et étudiée par des techniciens ayant l'esprit élevé, aidés et confortés par des Maîtres d'ouvrages, animés des mêmes soucis. Elle sera mauvaise si ces conditions ne sont pas réunies. Or, l'architecte, que je voudrais toujours à un haut niveau, à condition qu'il en soit digne, devrait, lorsqu'il est parvenu à un certain échelon, prendre une singulière importance et devenir le bras droit de l'Etat.

Ces réflexions sont, je crois, dans les esprits. Je n'en veux pour preuve que les lignes remarquables, dues à l'intelligence, à la hauteur de pensée, à la vivacité de plume d'un éminent confrère que je nommerai tout à l'heure. Voici comment il s'est exprimé : « Nous sommes, nous architectes, non seulement des créateurs de formes, mais aussi des pourvoyeurs d'idées, et c'est d'idées que la France d'aujourd'hui a besoin. Qu'attend l'Etat pour comprendre que la France de demain passe par nos crayons ? Nos rêves sont à la disposition de nos contemporains : il dépend d'eux d'en faire une réalité. Regardez! Les Cathédrales sont encore debout, elles brillent sur la Cité, elles s'enracinent dans les entrailles de notre sol et, malgré les blessures, traversent les guerres le front haut. Elles sont l'image vivante et vibrante d'une Société française, et de son essor. Ici, chacun a travaillé à sa place, je dis bien travaillé, sans uniforme, et sans diplôme ; ici tout s'est fondu dans l'œuvre et les noms propres ont disparu.Mais nous savons qu'elles n'ont pas été élevées par des esclaves. Oeuvre d'une société organique, la Cathédrale est l'image de ce que peut bâtir notre peuple lorsqu'il abandonne le marécage pour s'élever au-dessus de lui-même, lorsqu'il est fédéré par un grand dessein. »

C'est en ces termes que s'exprimait Henry Bernard, le 23 octobre 1968, lorsque, répondant au Président Julien Cain, il faisait l'éloge de Jean Dupas. Ces lignes sont, en elles-mêmes, si claires, si justes, issues d'une pensée si noble qu'elles peuvent, qu'elles doivent être redites, tant leur réalité reste vivante et puissante. Que mon ami Henry Bernard m'excuse de lui avoir emprunté ses si belles réflexions qui m'ont vivement impressionné et rempli d'aise. A mon sens, de tels avis, qui sont presque des préceptes, devraient être des règles d'or de la pensée, pour nous, hommes de notre époque hélas troublée et ô combien changeante! mais pas toujours vers le haut, ni vers le meilleur.

Or, dans notre monde d'aujourd'hui où tout est contesté, où les valeurs les plus sûres et depuis toujours respectées sont l'objet des pires attaques ou de la risée générale, nous risquons de nous retrouver isolés et solitaires dans un champ de ruines si les véritables forteresses, celles des idées, de la manière de penser, du comportement, du caractère, qui constituent l'aristocratie de l'esprit, ne sont pas âprement défendues et sauvegardées intégralement. Si une telle attitude est adoptée et tenue, nous serons à même d'approcher, d'étudier et de résoudre les problèmes nouveaux, quels qu'ils soient, avec la lucidité qui convient et la hauteur intellectuelle indispensable. Alors l'avenir pourra être regardé avec confiance.

 

retour-2.gif (1132 octets)