INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Marius Constant, Président de l'Académie, le mercredi 1er mars 2000

POUR LA RECEPTION DE

M. Gérard OURY
ELU MEMBRE DE LA SECTION DES CREATIONS ARTISTIQUES DANS LE CINEMA ET L'AUDIOVISUEL

par

M. Pierre SCHOENDOERFFER
Vice-Président de l'Académie

 

Monsieur,

J'ai l'honneur, le bonheur et la joie - la joie surtout - de vous accueillir en notre Compagnie. La joie de vous installer ici, dans votre fauteuil, suivant le rite, au cœur de Paris ql1i vous a vu naître, face au Louvre au delà du fleuve, sous l'illustre coupole, ronde à l'extérieur et ovale à l'intérieur... La joie! Je répète ce mot à dessein car il reviendra plusieurs fois dans mon discours. Parce que vous êtes... Comment dire? Vous êtes... un homme de joie! Auriez vous été une femme je n'aurais jamais osé le dire, cela eut fait mauvais genre.

Certes vous n'êtes pas le premier cinéaste à être reçu sous cette coupole. Le premier fut René Clair, à l'Académie française, puis Marcel Carné élu par notre Compagnie en tant que membre libre - qui a bien entendu rejoint la section de la création artistique dans le cinéma et l'audiovisuel quand celle ci fut créée, puis René Clément dont vous occupez le fauteuil aujourd'hui, Claude Autant-Lara et moi même, enfin Roman Polanski il.y a peu... Et je ne vous parle pas de nos illustres confrères étrangers, Frederico Fellini, Orson Welles, Ingmar Bergman, Peter Ustinov, Andrzej Wajda... Vous êtes, Monsieur, le septième représentant français du septième art à devenir membre de l'Institut de France... Sept est un nombre premier!

En constituant notre section, l'Académie des Beaux Arts a voulu confirmer que notre art est bien un art à part entière, digne de figurer au coté des cinq autres arts qui sont l'essence même de la Compagnie, l'Architecture, la Musique, la Peinture, la Sculpture, la Gravure. Ici comme vous voyez, nous ne sommes donc que le sixième art... Notre art si jeune, qui a l'âge de l'aviation, à peine plus de cent ans, faut il le rappeler, a encore beaucoup à apprendre des cinq autres qui nous ont précédé et dont nous descendons en filiation directe, si je peux dire.

L'architecture! René Clément était un architecte. Nous construisons nos films comme les architectes bâtissent leurs bâtiments. Ils ont des plans et nous avons nos scénarii, et ce sont nos bibles à eux et à nous. Et il faut aussi le dire le poids des moyens financiers nécessaires à la réalisation de nos œuvres nous soumettent à des pressions similaires... L'argent est parfois tyrannique.

La musique! J'ai toujours pensé qu'un film est plus proche d'une symphonie que d'un roman... Vos scénarii sont chacun comme une partition que vous avez composée, et quand vous dirigez une scène vous êtes chef d'orchestre. Très juste comparaison. Et vos premiers violons sont Louis de Funès, Bourvil, Jean-Paul Belmondo, David Niven, Robert Hossein, Yves Montand, Coluche, Sabine Azema, Smaïn, qui sais je encore?

La peinture! Le cadre déjà, nous cadrons nous aussi, et puis la lumière recomposée, la maîtrise des formes et des couleurs... Vous m'avez rappelé un souvenir que je trouve significatif, une aquarelle de Dufy que vous aimiez. Un orchestre sombre dans un théâtre sombre. Seul le chef d'orchestre est absent. On ne voit que son pupitre. Un petit rectangle vert lumineux dans tout ce sombre. Lors du tournage de la Grande Vadrouille vous aviez parlé de cette aquarelle à votre chef opérateur Claude Renoir le petit fils d'Auguste Renoir. C'était la scène de l'opéra Garnier. Louis de Funès chef d'orchestre. Tout le parterre et les premiers balcons sombres, remplis d'allemands en feldgrau ou en tenues noires de SS. Vous aviez remarqué, tout là haut, au poulailler, hors cadre, une jeune femme dans une lumineuse robe mauve je crois. Vous l'avez désignée à votre chef opérateur. Il a tout de suite compris, fait descendre la jeune femme et l'installe au parterre, à sa juste place, comme le petit pupitre vert de Dufy... et la scène en a été subtilement changée! ...

Revenons à notre filiation.

La sculpture! La sculpture pour moi c'est le mouvement, la nécessité du travelling, on s'en approche, on tourne autour, on va même jusqu'à la caresser si c'est un bronze. Je me souviens des nus de Maillol à l'entrée du Louvre, autrefois, les seins et les fesses brillaient comme des Cuivres...

La gravure! C'est l'ellipse. Quand le rythme de nos films, la musique dont je parlais toute à l'heure, nous impose de montrer, de dire vite et intensément quelque chose, c'est à la gravure que je pense...

Je vous prie d'excuser, Monsieur, ce long préambule, vous savez déjà tout cela, et depuis plus longtemps que moi. Je voulais simplement vous dire le plaisir et l'intérêt que vous prendrez en participant aux travaux de notre Compagnie. «Quel roman que ma vie » aurait dit Napoléon à Ste Hélène... quel roman que votre vie, Monsieur. D'une autre nature bien sur... J'ai envie de la conter à ma manière.

A votre naissance mon cher Gérard Oury, deux fées du destin se sont penchées sur votre berceau. La première, qui avait des yeux verts, la plus âgée, prophétisa : «petit homme, ta vie sera longue et difficile, comme l'est celle de toutes les créatures de cette terre, mais tu seras entouré de femmes qui t'aiment. Tu trébucheras souvent, tu tomberas, mais toujours tu te relèveras. Tu survivras à des temps impitoyables. Tu tâtonneras longtemps avant de trouver ta voie royale. Tu auras faim parfois et tu peineras pour gagner ton pain quotidien, mais tu réussiras à faire ce que tu as rêvé dans ton adolescence»...

L'autre fée la plus jeune, la plus belle, la plus rayonnante, dit ensuite : «Mon petit homme, je te donne quatre dons, et je te les donne définitivement ; la joie d'abord, tu auras la joie en toi et tu la distribueras autour de toi ; je te donne aussi le courage ; je te donne la jeunesse de l'âme et du cœur, tu resteras un enfant, un innocent toute ta vie ; je te donne enfin, et cela est le plus important, je te donne le sens de l'amitié, tu seras parmi les rares élus qui aiment aimer.»

La première fée aux yeux verts s'appelait Mouta. C'était votre grand mère. La seconde, vous l'avez deviné bien sur, était votre mère, Marcelle Oury. Une femme exceptionnelle!... Serge Tenenbaum votre père : «crinière à la Kessel, russe comme Dostoïevski et juif comme David », ainsi le décrivez vous, était un violoniste de grand talent... absent trop souvent, ailleurs, puis séparé de votre mère qui reprend son nom de jeune fille, il vous lègue cependant son sang russe, cette énergie et démesure slave, mais pas la tristesse qui va avec. Son sang ne pouvait rien contre ce don de joie de la fée Marcelle.

Vous restez donc sous la seule houlette de Marcelle, choyé par Mouta. Quelle chance avez vous! Je le répète, Marcelle était une femme exceptionnelle, d'un dynamisme, d'une curiosité, d'une intelligence, d'une générosité, d'une joie de vivre qui séduit Paris. Journaliste sous l'égide de Pierre Lazareff, publiciste, indépendante, elle mène sa vie à grand train. Ce sont les années folles. Pour vous ce sont les années heureuses, dans un jardin enchanté. Petit garçon, assis sur votre tabouret, vous regardiez travailler dans leurs ateliers Raoul Dufy et Foujita, tous deux grands amis de votre mère. Votre mère avait tant d'amis, Blaise Cendrars, Kessel, Cocteau, Marcel Pagnol, Derain, Van Dongen, Utrillo, Maillol, j'en passe, que vous rencontriez sous la coupole. Pas celle ci, celle du restaurant de Montparnasse... Vous retrouviez leurs livres ou leurs tableaux à la maison, dans l'appartement de votre mère de la rue de la Tour...

Ô que la France était belle au grand soleil de messidor, en ce temps là... Le ciel pourtant commence à se couvrir de sombres nuées, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en U.R.S.S. ; ce ne sont pas les romantiques «Orages désirés» qui devaient emporter René dans les espace d'une autre vie, ce sont les prémices de la tempête d'Apocalypse qui ravagera l'Europe d'ici peu ...
Encore une minute, monsieur le bourreau!

Foujita qui vous aime comme vous l'aimez (le quatrième don de la fée!) vous offre une de ses œuvres que vous avez vu naître dans son atelier. Trois petits chats jouant avec une pelote de laine. Ce cadeau vous sauvera de la famine quand triomphera l'apocalypse. Mais j'anticipe. Revenons à vous, dans le jardin enchanté. Vous avez maintenant l'âge des choix. Vous n'êtes pas peintre, vous n'êtes pas musicien, vous n'êtes pas sculpteur, vous ne croyez pas être écrivain. Vous serez comédien. Bien que fréquentant assidûment les salles obscures, vous n'imaginez pas encore devenir cinéaste. Décidément les voies du destin sont impénétrables.

Allons, allons, hâtons le pas, me direz vous. Parlez nous du cinéaste, c'est pour cela que vous êtes ici, pour recevoir en cet après midi du 1er mars de l'an 2000 votre renommé confrère. Venons en aux faits. Parlez nous des salles entières, courbées comme des épis murs sous les rafales de rire. Parlez nous des films qui ont donné de la joie à nos parents, à nos enfants, à nos petits enfants, parfois même à nos arrières petits enfants. Parlez nous du «Corniaud» de «La grande vadrouille», de «Rabbi Jacob», de «La folie des grandeurs», «L'as des as», «Le cerveau» et de tous les autres. Parlez nous de ces œuvres qui nous ont fait tellement rire qu'on en pleurait de joie! Vous avez raison. J'y viendrai. Mais tous vous savez déjà ce que je pourrais dire, il n'y a rien à ajouter à ce que vous et vos descendants, et les descendants de vos descendants ont ressenti.

Que pourrais je ajouter?.. Si, un détail trivial... Il a fallu un quart de siècle et un naufrage pour dépasser, et de peu, le record absolu des 17 millions et demi de spectateurs en salle de «La grande vadrouille»! Je parle du Titanic... Mais les temps et les moyens ne sont plus les mêmes le cinéma et l'aviation sont quasiment nés ensemble. On ne peut comparer les performances d'un Dakota DC3 à celle d'un Bœing 747. Et pourtant le Dakota vole toujours et «La grande vadrouille» ramasse la mise à chaque passage à la télévision. J'ai toujours de la tendresse pour le vieux Dakota. C'est d'un Dakota que j'ai sauté en mars sur Dien Bien Phu, avec ma caméra, il y a presque exactement 46 ans... J'ai toujours la même joie à revoir la jeune Grande vadrouille.

Je reprends donc pas à pas mon cheminement, votre cheminement, Monsieur, la route longue, sinueuse, périlleuse, joyeuse malgré tous les aléas, qui fera de vous ce que vous êtes aujourd'hui : le plus grand cinéaste populaire français. Nous sommes encore avant guerre. Vous voulez être comédien. Vous rêvez que la vie soit telle qu'on la rêve : une suite ininterrompue d'aventures nées de l'imagination des plus grands auteurs...

«La vie n'est rien qu'une ombre errante un pauvre comédien qui se pavane et gesticule une heure sur scène et se tait à jamais ; C'est un conte dit par un idiot, plein de bruit et de fureur qui ne signifie rien.» dit Shakespeare.

Terrible métier en vérité que celui de comédien. Il est, plus que tout autre, à l'image de la condition humaine. Le destin est là, écrit la pièce de théâtre ou le scénario -le comédien ne peut que s'en accommoder. Celui ci va mourir, celui là va aimer, celui là encore va tuer... Comme tout un chacun dans la vie, le comédien dit des mots qu'il ne voudrait pas dire, fait des choses qu'il ne voudrait pas faire. Rares sont les rôles qui lui vont comme un gant. La plupart du temps il est mal dans sa peau, comme tout homme dans la vie... Seul un grand comédien -comme quelques rares hommes dans la vie- a le pouvoir d'infléchir un destin trop médiocre, donner plus qu'il n'a reçu en partage, suggérer autre chose, briser le masque étroit, faire scintiller les perles dans l'auge du cochon, réveiller en nous, pour un bref instant, cette nostalgie, cette soif de vérité, de justice, de beauté qui est gravée dans nos gènes. Vous avez choisi ce redoutable métier. Vous vous embarquez donc dans ce redoutable métier de comédien. Et alors sous l'apparente nonchalance désinvolte qui était une de vos élégances de jeune homme dilettante, vous allez révéler votre véritable nature : une étonnante capacité de concentration et de travail. Vous êtes un travailleur de force, comme on dira plus tard, pendant la guerre, et cela donnait droit à une carte d'alimentation particulière... La guerre est toute proche, mais avec l'insouciance de la jeunesse, la magnifique et constante espérance, seuls importaient pour vous les tragédies de Racine, les comédies de Molière, les drames de Victor Hugo. Le charme d'une expérience universelle dont vous attendez une sensation unique et personnelle - la révélation d'un peu de vous même. Vous suivez la voie classique, le cour Simon d'abord, puis le conservatoire de Paris où vous êtes reçu en même temps que François Perrier et Bernard Blier. Malicieux, le destin vous fait un petit signe imperceptible : vous croisez Michelle Morgan sur un plateau de répétition. Simple échange de regards rien de plus... Je ne peux résister à dire la fameuse réplique que vous attendez tous. «T'as de beaux yeux, tu sais.» Je voudrais avoir la voix de Gabin... Oui, vous vous êtes croisés tout les deux, mais ce n'était ni le jour, ni l'heure. Le destin est patient.

Vous êtes amoureux, vous partez à la conquête de Jacqueline, une magnifique jeune fille, comédienne elle aussi, qui se révélera une femme de caractère, qui sera la mère de votre fille, votre future collaboratrice. La prédiction de la fée aux yeux verts se réalise : «Tu seras entouré de femmes qui t'aiment.» Mouta, Marcelle, Jacqueline et bientôt Danièle.

La guerre! La drôle de guerre d'abord. Horrible malice du destin, cela commence par une chance pour vous : La Comédie Française vous demande d'interpréter Britannicus. L'aile de la Gloire vous affleure. Mai, Juin 1940. L'exode. Vous quittez Paris avec les trois femmes qui vous aiment. Arrivent les temps impitoyables qu'avait prophétisé la fée aux yeux verts!...

Cher Gérard Oury, vous êtes un survivant. Toutes les chances étaient contre vous. Vous devez votre survie, et celle de votre famille, à vos talents de comédien bien sur, à votre puissance de travail, à votre courage... Je pense que vous la devez surtout à votre sens de l'amitié, ce don suprême. Vous aimez, donc on vous aime en retour. Cela va vous sauver.

A l'automne 40 vous êtes à Marseille. Des dizaines de comédiens battent la semelle sur la Canebière en quête de travail. On vous interdit la radio qui produit des feuilletons et des pièces. Vous êtes juif! Les lois iniques, honteuses, de Vichy - l'équivalent français des lois nazies antisémites de Nuremberg - promulguées bien avant que les allemands ne les imposent. On en est là! en France! Les juifs n'ont plus le droit au travail!... En attendant mieux, si j'ose dire ; l'étoile jaune, les rafles, la déportation. L'extermination! La solution finale! L'horreur, l'horreur, l'horreur.

Vous survivez d'abord grâce à un spectacle, une revue privée, dans laquelle joue Raimu qui vous a à la bonne. L'amitié! Grâce aussi aux trois petits chats de Foujita que vous vendez le cœur serré. Jacqueline est enceinte. Ah la vie, la terrible force de vie. L'étau se resserre autour de vous et des femmes qui vous aiment; dénonciations, lettres anonymes à la police... Et la misère, et le froid, la faim, la faim toujours, l'hiver est cruel dans le midi cette année là. Marseille devient trop malsain, vous partez avec Jacqueline pour Monte Carlo. Le frère de Jean Sablon, directeur de théâtre vous embauche. L'amitié! et votre talent... Mais lui aussi les lois scélérates le rattrapent. Il ne peut vous garder sans danger... Et vous êtes père maintenant. Une petite fille. Danièle. Elle hérite de tout, de la beauté et de la force de caractère de sa mère, de l'intelligence, du dynamisme de sa grand mère, du sang slave de son grand père, des yeux verts de son arrière grand mère, de vous, évidemment, de votre joie, de votre magnifique et constante espérance... elle hérite aussi de tous les dangers de ces temps impitoyables.

Sablon vous obtient à l'arraché un contrat de Maurice Jacquelin, directeur de la Comédie de Genève. L'amitié toujours! Vous êtes sauvé. La fée aux yeux verts avait vu juste. En Suisse, vous allez travailler comme une bête, pour gagner votre pain et celui des vôtres. Vous jouerez dans une quarantaine de pièces classiques et modernes en trois ans. Vous serez Dom Juan, vous serez Cinna, vous serez Philinte et Alceste du Misanthrope, Lorrenzaccio, Néron dans Britannicus, vous serez... Ô combien de héros avez vous incarné? Vous arracherez même des pommes de terre entre deux répétitions... Marcelle, votre mère et Mouta vous rejoignent avant que la hache ne tombe, que la frontière ne soit totalement verrouillée par l'occupation de la zone sud. La famille est à nouveau réunie. Vous avez quatre femmes qui vous aiment autour de vous.

Paris libéré ... Votre mère y retourne aussitôt. Pleine de projets, elle sort telle une tigresse de la léthargie imposée elle veut reprendre les rennes, retrouver ses amis, Raoul Dufy, Utrillo, Lazareff, Marcel Pagnol le très cher... Vous, et c'est peut-être la première fois de votre vie, vous renâclez, comme si vous aviez peur. Vous savez que le monde a changé, que Paris a changé, que rien ne sera comme avant... Vos incertitudes ne durent qu'un moment. A nous deux, Paris!

Terrible métier que celui de comédien. Et la vie est dure à Paris. Il faut se souvenir de l'état dans lequel était la France à la libération. Théâtre, film, film, théâtre, vous incarnez des héros tragiques au théâtre et de sinistres voyous au cinéma. «A moi tout seul, j'étais les 12 salopards», direz vous.

A nouveau le destin vous fait un petit clin d'œil malicieux. Le metteur en scène Le Chanois vous fait tourner une scène avec Michelle Morgan. Dans un ascenseur vous devez l'embrasser. Mais ce n'était encore ni le jour, ni l'heure. Ébloui, comme nous l'aurions tous été à votre place, vous perdez un peu de votre professionnalisme, vous êtes intimidé. Il faudra refaire la prise trois fois. Michelle vous encourage, puis disparaît. Terrible métier que celui de comédien... L'apprentissage de la condition humaine écorchée. «Ecce homo!»

Vous faites ce qu'on appelle une belle carrière. Vous tournez à Londres, à Rome, vous vous ressourcez au théâtre, face à face, main à main avec le spectateur. Une frustration, un doute pourtant s'insinue lentement en vous... Vous avez votre heure de gloire. Pensionnaire de la Comédie Française, vous incarnez Ruy Blas devant Charles de Gaulle, président de la république, escorté d'André Malraux. Jacqueline vous a demandé le divorce... Vous êtes libre. Michelle Morgan est libre. Le jour et l'heure du destin...

Votre éducation est terminée. Le temps de recevoir est révolu, le temps de donner est venu. Vous tatônnez encore un peu. Vous écrivez des scénarii, dont un pour Morgan, «Le miroir à deux faces», vous dirigez votre premier film, «La main chaude», un drame. Le papillon de nos joies n'est pas encore totalement sorti de sa crysalide. C'est le rire de Louis de Funès qui va vous libérer définitivement.

«-Tu les entends?
Qu'est ce qui les fait rire comme ça ?
-C'est toi!
Moi?
La vérité, Irénée, c'est que tu es un grand auteur comique !... Ne dis pas de mal du rire! Il n'existe pas dans la nature : les arbres ne rient pas et les bêtes ne savent pas rire... les montagnes n'ont jamais ri...
Il n'y a que les hommes qui rient... Les hommes et même les tout petits enfants, ceux qui ne parlent pas encore...
Le rire est une chose humaine, une vertu qui n'appartient qu'aux hommes, et que Dieu peut-être leur a donnée pour les consoler d'être intelligents...»

Non, ce n'est pas ce que vous a dit de Funès, encore qu'il eu pu. C'est Marcel Pagnol, un de vos maîtres, votre ami, dans «Le Schpountz», votre dernier film.

Maintenant vous pouvez donner plus que vous n'avez reçu. Cela commence avec «Le Corniaud»...Ce film et ceux qui suivent appartiennent maintenant à l'histoire du cinéma français.

De toutes les femmes qui vous entourent, qui vous aiment, Mouta est partie la première, puis Marcelle la flamboyante, puis Jacqueline apaisée. Il vous reste Danièle et Michelle. A l'une et à l'autre vous pouvez dire :
«T'as de beaux yeux, tu sais.»