INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Marcel CARNE
(1906-1996)
par
M. Roman POLANSKI

Lue à l’occasion de son installation comme membre de la Section des Créations artistiques dans le Cinéma et l'Audiovisuel
SEANCE DU MERCREDI 15 DECEMBRE 1999

 

Monsieur le Chancelier, Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel, Monsieur l'Ambassadeur,
Cher Peter Ustinov,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,

Je tiens d'abord à exprimer ma gratitude aux Membres de cette illustre Assemblée qui m'ont appelé à siéger parmi eux. Comment aurais-je pu rêver - ne serait-ce qu'un moment - qu'un jour je serais accueilli parmi cette prestigieuse Compagnie, sous cette Coupole trois fois centenaire.

Je remercie Peter Ustinov de ses aimables propos à mon égard, mais après lui je me sens un peu intimidé à l'idée de prendre la parole. Je suis un homme qui s'exprime avec des images plus qu'avec des mots. N'espérez pas entendre un discours académique. Je ferai de mon mieux, soyez indulgents ...

J'avais à peu près treize ans quand, à Cracovie, dans cette Pologne encore déchirée par la guerre, asservie par le régime communiste, un cinéma, le Sztuka - ce qui se traduit en français par Art - avait programmé le film : «Ulica Zloczyncow» - en français «La Rue des Malfaiteurs» qui en fait était le «Boulevard du Crime», la première partie des «Enfants du Paradis». A cette époque stalinienne, rares étaient les films qui nous parvenaient de l'Ouest : la plupart étaient des productions soviétiques qui exaltaient le réalisme socialiste, quelques films polonais, parfois une réalisation italienne ou française. Ce «Boulevard du Crime», tellement différent de ce que j'avais déjà vu, me procura une émotion que je n'ai jamais oubliée. Je suis retourné le voir et le revoir malgré les longues heures de queue auxquelles je ne pouvais échapper. J'attendais avec impatience la deuxième partie du film, qui ne devait arriver que plusieurs mois plus tard. Le nom du réalisateur de ce «Boulevard du Crime» m'était totalement inconnu.

Pouvais-je imaginer qu'un jour je ferais partie de ce monde magique du cinéma? Même dans mes rêves les plus fous je ne pouvais penser que je serais amené un jour à lui rendre hommage. Pour bien parler de Marcel Carné aujourd'hui, il me fallait revoir ses films, relire sa biographie, rencontrer ceux qui avaient été ses amis. Plus j'avançais dans cette recherche, plus il m'apparaissait que, par bien des côtés, je pouvais m'identifier à lui.

Tous les deux nous avons le même goût du tournage en studio, la même manie du détail, le même intérêt dans la composition du cadre, la même logique des mouvements de caméra et du rythme du film. Marcel Carné avait son Jacques Prévert, moi j'ai eu mon Gérard Brach. Pardonnez-moi d'autres similitudes plus futiles qui me viennent à l'esprit. Enfants nous avons eu la même fascination pour les appareils de projection, adolescents nous avons été tous les deux des boulimiques de films. Tous les deux nous sommes de petite taille. Comme lui j'ai toujours paru plus jeune que mon âge. Bien des producteurs se laissant prendre à mon allure juvénile ne me faisaient pas confiance. Peut-être s'imaginaient-ils que pour être un bon réalisateur il fallait avoir l'air d'un académicien? Pourtant j'ai réussi, toujours comme lui, à signer mon premier long métrage à 27 ans.

Marcel Carné a réalisé une vingtaine de films en une cinquantaine d'années... c'est peu pour un cinéaste, c'est trop pour parler de chacun d'eux. Je ne m'attarderai que sur les plus représentatifs de son génie, sur l'homme tel qu'il était, sur ses débuts.

Ayant perdu sa mère très jeune, Marcel Carné est élevé par sa tante Marguerite qui d'ailleurs fera une apparition dans son premier court métrage. On lui fait cadeau d'une lanterne magique, et il invite ses copains à venir chez lui assister à «La Chasse au Tigre» ou à «La Pêche à la baleine en Islande», devant un écran qui se résume à une nappe blanche tendue devant la fenêtre. Son père, ébéniste, souhaite le voir choisir un vrai métier, le sien de préférence. Il est prêt à faire des sacrifices pour lui permettre de se perfectionner et d'arriver à l'Ecole Boulle. Mais le jeune Marcel n'est pas emballé par ce projet. Renonçant alors à le voir suivre sa profession, son père le place d'abord dans une Banque, où Marcel très vite s'ennuie, puis dans une épicerie, où il ne se plaît pas davantage. Car déjà le jeune homme est fasciné par le cinéma. Un film hebdomadaire ne lui suffit plus, il passe de deux à trois, puis à cinq films par semaine. Comme ses maigres finances ne lui permettent pas d'assouvir cette soif d'images. Il flâne, les poches vides, devant les façades illuminées des cinémas, et il arrive toujours à déceler une porte de service mal fermée qui lui permet de gagner la salle dans l'obscurité. Après son travail, il suit deux fois par semaine des cours de photographie aux Arts et Métiers.

A cette époque, une forme de spectacle est en plein rayonnement, le music hall, et souvent le soir il rôde autour des célèbres revues aux affiches alléchantes : Maurice Chevalier, Mistinguett, Joséphine Baker... Ce qui l'intéresse n'est pas spécialement la plastique des danseuses, non, ce sont ces costumes étincelants, ces décors somptueux, cette énorme machinerie, qui ne peuvent qu'éblouir un jeune homme fasciné par le monde du spectacle.

Il hésite entre music-hall et cinéma : le destin va choisir pour lui.

Au cours d'un déjeuner organisé par des amis, il rencontre Françoise Rosay, une étoile montante et par ailleurs madame Jacques Feyder. Connaissant sa passion pour le cinéma, les amis de Marcel l'ont astucieusement placé près d'elle. Pendant tout le repas il lui parle de cinéma, encore de cinéma, toujours de cinéma! Craignant de l'avoir ennuyée, il s'attend au pire ; mais en partant Françoise Rosay a cette parole qui le transporte : «Il faut absolument que vous rencontriez Jacques». Elle lui organise un rendez-vous avec Feyder, qui prépare «Les Nouveaux Messieurs» et qui d'emblée l'engage comme assistant du chef opérateur de son film. Mais Marcel Carné a de plus grandes ambitions. Mettant ses économies en commun avec un camarade, il achète une caméra et réalise le poétique documentaire «Nogent, eldorado du dimanche». Cette première œuvre est une fine observation des banalités de la vie. Elle commence à la gare de la Bastille où une jeunesse avide de joies et de grand air se rue sur les bords de la Marne. Elle se termine à l'heure mélancolique du retour. Le réalisateur débutant fut étonné quand une salle d'avant-garde, le studio des Ursulines, le passa et obtint une presse dithyrambique. René Clair était parmi ceux qui avaient aimé «Nogent». Il lui offre le poste de deuxième assistant sur le film qu'il prépare «Sous les Toits de Paris». Mais le tournage terminé, il fallait bien vivre, et le jeune cinéaste intègre l'équipe de Charles Peignot qui dirige la revue Art et Graphismes. C'est lui qui le premier a eu l'idée de produire des films publicitaires destinés à être projetés dans les salles pendant les entractes. Marcel Carné alors en réalise plusieurs, dont un pour la maison Lévitan, intitulé : «Une élection à l'Académie française». Il commence alors un travail de journaliste et entre à Cinémagazine où il devient rédacteur en chef. Un de ses articles frappe les esprits et, de nos jours, on cite encore son titre : «Quand le cinéma descendra-til dans la rue ?»

A cette époque, passer de l'assistanat à la réalisation n'était pas chose courante. Mais, toujours protégé par Françoise Rosay, Marcel Carné signe son premier film de fiction. La vedette ayant proposé de tourner sans demander de cachet, le montage financier du film en avait été grandement facilité. A l'évidence, seul son nom intéressait le producteur Albert Pinkévitch.

«Puisqu'on a l'accord de Rosay, pourquoi ne pas faire un long métrage? T'en sens-tu capable ?»

C'est ainsi que Marcel Carné franchit le pas, bien que Françoise Rosay, réflexion faite, soit revenue sur sa promesse et fit savoir qu'après tout, elle n'entendait plus prêter gracieusement son concours. Le sujet retenu fut l'œuvre de Pierre Rocher collaborateur du Quotidien de Nice. Mais son titre affligeant «Prison de Velours» devint «Jenny». Le jeune metteur en scène ne se laisse impressionner par personne et, dès le début, fait preuve d'une volonté d'indépendance. Il refuse le conseiller technique que tente de lui imposer la Production, de même qu'il refusera la supervision de son film par Jacques Feyder. «Si le film est réussi on dira : C'est Feyder! S'il ne l'est pas, j'en endosserai seul la responsabilité.»

Impressionné par «Le Crime de M. Lange» de Jean Renoir, écrit en collaboration avec Jacques Prévert, Marcel Carné exige de son producteur que Prévert soit le scénariste et le dialoguiste de «Jenny». Ainsi commence la brillante collaboration de l'équipe Prévert-Carné qui marquera dix ans de cinéma français. Carné donnera un corps à la poésie de Prévert, il encadrera bien son exubérance. Il est aussi froid que Jacques Prévert est délirant, chacun apporte à l'autre ce qu'il n'a pas. Ils se complètent parfaitement. L'un donnant ses idées et ses mots ciselés, l'autre les mettant en forme et en images. Les journalistes chercheront à savoir quelle part revenait à chacun d'eux dans la réalisation de leurs films. Bernard-G. Landry, qui a consacré un livre à Marcel Carné, a donné une bonne réponse à ce faux problème : «Quand on prend un ascenseur Roux-Combaluzier, cherchet-on à savoir si Roux est responsable de la montée et Combaluzier de la descente ?»

Comment juger l'association Prévert-Carné? Faut-il créditer l'un plutôt que l'autre? Certainement pas. Disons simplement que les scénarios de grande qualité de Jacques Prévert ont été admirablement traduits en images par Marcel Carné.

L'année suivante ils se retrouvent pour «Drôle de Drame». Une fantaisie policière aux gags savoureux, aux situations loufoques, dont la distribution étonnante réunit Michel Simon, Louis Jouvet, Jean- Pierre Aumont, Jean-Louis Barrault et, bien entendu Françoise Rosay. Le tournage, qui dure vingt-trois jours, se déroule dans un esprit complètement ludique qui transparaît bien à l'écran. Le film n'amuse pas les spectateurs de l'époque. Peut-être est-il trop théâtral, ou trop d'avantgarde? Plutôt mal accueilli à sa sortie, il prendra sa revanche et triomphera lors d'une reprise nationale, vingt-cinq ans plus tard. Nous garderons tous en mémoire certaine réplique passée à la postérité : «Moi j'ai dit bizarre, bizarre ?.. Comme c'est bizarre.»

En 1933, le producteur Raoul Ploquin demande à Marcel Carné s'il n'aurait pas une idée de sujet pour Jean Gabin. S'il en avait une? Il en avait deux, trois, cinq! Immédiatement il pense au roman de Pierre Mac Orlan, «Quai des Brumes». Des contrats sont signés avec la UFA, grande compagnie nationale allemande, et de ce fait, l'action est transposée dans un port nordique. Cependant l'atmosphère des studios de Neubabelsberg ne plaît pas à Marcel Carné. D'autre part, la UFA placée sous le contrôle de Gœbbels, Ministre de la propagande d'Hitler, trouve le sujet décadent et se retire de l'affaire. Celle-ci revient en France à Grégor Rabinovitch, qui a quitté l'Allemagne nazie quelques années plus tôt.

Le théâtre de l'action sera maintenant le port du Havre. Le réalisateur se heurte alors à de grandes difficultés : les déplorables conditions atmosphériques, l'hostilité que lui manifeste le directeur de production, les problèmes rencontrés pour fabriquer la brume. Rabinovitch, qui n'a pas eu le temps de se pencher sur le scénario, le lit tardivement. Il est épouvanté. Tout est sale d'après lui : le baiser près des roulottes, le suicide du peintre, la paire de gifles sur le port, la scène d'amour dans la chambre d'hôtel, rien ne trouve grâce à ses yeux. Il exige des coupures telles qu'elles risquent de réduire le film à un court métrage. Carné feint de se plier aux exigences du producteur - bien décidé à ne pas en tenir compte. Ruse à laquelle mes confrères et moi-même avons eu souvent recours.

L'important est de démarrer le tournage. Au premier clap les dés sont jetés. Le revolver passe alors de la main du producteur à celle du réalisateur! Carné persévère et réalise un grand film. Michel Simon, Jean Gabin, Pierre Brasseur, Le Vigan et enfin la lumineuse Michèle Morgan, nouvellement révélée par Marc Allégret. Sa beauté absolue, son regard d'eau limpide ne peuvent qu'entraîner des catastrophes. Tous sont amoureux d'elle. L'atmosphère envoûtante, la construction impeccable, respectant les unités de temps et d'action, font de ce film une œuvre inoubliable. Tous les avatars rencontrés au tournage sont oubliés, balayés. Resteront l'émotion que ce film nous apporte et les merveilleuses répliques que tout le monde connaît :
- T'as d'beaux yeux, tu sais! - Embrassez-moi.

«Quai des Brumes» sera avec «Les Visiteurs du Soir» et «Les Enfants du Paradis» l'un des films mythiques de Marcel Carné. Il figurera parmi les dix chefs-d'œuvre du cinéma français à la Cérémonie des Césars en 1979. A la Biennale de Venise, «Quai des Brumes» obtint le prix de la mise en scène. En France, le prix Louis Delluc. C'est le premier grand succès de Marcel Carné. S'il n'avait pas montré autant de ténacité, d'acharnement, de combativité pour imposer sa conception artistique, nous n'aurions jamais eu une œuvre de cette qualité et peut-être aurions-nous aujourd'hui oublié ce film qui reste un des grands moments de notre cinéma.

Souvent je m'interroge pour savoir quelle est la part la plus importante dans la carrière d'un réalisateur. Le talent ou la persévérance? Hôtel du Nord - d'après le roman d'Eugène Dabit - est la peinture sensible d'un milieu et de personnages que l'auteur connaissait bien : ses parents tenaient un hôtel sur les bords du canal Saint-Martin qui sera fidèlement reconstitué par Alexandre Trauner sur un terrain proche des studios de Billancourt. Le génial décorateur, et le compositeur Joseph Kosma seront toujours présents dans les grands films de Carné.

Là aussi, Marcel Carné, fidèle à son perfectionnisme habituel, se montre intransigeant et exige des moyens importants pour mener à bien son projet. Peut-être est-il aussi exigeant en ce qui concerne son salaire? Il s'attire cette réplique du producteur Lucachevitch :
«Comment! Si jeune, vous voulez gagner autant d'argent? Je trouve ça immoral !»
C'est à cette époque qu'il décide de truquer sa date de naissance qui devient 1903 - pour se vieillir aux yeux des producteurs. Il confie:
«Je risque de ne plus tourner un mètre de pellicule si je dis mon âge à quiconque de la profession !»

Quoi qu'il en soit, la date de naissance de Marcel Carné reste assez floue, mais ce qui est sûr c'est qu'il est né un 18 Août. Une génération plus tard je suis, moi aussi, né un 18 Août... Serait-ce prétentieux de ma part d'y voir un signe?

«Hôtel du Nord» réunit des interprètes extraordinaires : Arletty, Louis Jouvet, Annabella, Jean- Pierre Aumont... Annabella était alors la vedette féminine du cinéma français. Sa présence dans un film suffisait à le faire vendre. Certains trouvaient son talent discutable. A cela les producteurs répondaient simplement : «Elle se vend bien». Et les films se montaient sur son nom. Prévert n'étant pas libre, ce sera Henri Jeanson qui signera les dialogues, et comme il n'aimait pas beaucoup Annabella il fera la part belle aux rôles d'Arletty et de Louis Jouvet, qui porteront le film au sommet. «Hôtel du Nord» comptera parmi les chefs d'œuvre de Marcel Carné et verra le début d'une longue et fidèle amitié avec Arletty. On sait qu'elle était l'âme du film. Elle transcendait certaines répliques comme la fameuse : «Atmosphère! Atmosphère !» Son talent, son rayonnement en firent le succès que l'on sait.

«Le Jour se lève» est né de quelques feuillets froissés, que Jacques Viot tira de sa poche. En les tendant à Marcel Carné, il dit : «Lisez, ça ne sera pas long». C'était la confession d'un ouvrier qui se penchait sur son passé et sur les circonstances qui l'avaient amené à devenir un meurtrier. Traqué, il ne lui restait plus que la mort pour se sentir encore un homme libre. Peut-on parler de coup de foudre? Marcel Carné vit immédiatement la construction qu'il pouvait donner à cette intrigue en la commençant par la fin et en la déroulant sous forme de retours en arrière, ce que nous, les cineastes, appelons en bon franglais, les «flashs-back». Cette forme inhabituelle de récit, qui sortait des sentiers battus, apportait au film une originalité, une émotion nouvelle pour l'époque. Souvenons-nous que «Citizen Cane», qui a fait appel au même procédé, a été tourné deux ans plus tard.

Réalisme poétique, écrit-on alors, à la sortie du «Jour se lève». Violence des affrontements entre des personnages de classes sociales opposées. Un nocturne funèbre en vase clos. Ce film est aussi une apologie de la condition humaine. Comme des insectes dans un bocal, les hommes s'efforcent maladroitement d'échapper à la fatalité de leur sort. En pure perte. Malgré les tenues baroques d'Arletty, les gesticulations grotesques et cyniques de Jules Berry, la pureté de Jacqueline Laurent et l'honnêteté de François, interprété par Jean Gabin, cette romance ne peut connaître qu'une issue fatale. La sonnerie matinale du réveil qui appelle l'ouvrier au travail, alors qu'il est déjà mort, donne une dimension pathétique à ce film.

Marcel Carné est bien lancé et reconnu dans la profession. La guerre va ralentir une carrière qui s'annonce brillante. Il est mobilisé, et selon la logique militaire, n'est pas affecté au Service Cinématographique des Armées, mais au 606ème régiment de Pionniers.

«Une sorte de génie, lui dit un camarade, goguenard. Le génie, tu dois connaître !»

Libéré, Marcel Carné rentre dans un Paris occupé. Pour échapper à la censure omniprésente de Vichy, avec Jacques Prévert, il se tourne vers le passé. Il souhaite tourner un film hors du réel. Il se sent attiré par le Moyen Age. Ainsi est né «Les Visiteurs du Soir», marquant le retour du cinéma français au fantastique. Le tournage en pleine guerre a dû faire face à des difficultés inouïes : le ravitaillement, la confection des costumes, les matériaux nécessaires à la construction des décors, tout était un problème. Alexandre Trauner et Kosma se cachaient dans le midi, à Tourrettes sur Loup. Comme leurs noms ne pouvaient paraître au générique du film, ils ont travaillé dans l'ombre. Beau pied de nez au régime de Vichy! Un Moyen Age en carton pâte fournissait un cadre mémorable à la chevauchée de Gilles et Dominique, les baladins, accueillis pour un temps dans un château-fort, édifié pour l'occasion, aux studios niçois de la Victorine. Cette féérie, arrivant au moment où les Français étaient écrasés par la dureté des temps, fut particulièrement bienvenue.

C'est le seul des films de Marcel Carné où l'amour triomphe. Il est vrai qu'il triomphe dans la mort, mais n'est-ce pas là ce qui lui confère son immortalité? L'image d'Anne et de Gilles changés en statues de pierre et dont les cœurs continuent à battre restera dans nos âmes pour nous redire que l'amour est toujours plus fort que la mort.

A mon tour de faire un flash-back. Je reviens au cinéma le Sztuka, au film « Ulica Zloczyncow», une révélation qui m'a sûrement conduit Jusqu ICI, parmi vous. Symphonie en deux tableaux, portée par des interprètes transcendés par un dialogue écrit, comme pour le théâtre, par un Prévert au sommet de son art, «Les Enfants du Paradis» demeure à ce jour encore le plus bel hommage rendu par le spectacle au spectacle. Arletty, inoubliable Garance, polarise les désirs de tous les hommes qui traversent sa vie ; elle cherche le grand amour mais le fuit et se perd dans la foule du carnaval. Scène grandiose qui reste un moment fort du film. Deux mille figurants y participent. La caméra tourbillonne et virevolte avec les danseurs. Bien qu'à l'époque on ne dispose que d'un matériel lourd, peu maniable, difficile, le metteur en scène obtient une fluidité, un mouvement merveilleux.

En 1993, les professionnels du cinéma, réunis au Zénith, désignent «Les Enfants du Paradis» meilleur film français de tous les temps. Et en 1995, l'Académie Européenne, à Bruxelles, classe «Les Enfants du Paradis» parmi les trois meilleurs films de l'histoire du cinéma. Il restera un film culte qui traversera le temps.

Alors que les «Enfants du Paradis» sort sur les écrans, Marcel Carné a déjà entrepris la préparation des «Portes de la Nuit.» Il met en scène les profiteurs de la guerre qui vient de s'achever. Mais le public boude le film qui lui rappelle des laideurs encore trop présentes. Paradoxalement, «Les Feuilles Mortes», qu'on entendra dans le film, fera le tour du monde et restera l'une des chansons françaises les plus populaires.

On a souvent considéré Marcel Carné comme le chef de file du réalisme poétique, privilégiant les atmosphères sombres et les dénouements fatals. Son style est académique, rigoureux, limpide, plutôt froid. Son montage est commandé par le dialogue et l'intelligence du rythme. Il donne la priorité aux personnages sur l'action. Son univers est manichéen. Les bons, les purs s'opposent toujours aux malfaisants et aux nuisibles. Les bons, les pauvres sont toujours des perdants, même si l'amour éblouit un moment le quotidien de leur vie. En 1958, il tente, avec «Les Tricheurs», de pénétrer la jeunesse de l'époque - une jeunesse contestataire, pleine de refus, à la recherche d'un idéal. Ce film rencontrera un grand succès. Mais la Nouvelle Vague s'annonce. Elle va reléguer brutalement les grands cinéastes d'avant : Autant-Lara, Grémillon, René Clément et naturellement Marcel Carné. On tourne des films à petits budgets, dits «films d'auteurs», en très peu de temps, en décors naturels, ce qui amènera petit à petit la mort de nos studios. Pour ma part, je regrette cette disparition. Je persiste à penser que des décors réalisés par des techniciens de talent suscitent plus d'émotion et de vérité que des décors naturels où l'action doit se conformer aux lieux, et non pas l'inverse. Toutefois on ne peut pas nier que la Nouvelle Vague ait apporté un souffle nouveau au cinéma français. Et pourtant ce souffle en a éteint un autre.

Ce grand cinéaste connaîtra un destin professionel riche en paradoxes et en déconvenues. S'il fut reconnu comme une institution nationale - on trouve à Saint- Michel-sur-Orge une place Marcel Carné - et internationale - un musée à Boston porte son nom - il n'en rencontra pas moins de grandes difficultés pour monter un nouveau film, il dut, au cours de sa carrière, renoncer à de nombreux projets - faute de moyens matériels. On ne dira jamais assez les difficultés auxquelles se heurtent les réalisateurs, même les plus célèbres, pour le montage d'un film. J'en ai d'ailleurs souvent fait l'expérience ainsi que nombre de mes confrères. Quelques-uns ici présents peuvent en témoigner.

Carné aura été, parmi nos réalisateurs, le plus contesté, le plus tracassé, et celui dont on s'est acharné à nier l'apport artistique, pourtant mondialement reconnu. Son perfectionnisme agaçait, il était considéré comme passé de mode malgré la grande qualité de ses images, ses cadrages impeccables, son goût du détail, son amour de la «belle ouvrage» que son passage dans l'atelier de son père lui avait sans doute enseigné. Rien n'était négligé dans ses films. Lors d'un tournage en forêt, ne dit-on pas qu'il fit peindre les troncs de bouleaux qui ne lui semblaient pas assez argentés? Il voulait, nous dit Jacques Prévert, entendre «le triste bruit que fait l'œuf cassé sur le comptoir d'étain».

Malgré ce rejet de la profession, ce monument du cinéma français n'a jamais connu d'éclipse auprès du public, même dans les années où il était de bon ton de le mépriser. On peut regretter, pourtant, qu'une grande partie de sa filmographie soit demeurée imaginaire ; beaucoup de ses films sont restés des rêves. Il avait une caméra dans la tête. Il visionnait intérieurement tous ses films. Il les a donc emportés avec lui. N'est-ce pas là le travail du metteur en scène de rendre accessible aux autres la vision du film qu'il porte en lui, de donner une forme physique à son imagination, en la matérialisant?

Il avait tant de projets! Un film sur un grand patron de presse, avec Jean Gabin. Un autre sur les taxis de nuit, ces gens des ténèbres, qui croisent des destins. Coluche devait en être l'interprète, sa mort brutale a mis fin à l'aventure. Il rêvait aussi de refaire Orphée et Eurydice, de réaliser un énorme film de science-fiction. Tout est resté à l'état de projets. Le plus cruel fut le dernier film qu'il avait commencé à tourner, «Mouche», interrompu à la suite d'une défaillance de la Production. Ce film inachevé, quelques mois avant sa mort, reste quelque chose de très symbolique. Cela faisait dix ans qu'il n'avait pas tourné.

Didier Decoin raconte : «Quand nous préparions Mouche, il m'a dit un jour: «Il va falloir que je dise moteur! J'ai très peur de dire moteur.» Et il s'est mis à pleurer, à pleurer vraiment. Il se demandait s'il serait capable de redémarrer».

J'ai tenté du mieux que j'ai pu de vous parler de Marcel Carné le cinéaste, permettez-moi d'évoquer l'homme qu'il était.

La Nouvelle Vague qui combattait le cinéma traditionnel l'a rejeté. Mais Marcel Carné, qui a toujours eu la passion de la jeunesse, n'était pas aigri par ce rejet. Il n'avait aucune rancœur, aucune amertume.On le connaissait mal. Comme c'est très souvent le cas de metteurs en scène célèbres, on disait de lui qu'il était méchant, qu'il tyrannisait les acteurs sur le plateau. Ceux qui le connaissaient bien s'insurgent contre cette opinion. Il était simplement très exigeant, il mettait la barre très haut, toujours pour le bien du film. Au fond de lui, il était resté un enfant, il avait gardé un côté petit garçon. Marcel Carné était tout sauf un homme d'affaires. Il était extraordinairement naïf, et il s'est souvent fait berner, dans la vie, par des producteurs pas très honnêtes.

On l'énervait en disant : Marcel Carné l'auteur des «Enfants du Paradis». Ce qui était important pour lui, c'était ce qu'il pouvait faire demain. Mais il redoutait de ne plus être à son niveau - angoisse de tous les créateurs.

Il avait un amour physique de la caméra, vraiment physique. Collé à elle, l'oreille contre le magasin, il écoutait le ronronnement léger de la machine et c'était pour lui la plus belle musique du monde. Il lui était difficile de dire «coupez» !

Il y aurait encore tant et tant de choses à dire sur ce grand magicien des images, souvent traité injustement par les cinéphiles. Le temps passe, ... mais n'efface pas sur le sable les merveilleux souvenirs qu'il nous a laissés ...

Je suis très sensible à l'insigne honneur d'être l'un des vôtres et de succéder à l'un des plus grands cinéastes que j'admire et respecte profondément. Permettez-moi de vous adresser un chaleureux merci.