INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. René CLEMENT
(1913-1996)
par
M. Gérard OURY

Lue à l’occasion de son installation comme membre de la Section des Créations artistiques dans le Cinéma et l'Audiovisuel
SEANCE DU MERCREDI 1er MARS 2000

 

Réponse improvisée par Monsieur Gérard Oury au texte d'accueil de Monsieur Pierre Schœndœrffer, et avant qu'il ne passe la parole à Monsieur Jean-Paul Belmondo afin qu'il lise à sa place l'éloge de Monsieur René Clément, son prédécesseur à l'Académie des Beaux-Arts.

 

Messieurs les Premiers Ministres,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Maire de Paris,
Monsieur le Chancelier, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, Mes chers confrères,
Mesdames et Messieurs,

Je n'ai pris connaissance du touchant discours par lequel Pierre Schœndœrffer vient de m'accueillir sous la Coupole qu'à cet instant, en même temps que vous. Je vais donc improviser une courte réponse avant que soit prononcé l'éloge de mon illustre prédecesseur, le grand cinéaste René Clément.

Les valeurs qu'a évoquées Pierre Schœndœrffer sont les miennes : l'amour, la famille, le travail, l'amitié. Je ne parlerai pas de mon travail. L'amour et la famille ne font qu'un, et l'amitié est indissoluble de la reconnaissance. Que Jacqueline Pagnol ici présente soit donc remerciée. Je suis arrivé ici il y a une heure, enveloppé dans la cape d'académicien de son époux, Marcel Pagnol, un des hommes que j'admire le plus au monde, écrivain au style inimitable, parce qu'éblouisssant dans sa simplicité, immense dramaturge, homme de théatre, grand cinéaste, et même homme de sciences, la tête perdue dans les étoiles. Cette cape, Madame Pagnol me l'a fait tenir il y a quelques jours. C'est pour moi un inestimable cadeau dont je tiens à la remercier du fond du cœur.

Pierre Schœndœrffer a parlé des femmes de ma vie. Ma mère, ma grand-mère, toutes deux m'ont élevé tendrement. Ma première femme, Jacqueline Roman fut l'amour de mes vingt ans, et la mère de ma fille. Ce furent les amours tumultueuses de la jeunesse et ces années furent tout à la fois angoissantes et exaltantes.

Michèle Morgan, ce personnage mythique avec lequel je marche depuis plus de quarante ans la main dans la main est aussi belle intérieurement qu'extérieurement. Elle est animée d'un immense talent et d'une simplicité presque exagérée. Quand je dis qu'elle me tient par la main, c'est non seulement vrai moralement mais aussi physiquement, parce qu'ayant perdu depuis une année la vision d'un œil et ne voyant guère de l'autre, elle me remorque, me tire, me pousse, me prévient du ridicule que serait pour moi de rater une marche, ce qui se termine en général par un fou-rire. Mais quoi de plus merveilleux que de rire d'un grand malheur?

Danièle enfin, Danièle Thompson, à laquelle je suis lié biologiquement et intellectuellement, et qui outre son talent m'a donné une superbe descendance. La femme dit-on est l'avenir de l'homme, elle fut mon passé, elle est mon présent et sera peut-être encore un petit morceau de mon avenir.

Ma mère Marcelle Oury m'a non seulement donné la vie, mais elle me l'a sauvée plusieurs fois, durant les heures noires de l'Occupation, par sa lucidité, sa clairvoyance, son esprit de décision. Comment donc à vingt ans aurions-nous pu imaginer les horreurs qui se préparaient dans notre beau pays, avec la complicité active, la collaboration honteuse du Gouvernement de Vichy?

Mariée très jeune au grand violoniste Serge Tennenbaum, elle en avait divorcé rapidement et tout de suite le problème s'était posé : « Comment vais-je gagner ma vie, celle de ma mère et de mon petit garçon ? » Le temps n'était pas à la parité homme-femme, mais avec un instinct très sûr, elle se trouva rapidement dans la mouvance du grand couturier Paul Poiret, l'homme qui avait libéré le corps des femmes de leur prison : corsets, baleines, balconnets, lacets. Il polarisait autour de lui une pléïade d'artistes dont ma mère fit la connaissance en publiant avec Poiret « L'annuaire du luxe de Paris ». Y participèrent André Derain, Dunoyer de Segonzac, Foujita, Raoul Dufy. Poiret avait demandé à ce dernier de réaliser pour lui les superbes aquarelles qu'il envoyait à Lyon chez le soyeux Bianchini Ferrier, lequel lui retournait d'admirables tissus, et les parisiennes se promenaient ainsi, suprêmement élégantes, dans des Raoul Dufy. C'est ainsi que ma mère va devenir amie pour la vie de Raoul Dufy et de son épouse Emilienne. Nous sommes en plein dans les années folles, et je devais avoir cinq ou six ans lorsqu'eu lieu à Paris l'exposition des Arts Décoratifs. Paul Poiret avait amarré aux quais de Seine trois péniches sublimement décorées, « Amours, Délices et Orgue ». Il y donnait des fêtes somptueuses où l'on m'amenait malgré mon jeune âge. Comme tous les enfants, j'adorais me coucher tard. Feux d'artifices, cadeaux, on passait d'une péniche à l'autre et les mannequins de Poiret et leurs cavaliers dansaient le blackbottom, le charleston, au son d'orchestres « vrai ou faussement nègres ». J'en demeure encore aujourd'hui ébloui. Au printemps suivant nous partîmes pour Deauville par la route de quarante sous dans l'HispanoSuiza écossaise de Paul Poiret. Cette immense décapotable était peinte à la manière d'un plaid, et le moins qu'on puisse dire, est qu'elle ne passait pas inaperçue. Ses occupants non plus. Outre Paul Poiret et son chauffeur en livrée blanche, nous voyagions avec Foujita et sa resplendissante femme Yuki, plus tard l'épouse puis la veuve de Robert Desnos. Lui frange épaisse, grosse lunette d'écaille, petite moustache et boucle d'oreille, elle si belle que même à mon âge j'en demeurais bouche bée.

Tout de même, la route de quarante sous j'en avais un peu peur car quelqu'un avait raconté devant moi qu'un crime abominable y avait été commis pour la somme de quarante sous, c'est à dire deux francs. Quelques années plus tard, je devais avoir une dizaine d'années, à la belle saison ma mère m'emmenait à la Coupole. Oh non pas celle-ci, celle de l'Institut, le café la Coupole boulevard du Monparnasse. A l'heure de l'apéritif, alors que les arbres bourgeonnaient et qu'il faisait nuit très tard, les ateliers de la rue Campagne- Première déversaient leur plein d'artistes vers le Select, le Dôme, la Coupole. Certains sentaient encore l'essence de térébenthine, d'autres avaient gardé leurs blouses tachées aux couleurs des tableaux qu'ils avaient peints dans la journée. Les tables se faisaient, se défaisaient, ils se chamaillaient, exposaient leur point de vue sur l'art, buvaient sec, moi je sirotais ma grenadine. Les conversations me passaient au dessus de la tête sans que je me rendisse compte qu'elles me marquaient pour la vie. Et soixante-huit ans plus tard, ces images me revinrent fortement à l'esprit lorsque Pierre Schœndœrffer rencontré lors d'une réception chez Ledoyen vint à moi et me demanda si cela me séduirait, m'intérresserait de poser ma candidature à l'Académie des Beaux-Arts. Bien sûr que d'emblée, la proposition me séduisit, car pardonnez moi la comparaison, mais d'une coupole à l'autre, il s'agissait à nouveau d'une assemblée d'artistes : peintres, sculpteurs, graveurs, musiciens, architectes, sans compter les membres libres, grands couturiers, mimes, chorégraphes, mécènes, tout ce monde travaillant ensemble et constituant une des cinq académies qui composent l'Institut de France. Pour ce qui est de la section dite des créations artistiques dans le cinéma et l'audiovisuel, nous ne sommes pas nombreux : Pierre Schœndœrffer, Roman Polanski et moi. Mais nous n'allons pas tarder à nous étoffer puisque nous disposons de deux fauteuils vacants et que nous allons élire pour y prendre place deux cinéastes de grande valeur. Nous serons cinq et bientôt six, de quoi faire du bon travail en faveur du cinéma français, du jeune cinéma français.

Un flash-back à présent, comme nous disons dans notre jargon cinématographique. Lorsque je fus élu il y a un peu plus de deux ans à l'Académie des Beaux-Arts et que je vins visiter les admirables lieux où nous nous trouvons aujourd'hui, une des premières personnes que je rencontrai fut Jean Cardot, le grand sculpteur qui fit de ses mains la puissante statue en mouvement de Winston Churchill qui trône à présent au Cours la Reine. Il travaille maintenant sur la statue du Général de Gaulle - laquelle manquait bien à Paris- et qui sera érigée sur les Champs- Elysées, non loin de la statue de Georges Clémenceau. Cardot me proposa de venir visiter son atelier, ici même dans les locaux de l'Institut de France. J'ai toujours adoré me rendre dans les ateliers d'artistes, et je pénétrai derrière lui dans un local bourré d'ébauches dont celle de la statue de Churchill dont je viens de vous parler. Et soudain Jean Cardot laissa tomber une phrase qui me saisit : « Sais-tu, me dit-il, que cet atelier fut celui de Paul Belmondo? » Et il rouvrit la porte sur laquelle je n'avais pas vu la plaque qui mentionnait « Atelier Belmondo ».

Paul Belmondo, bien sûr le père de Jean- Paul Belmondo, mais surtout un grand, un immense sculpteur au toucher plein de grâce, à la facture classique et puissante, allant à contre-courant des extravagances qui commencaient à se faire jour. Non pas que je sois contre l'Art Contemporain, j'en possède et leur vision me ravit au quotidien. Mais on ne peut pas dire non plus que deux morceaux de ferrailles soudés ensemble soient une œuvre d'art. Paul Belmondo n'était pas le seul à suivre droit son chemin ; une route qu'empruntaient comme lui sans s'occuper des modes Despiau, Paul Landowski et bien sûr Aristide Maillol.

L'œuvre de Paul Belmondo, je la connais. Je me suis rendu à plusieurs de ses expositions et ai découvert chez Jean-Paul les admirables dessins et sanguines qui couvrent les murs. Il y a là aussi la « Jeannette» : elle est nue, elle est en bronze, de taille humaine et j'aurais bien voulu l'acquérir. Mais jamais Jean-Paul n'accepta de me la céder, ce que je comprends. Je suis allé récemment voir une rétrospective des œuvres de Paul Belmondo à Boulogne Billancourt. Entre temps, j'avais presque perdu la vue et c'est à l'aide de mes doigts que je les ai regardées. Je parcourais les salles lorsque je tombais en arrêt devant un buste que je connaissais déjà. Il s'agissait d'une jeune femme, très jolie, et dont on sentait bien qu'elle avait été conçue avec amour. Il s'agissait du buste de Madeleine Belmondo, l'épouse du sculpteur, la mère de ses enfants. J'osai l'éffleurer du bout des doigts et la vit à cet instant mieux qu'avec mes yeux. Ce fut son grand sculpteur de père qui dit un jour à Jean-Paul, devenu une immense vedette de cinéma : « Quand exerceras-tu ton métier? » Parce que pour lui, la noblesse du métier d'acteur, c'était le théatre. Cette réflexion dut entrer si fort dans la tête de Jean-Paul que tout en continuant à tourner des films, il monta sur scène et triompha dans « Cyrano de Bergerac », « Kean », et récemment dans « Frédéric ou le boulevard du crime ».

Quant à moi, j'essayais de solutionner mon problème : j'avais écrit ou plutôt dicté, corrigé, revu, dicté à nouveau le texte de l'éloge de mon prédécesseur. Mais j'étais dans l'incapacité de le lire, même écrit très gros. C'est alors qu'une idée me vint, que je soumis à notre Secrétaire perpétuel, Monsieur Arnaud d'Hauterives. Tout de suite, il l'accepta, je le souligne, avec enthousiasme. Je décrochais mon téléphone et appelais Jean-Paul : « Accepterai-tu de lire à ma place l'éloge de René Clément, auquel je vais succéder à l'Académie des Beaux-Arts? » Spontanément il répondit oui. Mais, il y avait un mais. Jean-Paul allait partir en tournée à travers l'Europe avec « Frédéric ou le boulevard du crime », et un peu plus tard au Canada. Il a tout chambardé, les dates, les villes, les trains, les avions pour être avec moi, avec vous cette après-midi.

Jean- Paul et moi nous avons un code. C'est une blague bien sûr, mais en fin de compte, une blague plus émouvante que drôle, parce qu'il y est question d'amitié et que c'est un vers de Racine. Dans la rue, au restaurant, sur un plateau, de près, de loin, lorsque nous nous apercevons, nous nous lançons d'une voix de stentor ... Si tu veux bien Jean-Paul.

Alors de sa place, dans l'hémicycle, de concert avec Gérard Oury, Jean-Paul Belmondo déclame : « Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle... » Belmondo a bondit vers la tribune, les deux hommes s'étreignent, Gérard Oury remet le texte de son allocution à son ami fidèle, il se tient à ses côtés. Jean-Paul Belmondo lit:

L'affaire est peu connue.

Elle mérite qu'on s'y arrête.

Eût-elle connu une autre issue, je n'aurais pas l'honneur aujourd'hui de rendre hommage à René Clément. La scène se passe sur la voie ferrée entre Nice et Menton, au début de 1943. René Clément vient de se voir confier un court-métrage, assisté d'un jeune technicien qui devièndra le grand chef opérateur Henri Alekan. Beaucoup de scènes étaient filmées en s'accrochant à des endroits variés, mais toujours périlleux, de la locomotive en marche. Parfois, la caméra, placée sur le charbon du tender dépassait le gabarit autorisé. Le mécanicien se chargeait de prévenir d'un coup de sifflet de l'imminence d'un pont, d'un tunnel, ou d'un sémaphore, et l'équipeimage disposait de trois secondes pour qu'hommes et caméra se couchent précipitamment.

« Un jour », c'est Henri Alekan qui raconte,« nous nous trouvions, Clément et moi à l'avant de la machine, la caméra fixée sur la main courante qui longe la chaudière. Nous nous retenions seulement par un bras passé entre la chaudière et cette barre. Soudain, à un virage, le soleil m'éblouit. Je hurlais à Clément: « protège-moi du soleil! » Il leva la main pour faire ombre sur l'objectif. Hélas, nous passions sous un pont.
Il le heurta du bras, perdit l'équilibre et s'envola littéralement dans la campagne comme une plume chassée par le vent. Je hurlais : 'Clément est mort, il est tombé !' Le mécanicien avait vu l'accident, mais la machine, lancée à grande vitesse, ne pouvait s'arrêter net. Après une marche arrière, la locomotive stoppa près du pont. Un petit champ d'oliviers bordait la voie. \
Je m'avançai, cherchant un corps disloqué. Alors, j'aperçut Clément allongé, bien ficelé dans sa parka. Stupéfait, je le vis se redresser avec difficulté, s'asseoir, regarder autour de lui. Et d'une faible voix, il me dit: ' Où est ma montre ?' ».

Dieu merci, René Clément n'était pas mort : il faisait une entrée tumultueuse dans la carrière.

Et ici, maintenant, c'est le jour de penser à lui, l'heure de parler de lui, le jour et l'heure de rendre hommage à René Clément, grand cinéaste, à René Clément cinéaste français. Son enracinement dans notre culture et dans notre histoire est avéré, par l'importance si considérable qu'occupent, dans son œuvre, les six films qu'il a consacré à la France en guerre, douloureuse, meurtrie, combattante. En effet, le grave accident que j'évoquais tout à l'heure (René Clément soigna plusieurs semaines ses multiples blessures) se produisit sur le tournage d'un petit documentaire «Ceux du rail» qui mit littéralement René Clément sur les rails de ce qui allait devenir son premier long métrage, le grand prix de la mise en scène au premier festival de Cannes en 1946, cette fameuse «Bataille du rail» qui demeure sans doute le plus beau témoignage porté par le cinéma sur la résistance. Vingt ans plus tard, devenu metteur en scène d'une autre dimension, il concluait cette saga de la France occupée et libérée par un film, lui aussi d'une autre dimension, le non moins fameux «Paris-brûle-t-il? ». En chemin, « Le père tranquille », « Les maudits », l'extraordinaire « Jeux interdits », sous d'autres lumières, avec d'autres objectifs, confirmaient l'attachement de René Clément pour cette période si complexe de notre histoire. Sans oublier, bien entendu,« Le jour et l'heure» auquel je faisais allusion il y a un moment, cette traversée dramatique de la France occupée par un aviateur américain, dont j'ai donné en quelque sorte le contrepoint comique avec ma bonne vieille « Grande vadrouille ».

J'ai un peu bousculé la chronologie. Mais il m'a paru légitime, au moment d'examiner la carrière de mon grand confrère, de mettre d'abord en évidence le thème central auquel René Clément consacra un tiers de ses films. Reprenons maintenant le fil d'une vie.

Le père de René Clément était architecte et avait décidé que son fils le serait également. Celui-ci fit donc ses études d'architecte, sans grand enthousiasme mais non sans profit : il fut toujours, pour les décors de ses films, un maître d'œuvre exigeant et inventif. Et quand on voit comment sont construits ses meilleurs films, on sent que l'architecte chez lui complétait le metteur en scène. Son père avait fait une grave erreur : offrir à son fils, quand il eut six ans, un appareil de projection pour enfants. La magie des images fit son office. Son emprise ne devait jamais plus se démentir.

A 18 ans, René Clément, excellent dessinateur, réalise, tout seul, image par image, un dessin animé « César chez les gaulois» qui annonce en quelque sorte Astérix. Sorti des beaux arts, il s'intéresse au music-hall et devient le gagman d'un jeune artiste de variété : Jacques Tati. Ensemble, ils réalisent un court-métrage : « Soigne ton gauche ». Clément va-t-il devenir un cinéaste de films comiques? Pas vraiment car d'autres aventures l'attendent.

En 1938, à vingt cinq ans, parti en compagnie de l'ethnologue Jules Barthou, il découvre l'Arabie. Il manque d'être lynché au Caire pour avoir filmé des lieux consacrés à l'islam. Au Yémen, il dissimule sa caméra sous une djellaba : quatre jours de prison. Au sud Yémen, il est capturé par des rebelles qui menacent de le fusiller. Relâché de justesse et juché sur un âne, les mains liées derrière le dos, la tête entre les oreilles du bourricot, il raconte : « la population me crachait au visage, encore heureux de ne pas avoir été lapidé comme une femme adultère. » Cela donnera naissance à « l'Arabie interdite », un film qui annonce et prévoit les événements qui agitent aujourd'hui les pays du proche-orient.

C'est cette veine de documentaire qui permet à René Clément de perfectionner sa technique entre 1940 et 1944 jusqu'à l'exploit de « La bataille du rail ». Le réel ce sera donc le territoire de René Clément ? Pas sûr non plus, puisqu'il est au même moment, associé à « La belle et la bête ». L'univers de Jean Cocteau et de « La belle et la bête» sont aux antipodes de « La bataille du rail ». Ils ont cependant un dénominateur commun : le directeur de la photo, Henri Alekan. Sans doute, celui-ci avait-il parlé de René Clément à Jean Cocteau, qui bien qu'ayant déjà réalisé « Le sang d'un poète» et « Le baron fantôme », se trouvait devant des difficultés techniques presque insurmontables. Il lui fallait un conseiller à la réalisation. Il engagea donc René Clément et les deux hommes s'entendirent à merveille, le réaliste ne trahissant jamais le surréaliste. S'appuyant sur le double héritage, documentaire et poétique, de ses débuts, la carrière de René Clément va prendre son envol, avec, pour ange gardien, Bella, l'épouse du metteur en scène.

Nous ne sommes pas ici à la cérémonie des Césars (malgré la présence dans cette assemblée de mon ami Georges Cravennes). Il ne s'agit pas de voter pour le meilleur scénario, la meilleure mise en scène, la plus belle photo, le montage le plus accompli. Mais s'il y a dans l'œuvre de René Clément un film que moi je préfère, c'est « Jeux interdits» produit par Robert Dorfmann, qui remporta en 1952 et le lion d'or à Venise et l'oscar du meilleur film étranger à Hollywood après avoir été, notons le, refusé par le festival de Cannes parce que trop morbide! Ce film est un prodigieux mélange de pudeur et d'audace et comme à son habitude, René Clément en est à la fois le coauteur, le réalisateur et le monteur. Est-ce un film sur la guerre ou est-ce un film sur l'enfance? La petite Brigitte Fossey n'est âgée que de six ans et George Poujouly à peine son aîné. Dans cette histoire, tirée d'un roman de François Boyer et à l'adaptation duquel René Clément a travaillé avec Jean Aurenche et Pierre Bost, ces deux petits êtres jetés dans la débâcle reconstruisent avec leurs pauvres moyens un univers qui leurs permet de supporter le champ de mort qui les entoure.

Pour ce film, comme pour ses autres œuvres, Clément, ultra-perfectionniste, dut quelque fois faire un grand nombre de prises, c'est à dire recommencer jusqu'à complète satisfaction telle scène artistiquement ou techniquement difficile. Cela peut entraîner très loin. Ce n'est certes pas moi qui lui jetterais la pierre, car lors d'un dialogue entre Louis de Funès et Yves Montand dans « La folie des grandeurs », où seuls jouaient ces deux personnages assis face à face, j'ai refait ce plan très exactement soixante cinq fois! De quoi devenir fou, mais peut-être l'étais-je?

Chose amusante, cette maniaquerie me valut une réplique superbe, celle d'un détenu à la prison de Fresnes où je tournais en décors naturels et avec l'autorisation du ministère de la justice, une séquence de « La carapate ». Gardiens et taulards circulaient dans cette immense salle où les machinistes montaient sur le sol les rails d'un long travelling, lequel devait précéder Pierre Richard, l'avocat et Christian Bouillette, le gardien se dirigeant vers la cellule du condamné à mort Victor Lanoux tout en discutant des événements de mai 68, cadre et sujet de cette comédie. L'instant de prononcer le mot « moteur» arriva. Soudain, plus rien ne fonctionna : le chariot du travelling dérailla, le point devint flou, la caméra se mit à « bourrer» et troublés les comédiens à leur tour eurent tantôt un trou de mémoire, tantôt bafouillèrent. Dans le cinéma, nous appelons cela le « plan maudit », il y en a dans tous les films, même dans ceux de René Clément! Je repris jusqu'à huit, dix, quinze fois la scène et son dialogue sous l'œil lassé de nos spectateurs improvisés, détenus et gardiens. Finalement, j'eus satisfaction à la vingtième prise et dis à la scripte : « tirez la vingtième ». Pierre Richard se détendit en s'asseyant dans son fauteuil et l'activité reprit dans la prison. C'est alors qu'un détenu regagnant sa cellule s'arrêta, tapa sur l'épaule de la vedette et lui dit : « eh ben mon vieux, je préfère être à ma place qu'à la tienne! ». Renseignements pris, il avait encore cinq ans à tirer!

Gérard Philipe, qui fut à Londres l'interprète de « Monsieur Ripois », analysa un jour devant Pierre Billard, l'historien du cinéma, la façon de travailler de René Clément : « il fait toujours trois films en un seul, le premier à l'écriture, il réalise le second en contradiction avec ce qu'il a écrit, et le troisième film, celui qui sortira sur les écrans, est entièrement remodelé au montage, synthèse des deux premiers ». Fût-ce le cas pour « Monsieur Ripois », on pourrait le penser en voyant et revoyant le film, dont certains critiques pensent qu'il s'agit d'un des meilleurs Clément car, drame social, comédie sentimentale ou film d'humour, « Ripois » balance entre ces trois catégories sans appartenir vraiment à l'une d'elles. De quoi satisfaire tout un chacun. Quoi qu'il en soit, le film dégage un charme certain dû principalement au charisme de Gérard Philipe et à l'attraction qu'exerce sur les femmes ce français un peu minable qui chasse les petites anglaises dans les rues de Londres, tel un écossais la grouse. Ripois eut à l'accoutumé des problèmes de montage, mais le montage fût à coup sûr la passion de René Clément, le moment où il se sentait le plus libre. Relier entre eux quelques mille plans tournés dans le désordre, alterner, changer, détruire, modifier, reconstruire, peut être ce goût lui venait-il de sa formation d'architecte, et à cet égard, j'ai une bien jolie anecdote à raconter, qui montre sa générosité.

A l'heure de sa plus grande gloire, et avant que la nouvelle vague ne tente de l'engloutir au mépris de son immense talent, je le rencontrai un soir à Montecarlo, à la sortie du cinéma d'été. Tous les jours, vers vingt deux heures, on projetait un film inédit sur l'immense terrasse située entre le casino et la voie ferrée en contrebas. Seul un train venait à 23h12 perturber la séance, sorte d'entracte programmée par la S.N.C.F.. Cette nuit là, après que le mot 'fin' ait effacé les dernières images d'un grand film américain, nous restâmes sur les lieux mon ami François Reichenbach, ma femme Jacqueline, ma mère Marcelle Oury et moi après que le public soit parti se coucher, ou rejoindre les tables de roulette ou de baccara. Clément, qui avait assisté à la séance nous vit demeurer là :
« vous attendez quoi? » me demanda-t-il. « il y a une autre séance, un autre film ? »
« seulement les rushes d'un court métrage réalisé par mon ami François Reichenbach qui débute dans le cinéma» lui dis-je.
Je présentais les deux hommes.
« m'autorisez-vous à rester ?»
« Bien sûr» , répondit François. Et la lumière s'éteignit, dévoilant sur l'écran les morceaux d'un film montrant l'entraînement impitoyable du corps des marines des Etats-Unis.
Le travail de François était étonnant et malgré la dispersion des plans projetés dans le désordre, il révélait un œil neuf, une vision puissante et originale. Plus tard d'ailleurs, on surnomma Reichenbach « l'œil ». Et par petits morceaux défilèrent sur l'écran ce qui allait être une fois montés les grands débuts de sa carrière car, quand les images s'effacèrent et que la lumière revint, Clément dit à Reichenbach :
« vous avez un monteur pour ce que je viens de visionner?»
«non, pas encore ».
« dans ce cas, propos a-t-il, si vous le souhaitez, je fais rentrer dès demain une Moviola ici dans ma maison et je monte votre film »
« mais je n'aurai jamais les moyens de ... » balbutia Reichenbach, pâle d'émotion
« de me payer », fit Clément avec un gentil sourire. « pas question, je serai votre monteur bénévole, et on va bien s'amuser tous les deux! ».
Ils s'amusèrent en effet beaucoup pendant plusieurs semaines et quelques mois plus tard, lorsque « les marines» sortirent sur les écrans, ce court-métrage rafla de par le monde une brassée de prestigieuses récompenses, préludant la carrière hélas trop courte du jeune cinéaste, disparu depuis lors.

Cet intermède accompli, Clément poursuivi une carrière atypique, ne cédant jamais aux sirènes de l'argent et ne réalisant que les histoires dont il savait bien qu'elles allaient dévorer une ou deux années de sa Vie. En 49 déjà, il avait tourné à Gênes « Au delà des grilles» avec Jean Gabin et Isa Miranda, donnant à son œuvre un caractère cosmopolite et réussissant le mariage inattendu du réalisme français d'avant-guerre avec le néoréalisme italien de tradition zavatinienne. Retour en France pour y tourner « Le château de verre », un film auquel je voue une tendresse particulière puisqu'il était interprété par Michèle Morgan et Jean Marais.

Après « Jeux interdits » et « Monsieur Ripois » dont je vous ai déjà parlé, Clément construit un monument, c'est « Gervaise », tiré de « L'Assommoir» d'Emile Zola, dont on a osé dire que sa virtuosité transformait son émotion en sécheresse. Le travail de Clément enrichit le cinéma de la plus superbe et intelligente adaptation de Zola jamais réalisée. François Périer, dirigé de main de maître, nous offre avec son interprétation de Coupeau le plus bouleversant naufrage d'un ouvrier français sombrant dans l'absinthe et le vin rouge. La tendre Gervaise, admirablement jouée par Maria Schell, comme l'était Virginie par Susy Delair, elle aussi blanchisseuse et qui la hait, sombrera à son tour dans l'alcoolisme après la mort de Coupeau, emporté par une crise de delirium tremens. Nous sommes dans le Paris de 1850 reconstitué avec minutie. Que deviendra la petite Nana dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle? Ce nouvel épisode de Zola ne sera pas porté à l'écran par Clément, ce qui est bien dommage.

Survolons «barrage contre le pacifique », d'après Marguerite Duras, pour atterrir ou plutôt amerrir dans les eaux troubles de « plein soleil ». C'est un grand polar construit avec la précision d'une montre suisse et brillamment filmé au moment même où la nouvelle vague, ainsi nommée dans un article de l'express, préconise une écriture relâchée, des décors naturels, un montage anarchique et une caméra libre, légère, sans contraintes, et qui se moque de ce que nous appelons des « faux raccords ».

Tout le contraire d'un René Clément, technicien de haut niveau, mais aussi symbole de ce que la nouvelle vague a décidé de balayer. Cette nouvelle vague va certes déboulonner les grands caciques du cinéma français en les remplaçant par des inconnus. Inconnus, beaucoup le resteront, mais ce nouvel élan aura donné au cinéma les Truffaut, Chabrol, Godard et révélera Jean Paul Belmondo dans «à bout de souffle », offrant au grand écran un extraordinaire comédien, certes issu du conservatoire et nourri des grands classiques, mais époustouflant de naturel. Grâce en soit rendue à Jean-Luc Godard. (Jean-Paul Belmondo a lu ce passage sur lui-même avec humour. Du coup, l'assemblé éclate de rire et applaudit le grand comédien).
Jean- Paul Belmondo continu
: A contrario, Alain Delon, autre révélation, surfe sur les crêtes de la nouvelle vague, sans pour autant y plonger, car, c'est René Clément qui lui permet d'exprimer pour la première fois l'ambiguïté profonde de sa nature et la présence du démon sous le masque de l'ange.

Belmondo-Delon, Delon-Belmondo, la rivalité deviendra complicité puis amitié, et l'un comme l'autre donneront jusqu'à aujourd'hui les grandes interprétations que l'on sait.

Les attaques d'une presse spécialisée et dont la plupart des nouveaux réalisateurs sont issus, vont cependant déstabiliser René Clément, Jean Delannoy, Claude Autant-Lara, Yves et Marc Allégret, j'en passe et des meilleurs. Mais torpillés par des articles incendiaires, qui malgré tout insinuent le doute dans leurs esprits, tous continuent à faire des films, selon leurs règles à eux. C'est ainsi que Clément réalisera encore une série de films un peu nostalgiques: « les félins », « le passager de la pluie », « la maison sous les arbres », « la course du lièvre à travers les champs ».

Nous touchons aux années 72, mais permettez-moi de revenir un peu en arrière pour vous parler de « paris-brûle-t-il ? »

Sur l'ordre d'Hitler, l'arc de triomphe aurait-il explosé, la tour Effeil se serait-elle effondrée, le pont des arts aurait-il sauté ainsi que la noble coupole sous laquelle j'ai présentement l'honneur de vous parler de René Clément si von Choltitz avait exécuté les ordres du führer ? Heureusement, il y eut le consul général de Suède en France, Raoul Nordling, personnage que Clément demanda à Orson Welles d'interpréter. Le metteur en scène de « Citizen kane » rejoignait à Paris celui de la « bataille du rail » pour une rencontre historique. Deux géants de l'écran face à face, l'un acceptant d'être dirigé par l'autre. Un matin il y eut ainsi sur le plateau un dialogue improvisé que me raconta l'ingénieur du son William Sivel. Que n'a-t-il enregistré cette conversation!

Clément narrait dans le détail à Welles le cursus du consul Nordling, ancien élève du lycée Janson de Sailly, amoureux de la France, de Paris, et auquel on doit, autant qu'à von Choltitz la sauvegarde de notre capitale. Welles écoutait patiemment son metteur en scène et tout le plateau alentour demeurait respectueusement muet. Au bout d'une demi-heure, Welles, souriant, leva le doigt et interrompit Clément : « à présent mon cher René, dites moi comment j'ouvre la porte? ».

Outre Orson Welles, le casting était éblouissant : Delon et Belmondo, qui déjà tout jeunots avaient été réunis par Yves Allégret dans « sois belle et tais-toi» se trouvaient à nouveau réunis mais sans avoir de scène ensemble dans le film de Clément. Peut-être sans le savoir attendaient-ils le « Borsalino » de Jacques Deray. Ils étaient entourés de Simone Signoret, Kirk Douglas dans le rôle de Patton, Anthony Perkins, Jean- Louis Trintignant, Michel Piccoli, Glenn Ford, Claude Rich dans le rôle du général Leclerc et Gert Frœbe dans celui du général von Choltitz. A défaut d'avoir été incendié « Paris-brûle-t-il?» explosera dans le monde entier, un peu comme quelques années plus tard « le jour le plus long ». A partir de la « baby sitter » en 1975, et jusqu'à son décès en 1996, René Clément ne tournera plus aucun film.

Longue période où René Clément s'épargnant toutes les aigreurs choisit, en véritable «honnête homme» de cultiver son jardin. Métaphoriquement, en s'adonnant à la peinture qu'il honorait d'un vrai talent, à la navigation à la voile dont il avait la passion depuis «plein soleil », comme aussi à la lecture et à la réflexion philosophique. Mais il cultive aussi son jardin, littéralement. En développant le beau domaine de Chabaten, dans le sud-ouest de ses ancêtres, en active collaboration avec sa seconde femme Johanna, qu'il avait rencontrée sur le tournage de « monsieur ripois ». Un domaine dont il appréciait l'ouverture sur un superbe paysage et où Johanna a obtenu que, selon son souhait le plus ardent, il soit inhumé.

Il ne fut certes pas un auteur au sens des Cahiers du cinéma, mais il a toujours su instaurer un climat et imposer son efficacité narrative. En marge du cinéma français, il a préféré la diversité dans son œuvre, tout en gardant certaines constantes. Il fut un moraliste, un pessimiste, qui montra l'homme prisonnier des données géographiques, historiques, politiques, sociales et aussi de lui-même.

Mes chers confrères, vous m'avez appelé parmi vous, et je vous en remercie, conscient qu'à travers moi, c'est aussi le cinéma français que vous honorez : mais pour la première fois, le cinéma du rire et de la comédie, un cinéma qui se veut l'héritier de Labiche, Feydaud, Courteline, et plus lointainement de notre maître à tous Jean Baptiste Poquelin dit Molière, et de cela aussi je vous en remercie. Vous m'avez élu au fauteuil de ce grand cinéaste que fut René Clément. C'est avec respect, émotion et même une certaine humilité que je prendrai sa place parmi vous.