INSTITUT DE FRANCE
ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE
PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Jean-Marie Granier, Président de l'Académie,
le mercredi 15 décembre 1999
POUR LA RECEPTION DE
M. Roman POLANSKI
ELU MEMBRE DE LA SECTION DES CREATIONS ARTISTIQUES DANS LE CINEMA ET L'AUDIOVISUEL
par
Sir Peter USTINOV
Chers Confrères,
Il est évident que les choses ont changé et pour le mieux. Vous vous rendez compte qu'un homme d'origine polonaise a demandé volontairement à un homme d'origine russe de l'accueillir au sein de l'Institut de France! Une telle trahison envers des anciens préjugés n'était pas toujours possible. Il est typique de l'être humain qu'après chaque grande guerre il y ait une flambée d'idéalisme, et la création de la ligue des Nations après le plus meurtrier des conflits était un premier pas vers le bannissement à tout jamais de la lutte armée comme moyen de résoudre les différences entre Nations. Malheureusement l'événement est venu trop tôt. Les Empires et ceux qui, selon eux, méritaient des Empires, mais qui sont venus sur la scène, quand tous les meilleurs morceaux du tiers-monde ont déjà été chipés par d'autres, n'étaient pas prêts à se laisser contenter par le status quo. On paie encore les décisions décrétées par les vainqueurs après la guerre de 14.
La désintégration de la Yougoslavie, et la séparation des Tchèques et des Slovaques sont directement attribuables à des mesures entreprises par les Hommes d'État après la disparition des Empires austro-hongrois et ottoman. Comme des médecins incompétents ils ont couvert les plaies de la guerre avec des pansements sans se donner la peine de les nettoyer, avec les résultats que cela comporte. Trente ans plus tard elles commençaient à suppurer de nouveau! Il fallait tout recommencer et la Ligue des Nations est morte par manque d'oxygène. Il fallait encore une guerre, encore un souffle d'idéalisme, pour créer les Nations Unies, toujours en place en dépit des difficultés croissantes. On ne peut les laisser disparaître, car elles sont nées comme orphelin adopté par les pays du Monde après la plus dure époque que l'humanité a dû endurer, l'époque de la grande médiocrité, l'époque de la négligence envers l'esprit humain, l'époque de la bestialité, de la brutalité, de l'ultime blasphème, l'époque d'Hitler. On sait maintenant et quelques-uns le savaient déjà. En 1933, quand Hitler a été élu, la guerre éventuelle était devenue inévitable.
Et c'est aussi dans cette année fatidique que Roman Polanski est né à Paris. Pas en Pologne, mais à Paris, où l'idée d'une éventuelle guerre n'était pas dans l'esprit de tout le monde. On aurait pu considérer ce fait comme une heureuse inspiration du destin, mais c'était sans compter avec des moments d'aberration de même le plus intelligent et prévoyant des hommes, papa Polanski. En mal du pays, il a choisi de retourner en Pologne à l'aube du conflit. Les conséquences de cette décision étaient immenses et douloureuses. Après une héroïque et futile résistance, l'armée polonaise, avec sa cavalerie romantique, était littéralement écrasée par la technique avancée des hordes nazies. La persécution des Juifs commençait. Et la mère de Roman a été envoyée dans les camps de concentration. En dépit du fait qu'un mur ait été construit pour isoler le ghetto, le père de Roman s'arrangeait pour que son fils s'évade de l'enceinte pour vivre chez une autre famille, catholique, dans la ville de Cracovie. Cette audace était possible, car Roman était petit de carrure et athlétique et ne ressemblait en rien aux caricatures répugnantes des Juifs, affectionnées par la propagande nazie, et qui ont certainement influencé la perception des Allemands de l'époque. Il s'appelait alors Roman Wilk. Questionné sur sa religion il répondait «Catholique» - même après la fin de la guerre car il existait encore un Antisémitisme traditionnel parmi les Polonais. Son introduction aux rituels de la famille juive se produisait très tard dans sa vie par d'innombrables oncles et tantes qui se chargeaient, après la fin des hostilités, de leur neveu rebelle. Un jour, pendant l'occupation, il a réussi à s'introduire dans le ghetto, prenant ainsi des risques effrayants. Il voulait tout simplement voir son père. Celui-ci n'était pas chez lui. Tout à coup, Roman l'apercevait dans une longue colonne de Juifs qui venaient d'être constitués prisonniers par les Allemands et qui marchaient, gardés par des soldats, vers une destination inconnue. Consterné, le garçon accompagnait la colonne dans son trajet. Soudainement, son père, l'ayant vu, quittait le rang. Le petit l'approchait. Du bout des lèvres le père a soufflé «Fous Le Camp! » Etonné par le ton abrupt et inamical, Roman a changé de direction et s'est éloigné. A la fin de la guerre personne n'avait la moindre information au sujet de son père et c'est pour cette raison qu'il s'est trouvé sous la responsabilité non désirée du réseau d'oncles et de tantes - un en particulier, qui le battait sauvagement, tirant le sang avec la boucle de sa ceinture, un moyen comme un autre de dompter l'indomptable. Dans ces circonstances, l'apparition du père libéré du camp de Concentration de Mauthausen et, déjà accompagné d'une nouvelle femme, était tombée comme un miracle.
Il n'est rien de surprenant que le nouvel académicien, dont nous célébrons la naissance aujourd'hui, écrivait à son propos, dans son autobiographie, ceci : depuis ma plus tendre enfance la ligne qui sépare la fantaisie et la réalité a été vague et flou. Je sais maintenant que cette vérité est la clé de toute mon existence. Et que c'est cette vérité qui est responsable pour plus que ma ration de conflits et de malheurs, de désastres et de déceptions. Mais cette vérité a aussi ouvert des portes qui normalement seraient restées verrouillées à tout jamais. Les Arts et la Poésie, l'univers de l'imaginaire me semblaient toujours plus réels que la vie quotidienne en Pologne Communiste. Dès très tôt dans la vie, j'ai compris que je ne ressemblais en rien à ceux qui m'entouraient mais que j'habitais un monde imaginaire à moi. Dans mon cœur il n'y avait pas de doute qu'un jour je serais le centre d'attraction sur la scène à Varsovie ou à Moscou, ou même - pourquoi pas - à Paris, la lointaine et romantique capitale culturelle du monde. Vu cette confusion, les parents avaient bien choisi le nom de l'enfant rêveur - ROMAN - autrement dit, fiction, une fiction souvent plus vraie que la vérité.
Je n'évoquerai que brièvement ses films car ils sont connus de tout le monde et sont la raison pour laquelle il se place ici aujourd'hui. Les films : le Couteau dans l'eau, Répulsion, Cul de Sac, Rosemary's Baby, Macbeth, Quoi, Les Pirates, Chinatown, Tess the Tenant, la Neuvième Porte, la Jeune Fille et la Mort et toutes ses aventures avec la pièce Amadeus de Peter Shafer dans laquelle il a joué le rôle de Mozart à Varsovie et à Paris comme il avait imaginé dans ses rêves.
Il est évident, en étudiant son œuvre et de même de par leurs titres, qu'il est attiré par tous les aspects de la vie, qu'ils soient comiques ou tragiques, ténébreux ou macabres. Il est infiniment curieux des motivations de l'animal humain et attiré, par conséquent par les éternels paradoxes et contradictions qui les animent. Comme le gosse qu'il est resté par bien des côtés, avec un grain de Prima Donna, un talent rampant et une gentillesse souvent déconcertante, il semble devenir d'autant plus serein que la vie l'a maltraité. Il rappelle Candide, l'optimiste éternel de Voltaire. D'où vient le tempérament ensoleillé du maître? Il a subi les périls de l'occupation nazie et l'écrasante morosité de la vie quotidienne sous les héritiers du Stalinisme. Il a subi le meurtre atroce de sa femme par une de ces sectes qui se veulent mystiques, que l'Amérique produit parfois comme conséquence d'une liberté totale utopique. Et il a connu l'assaut des mauvaises langues et des journalistes à sensation qui ont répandu les rumeurs les plus ignobles à son égard. Un autre résultat de la liberté totale et utopique. Si en vérité il y a une faille dans son caractère, c'est le fait qu'il aime et qu'il a toujours aimé la femme. La littérature française, la culture française portent témoin au fait qu'en France au moins ce fait n'est pas - à priori considéré comme un vice, mais au contraire assez normal, surtout en comparaison avec toutes les autres possibilités. Mais la France est un pays de liberté dans les limites du possible. Elle est trop rigoureusement logique, cartésienne, pour être utopique. Retournons à notre Candide. Il aime la femme et il aime aussi l'Amérique. Le contraste total avec la longue terreur de sa jeunesse - Les contraintes d'une vie déréglée presque dès son commencement. Il rêvait à un certain moment de vivre aux Etats- Unis, d'implanter ses racines dans le Pays où tout est possible, du meilleur jusqu'au pire, grâce à ce sens utopique qui confond la vérité et la fiction aussi voracement que le fait Roman, et où il semblait trouver un écho de son propre tempérament.
Mais il existe là-bas une tradition plus vieille que l'histoire de la nation et que les millions de réfugiés fuyant les bêtises de la vieille Europe n'ont pas su changer - celle du puritanisme le plus dur, le plus inflexible, venant directement des têtes rondes de Cromwell, les premiers colonisateurs de l'Amérique. Le résultat est, qu'en tirant le compte rendu des mésaventures de notre héros outre-atlantique, on a l'impression d'assister à une joyeuse représentation d'une pièce de Feydeau, avec toutes les finesses et les claquements de portes, les quiproquos et les absurdités magistralement jouées par Roman et d'autres sous sa direction. Tout d'un coup on discerne, dans la coulisse, une masse de policiers américains armés de menottes et de chaînes, de revolvers et de bâtons, prêts à arrêter toute la distribution une fois le rideau tombé pour les transporter en prison.
Les autorités se demandent, comme le fait Roman, si cette fiction n'est pas, par hasard, la vérité. Et si c'est la vérité, il y a de la rétribution dans l'air. Mais de nouveau, comme Candide, il est impressionné par la gentillesse des geôliers et par la douceur de la police une fois que la loi a été sauvagement imposée. Il a même trouvé en prison une liberté d'esprit qui lui a manqué dans l'utopie externe. Néanmoins il ne s'est jamais vraiment intégré au nouveau monde, dans son esprit. Il a su se conformer aux règles hollywoodiennes, mais par pure intelligence, pas du tout par conviction. Sans doute tous les geôliers se montrent aussi très humains avec les plus de trois mille prisonniers qui attendent leur mort dans les prisons, quelques-uns depuis plus d'un quart de siècle. Se montrer humain est la moindre des choses, dans une utopie qui démontre encore des côtés primaires abandonnés depuis longtemps par le reste du monde civilisé. A la fin de la tentative de destitution dans l'affaire Clinton, une femme sénateur a demandé d'une voix cassée : qu'est-ce qu'on peut raconter à nos enfants? Vu le fait que ces enfants passent leur temps devant la télévision, c'est le comble de l'hypocrisie dépassée. Seulement pas les aveux de Monsieur Henry Hyde, le chef procureur du sénat, qui a avoué lui-même avoir eu une affaire illicite, il y a trente ans. Mais il a ajouté de façon bon enfant que ceci était une erreur de jeunesse. Il y a trente ans, d'après mes calculs, le sénateur avait 44 ans. Maintenant tout dépend quand la jeunesse se termine pour un républicain. Pour Roman elle ne doit jamais se terminer et au lieu de condamner, il préfère savourer le paradoxe. Et s'il y a des gens qui pensent que j'exagère en le comparant à Candide je produirai en évidence l'exquise dédicace de son livre, le meilleur... et le plus Candide que j'aie jamais lu - «A mes amis, passés, présents et futurs». Quelle affirmation d'optimisme et quelle élégance d'esprit. Et la vérité est que ces futurs amis, pour le moment inconnus, peuvent inclure des policiers, des paparazzi, des escrocs, des lauréats du Prix Nobel, des présidents des diverses républiques, des mendiants, n'importe qui.
Il a frôlé le danger au cours de sa vie plus souvent que la plupart d'entre nous. Et maintenant c'est la joyeuse obligation de cette Académie de le soutenir avec plus d'efficacité et moins de caprices que n'importe quelle police, même la plus humaine au monde, en lui offrant le sanctuaire de cette maison et une immortalité bien méritée. Même si son épée est fabriquée en Pologne par respect du passé (et Monsieur son père aurait fait à sa place la même chose) - il est né à Paris ; il est ici chez lui. Et je l'invite à prendre la parole au sein de notre Illustre Maison, qui est désormais la sienne.