INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Guillaume GILLET
(1912-1987)
par
M. Pierre SCHOENDOERFFER

Lue à l’occasion de son installation comme membre de la Section des Créations artistiques dans le Cinéma et l'Audiovisuel
SEANCE DU MERCREDI 18 OCTOBRE 1989

 

Je ne le connaissais pas. Je ne l'ai jamais rencontré. Je ne l'ai jamais vu. Il y a quelques mois je ne savais rien de lui, ou presque!
En vérité, quand j'ai commencé à réfléchir à mon devoir, à ce travail que je devais entreprendre, j'étais convaincu que j'allais aborder un monde étranger, aussi éloigné qu'il est possible de ce qui me semblait être mon territoire de chasse, mes repères familiers, mes préoccupations, ma quête personnelle. Je renâclais, toujours à l'abri, tapi au fond de ma tranchée, je repoussais encore le moment de sortir, de m'exposer, d'aller voir en face. J'avais peur... J'étais curieux de ce que je pourrais découvrir, mais j'avais peur. Voilà!

Aujourd'hui, ici, chez lui, dans cette salle majestueuse et sévère, sous cette coupole légendaire, ovale à l'intérieur et ronde à l'extérieur, sur le flanc de cette sorte de « cuvette» où vous êtes assemblés en grand apparat, alors que je dois tenter de renvoyer avec toute la force de persuasion que me donnent le respect, l'admiration et l'amitié! de vous renvoyer dis-je, l'écho de ce que fut le destin de Guillaume Gillet, j'ai peur! Oh! C'est une autre peur, c'est l'inquiétude de ne pas faire bien ce que je dois, de ne pas remplir ma mission, de ne pas trouver les mots, la musique pour toucher votre raison et votre cœur pour exprimer ce que je sais, ce que je crois, ce que j'ai reçu, pour dire ce que fut cet homme et ce destin ; de le bien dire, car le beau est un moyen d'approcher la vérité, comme le vrai s'irradie naturellement dans la beauté.

0, Guillaume Gillet, combien de fois avez-vous ressenti cette inquiétude? Il y a tant d'amour dans tout ce que vous avez fait! Et je sais qu'un artiste doute de lui-même. Il a besoin d'entendre des échos. Il a semé dans la nuit. Il a besoin de savoir que les épis ont germé. Il y a un instant, j'ai dit : « amitié ». Oui, je l'ai dit, et sans impudence aucune!... « Il y a des amitiés, mes belles étoiles, disait lui-même Guillaume Gillet, qui n'ont que faire de la fréquentation quotidienne ni de la connaissance directe des êtres. Les plus précieuses étant les amitiés des âmes... Ce qu'on appelle les atomes crochus, qui donnent à chacun de nous un bagage, une compagnie idéale, choisie dans la vie vécue comme dans la vie rêvée, et qui aident à vivre la nôtre par un dialogue incessant avec Phidias ou Platon, Ronsard ou La Fontaine, Racine ou Stendhal, Hamlet ou d' Artagnan, Palladio, Mozart ou vous-même. » Ainsi disait Guillaume Gillet en recevant Alvar Aalto.

Pas à pas, j'ai découvert Guillaume Gillet. Je l'ai rencontré !... J'ai rencontré sa femme, son bel amour et son bon compagnon de route. J'ai rencontré sa famille. J'ai rencontré certains de ses amis chers, et j'en ai rencontré d'autres qui, comme moi, ne l'avaient pas connu, mais le portaient en haute estime. J'ai rencontré son œuvre monumentale, et j'ai été frappé par sa finesse, sa légèreté et sa puissance. J'ai rencontré sa peinture, plus qu'un violon d'Ingres sa seconde nature, et peut-être son regret de n'avoir eu qu'une vie. J'ai rencontré ses écrits, et ce fut comme s'il m'avait parlé, à moi! J'ai vu, j'ai tenu dans ma main son épée, rigoureuse, dépouillée, élégante, fière ; une arme qui lui ressemble, qui fait penser à l'outil d'un compagnon du Tour de France du temps des bâtisseurs de cathédrales.

J'ai flâné dans ces quartiers de la rive gauche et de l'île Saint-Louis qu'il avait tant aimés... et j'ai cru l'avoir vu passer, sous un nuage, grand et mince, droit comme un jeune homme, dans son éternel costume de velours noir et son écharpe rouge, s'éloignant pensif et solitaire d'un pas lent. Il m'a semblé qu'un chat tigré le suivait comme une ombre. La lumière était blonde, Paris dans toute sa gloire, comme en cette fin de ce mois de septembre 1987... Je rêvais. Parfois je me disais : tiens ce soir j'aimerais bien l'entendre ; j'irais le voir dans son atelier. Et moi qui aime me lever tôt je l'écouterais toute la nuit. Parfois j'éprouverais le besoin de lui raconter ceci, cela ; le léger et le grave.

Ainsi rêvant, je nous découvrais des points de connivences, des affinités, plus profondes et plus nombreuses qu'il n'y paraissait dès l'abord... Comment dire? Une sorte de dénominateur commun... pas le plus petit dénominateur commun des mathématiciens, oh non !... Je sais que j'ai toujours beaucoup à apprendre, et je sais qu'il aurait eu beaucoup à m'apprendre. Et je sais aussi que j'aurais eu deux ou trois choses à lui dire, qui sans rien lui apprendre vraiment, n'en auraient pas moins excité ses facultés de réflexion et peut-être conforté ses convictions... Ainsi marchant dans Paris, sous le soleil et les nuages, attentif aux merveilles et mystères qui agissent de façon si inexplicable sur nos émotions et sur notre intelligence, j'ai soudain la certitude qu'un lien vivant m'attache à cet homme, à mon prédécesseur.

Guillaume Gillet est né à Châalis en face des ruines de l'abbaye cistercienne, le 20 novembre 1912. Son père, Louis Gillet, était alors conservateur du château et du domaine environnant, que Madame Jacquemart-André venait de léguer à l'Institut de France.
Le regard de l'enfant s'est ouvert au monde sur les fabuleux trésors d'art italien et français du XVIIIe siècle, rassemblés là par le collectionneur. « S'il n'avait tenu qu'à moi, avait confié son père, j'eusse passé mes jours à ne m'occuper que du beau »... et Henry Bernard, notre distingué confrère, ami de longue date de Guillaume, constate : « Les fées s'étaient penchées sur ton berceau, comme aussi l'Académie française. »

En ce début paisible du siècle le plus cruel, le plus meurtrier de tous les temps, commence « une enfance heureuse, enveloppée dans la tendresse, le mystère et la fascination pour la verdure des forêts romantiques et des uniformes académiques », dira Guillaume Gillet, ici même, à l'occasion de son installation. Guillaume Gillet est l'un des descendants d'une... dynastie, le mot n'est pas trop fort, d'une de ces familles où, comme chez les cultivateurs et les commerçants, on exerce le même métier de père en fils. Comme chez les Bach ou les Couperin on était héréditairement compositeur et instrumentiste. Comme chez les Guitry, on était comédien. Chef les Gillet-Doumic on est humaniste, professeur, historien, écrivain, poète, peintre, architecte... serviteur des arts.

Je me suis laissé dire que le grand-père de Guillaume, René Doumic, lettré de haute culture, aurait décidé à 13 ans, que, non seulement il serait élu à l'Académie française, mais qu'il en deviendrait le Perpétuel. Il l'a été, longtemps, superbement! Cela me fait penser à une légende d'une tribu Moï proto indochinoise. Laissez-moi vous la dire : « Au commencement, dans la nuit éternelle, était un corbeau. Incapable de trouver sa nourriture dans l'obscurité, il désira la lumière. Et la lumière fut! »... C'est aussi simple que ça. Si il y a vraiment désir, et si ce désir est d'être Perpétuel de l'Académie, alors on sera Perpétuel... Gœthe mettait ainsi en garde les jeunes gens rêveurs : « Méfie-toi de ce que tu souhaites dans ton adolescence, parce que tu l'obtiendras dans ta maturité... »

Perpétuel ; René Doumic, était aussi le directeur de la prestigieuse Revue des Deux Mondes, et le père de Suzanne, la mère de Guillaume, une dame d'une grande force de caractère. Louis Gillet, dont la haute silhouette évoquait un homme des champs de bataille, était un être exceptionnel, hors du commun, un grand serviteur de la France. Serviteur, je répète avec insistance ce noble nom de serviteur parce que plus personne n'ose le prononcer, comme s'il diminuait au lieu de grandir l'homme à qui on l'accorde. Servir! On sert Dieu! On sert la messe! On servait le roi et le roi lui-même servait le Royaume de France! On sert la République! Un homme nait pour servir son temps sur la terre!

Louis Gillet était au service de l'art. Depuis Baudelaire, avant Elie Faure, avant Claudel, bien avant Malraux et « les voix du silence », il fut le premier grand écrivain à se passionner pour l'art. Il mit toute sa maîtrise de la magie des mots au service de l'enchantement des formes et des couleurs. Claudel qui eut l'honneur de lui succéder à l'Académie française, disait dans son éloge : « Connaître, c'est le mot qui explique toute la carrière de Louis Gillet. La passion de connaître au service de la passion d'expliquer. » Et Mauriac d'ajouter : « Il appartenait à une race qui aime aimer, qui a la passion d'admirer et de comprendre. »
Tel était l'homme!

0, Guillaume Gillet, quel superbe et terrible héritage! Cela oblige.

Mais c'est vrai, vous auriez pu rester à l'ombre de ce géant, profiter des vents portants pour vous maintenir dans son sillage.Vous auriez pu chercher votre voie ailleurs, choisir le métier des armes comme votre frère aîné, pour servir, toujours, d'une autre manière. Vous auriez pu rechigner, trébucher, tomber, ne pas pouvoir vous relever, écrasé par le poids de tant de devoirs et de responsabilités... C'est arrivé à d'autres, qui n'étaient pas tous de mauvaises gens. Je vais vous dire ce que je crois. Je crois que Guillaume Gillet a laissé sur cette terre une trace plus profonde que son père. Qu'il est allé plus loin, par un chemin plus dur. Je sais que le père l'a espéré tout le temps. Je crois qu'il le pressentait et qu'il s'en réjouit outre tombe, parce que l'accomplissement d'un fils est la plus grande joie que puisse jamais éprouver un père. Je crois que Guillaume, quand il a laissé pousser sa barbe à la fin de sa vie, pour plus encore ressembler à ce père, ne voulait pas que cette pensée l'effleure et que c'est bien ainsi. Mais je sais que je viens de vous dire la vérité, et je vais tenter de vous en convaincre.

Retournons à Châalis. Nous sommes en 1914. Le temps est magnifique. Guillaume trottine sur ses petites jambes dans les ruines de l'abbatiale cistercienne. Louis Gillet part pour la guerre !... « Il avait, chevillée à son grand corps, l'âme de cette génération de français qui sont entrés en chantant dans la mêlée. Comme Péguy, dont il avait été le compagnon, il possédait l'instinct des grandes heures de la France », dira André Rousseaux, son ami. Le 11 novembre 1914, Max Doumic, architecte, l'oncle de Guillaume, volontaire, capitaine de la Légion Etrangère, tombe à 53 ans en défendant la cathédrale de Reims... Et je ne peux m'empêcher de penser à mon grand-père maternel, Paul Friésé, architecte, volontaire, capitaine interprète, tombé à 66 ans au Chemin des Dames, en 1917 !

0, Guillaume, ces gens-là étaient du même sang!

Le combattant Louis Gillet reviendra des quatre ans de guerre. Il est de cette race d'hommes que les plus grandes épreuves grandissent au lieu de les broyer. Il est temps pour Guillaume de refermer derrière lui la petite porte de l'enfance et de pénétrer dans le jardin enchanté... Mon maître, Joseph Conrad, a su exprimer ce moment de la vie d'un homme :
« C'est le privilège de la jeunesse que de vivre en avance de ses jours, dans une magnifique et constante espérance... On pénètre dans un jardin enchanté. Chaque détour du sentier a sa séduction. Ce n'est pas la découverte d'un pays inconnu. On sait bien que par là a passé le flot de l'humanité toute entière. C'est le charme d'une expérience universelle dont on attend une sensation unique et personnelle - la révélation d'un peu de soi-même... On marche en retrouvant les traces de ses prédécesseurs... On marche et le temps marche aussi, jusqu'au jour où l'on découvre devant soi une ligne d'ombre qui vous avertit qu'il va falloir, à son tour, laisser derrière soi la contrée de sa prime jeunesse. »

0, Guillaume, Joseph Conrad, cet étranger, ce polonais qui écrivait en anglais au siècle dernier, ne vient-il pas parler de votre jeunesse comme seul votre père aurait pu le faire?

Pour vous le jardin fut vraiment enchanté... Châalis, Paris, rue Bonaparte, la découverte de Chartres à 14 ans, assis sur le guidon de la bicyclette de votre père. Ici, il me faut vous cite r: « Chartres est sans doute la plus émouvante de nos cathédrales, à la fois la plus accomplie et la plus inquiète, la plus simple et la plus triomphante, la plus monumentale et la plus grâcieuse, la plus hybride et la plus française, enfin la plus charmante et la plus vivante... C'est le portrait le plus ressemblant de la France, faite d'audace et de prière, de fantaisie, de poésie et de raison pure.» J'aime vous entendre parler de cathédrale, vous le faites presque aussi bien que votre père. Seulement vous, vous allez en bâtir une!

Retournons dans le jardin enchanté... Guillaume Gillet commence à « apprendre à apprendre », selon la formule de son père. Des études brillantes, qu'on pourrait croire menées avec nonchalance et dilettantisme, mais c'est une de ses élégances. Il a déjà en lui une capacité de concentration et de travail surprenante, ce qui lui donne le loisir de flâner, la tête dans les étoiles, entre deux examens. Des voyages aussi, le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, l'Italie, déjà l'Italie ! Constantinople... Il en revient avec des croquis, des lavis, des aquarelles. Il a déjà une « patte», un don, un talent qui ne demande qu'à fructifier avec du temps et de la peine.

Et puis il y a ces déjeuners chez son père, ou chez René Doumic, le perpétuel, avec à leurs tables tout ce que la France compte de noms dans le domaine de la pensée et des beaux-arts... Valery, Monet, Claudel, Giraudoux... La liste en serait trop longue... Les fées dont parlait notre confrère Henry Bernard, sont toujours là, penchées sur lui, métamorphosées en vieux messieurs des plus dignes... On a le sentiment que le destin de Guillaume est alors infléchi par ses proches, avec son approbation désinvolte, comme si cela ne le concernait pas encore tout à fait. « Si on ne peut pas être le bon Dieu, soyons donc architecte ! » dit souvent sa mère, Suzanne, la grande Dame de caractère. C'est décidé, Guillaume Gillet sera architecte !

Un noble métier, qui est comme un ministère, selon l'étymologie de métier. Un métier de roi, car il est vrai que peu de rois de France l'aient négligé. « J'ai trop aimé les bâtiments», confessait Louis XIV avant sa mort. L'architecture! L'art d'organiser l'espace, de maîtriser la lumière. Le plus complet des beaux-arts. Le plus contraignant aussi, parce que le plus chargé de responsabilité. Responsabilités esthétiques, culturelles, sociales, économiques, politiques même. Génération après génération, c'est tout un peuple qui naît, vit, rit et pleure, se multiplie, travaille et meurt dans son architecture et qui en est marqué, pour le meilleur et pour le pire... C'est aussi le plus redoutable des arts, parce qu'il ne donne pas droit à l'erreur, il ne pardonne pas. Un architecte laisse sa marque, indélébile. Un peintre peut brûler les toiles dont il n'est pas satisfait. Un sculpteur briser ses statues. Un graveur casser ses plaques. Un musicien déchirer ses partitions. Un cinéaste ne peut détruire son film, parce qu'il ne lui appartient pas, cependant ses œuvres médiocres laisseront peu de trace dans la mémoire. Mais ce que bâtit un architecte est là, visible de tous, pour toujours... Pour longtemps du moins.

Guillaume entre à l'école des Beaux-Arts. Une école magnifique qui formait ses élèves à l'enthousiasme et à la générosité. Une école dont il ne reste pratiquement plus rien aujourd'hui, après les assauts des gardes rouges en 1968... C'est en ces temps-là que Louis Gillet publie un de ses chefsd'œuvre : «La cathédrale, vivante». Livre prémonitoire qui semble vouloir préparer la base, le socle spirituel sur lequel s'élèvera un jour l'une des entreprises majeures de son fils... C'est aussi en ces temps-là que disparaît René Doumic, le Perpétuel, et il semble que toute une époque disparaît avec lui. Le ciel commence à se couvrir de sombres nuages. Ce ne sont pas des « Orages désirés». Ce sont les nuées de l'Apocalypse qui monte... Guillaume construit le pavillon d'un pays exotique, pour l'Exposition Universelle de 1937. Nous sommes toujours dans le jardin enchanté. Le temps a passé. Arrive le jour où l'on découvre la ligne d'ombre, en face de soi.

1939. La guerre! Les quatre fils de Louis Gillet sont mobilisés. J'ai vu une photo de ces quatre grands et beaux garçons en uniforme. Guillaume, lieutenant, est affecté à un bataillon de « Joyeux», amenés directement de Tatahouine. Surprenante expérience pour ce jeune homme de 27 ans. Paradoxalement, il faut beaucoup de rectitude, un sens profond de loyauté et de justice pour commander à des repris de justice. Il faut aussi quand même aimer ces hommes, ne jamais le leur dire, mais les aimer. Rien de bon ne se fait sans amour. Guillaume devait avoir ces qualités, car il a bien commandé sa troupe et a été décoré de la croix de guerre. En juin 1940 sa division est encerclée. Il est fait prisonnier. Oflag IV A, en Westphalie. Il va y rester cinq ans. Cinq années immobiles, inutiles, vides, sans but, sans responsabilité et sans devoir, cinq années gaspillées, gâchées, stagnantes, détournées du grand fleure de la vie, cinq années gommées, dans une sorte de coma prolongé, comme mises entre parenthèses, dans une misère physique et morale dont on revient détruit à jamais, voilà ce qu'aurait dû être, ce que devait , être la captivité de Guillaume.

Non! Il n'en fut rien. De ces 5 années, Guillaume et bon nombre de ses compagnons de misère ont réussi une expérience collective surprenante. Ces jeunes hommes, de toute disciplines, ont mis en commun leur savoir et se sont enrichis mutuellement, comme l'aveugle et le paralytique de la fable. Ce fut un brassage miraculeux. Chacun donnait tout ce qu'il avait à donner, recevait tout ce qu'il pouvait recevoir. Chacun en sauvant les autres se sauvait lui même. C'est la Grande Loi éternelle, oubliée et redécouverte éternellement. Il y a trois vertus cardinales, la Foi, l'Espérance et la Charité, disait l'apôtre Paul, et la plus grande des trois est la charité. La charité! En d'autres mots la générosité, l'amour. Ces jeunes gens ont été sauvés parce qu'ils s'aimaient les uns les autres... Autour d'eux, le monde se déchirait dans le bruit et la fureur, et l'enjeu était formidable. Exclus du combat, nos captifs ont fait ce que seuls ils pouvaient faire : ils ont continué à se cultiver l'esprit, comme on laboure et ensemence un champ.

La nature même de Guillaume, son caractère, l'éventail de ses dons, de ses capacités, de ses connaissances, sa rigueur morale et sa droiture qui avaient subjugué les « joyeux» des « Bat'd'Af», firent naturellement de lui un des meneurs de cette entreprise de survie. Il décora de fresques la chapelle du camp, une pauvre baraque parmi les autres. Il peignit les saints prisonniers. Un prêtre lui rappela que tous les saints furent un jour prisonniers. Saint Pierre, Saint Paul, Saint Guillaume... Et cela le réconforta, apporta un sens insoupçonné à l'injustice qu'il subissait... Il peignit Notre-Dame! Puis il créa son théâtre libre, en construisit les décors, dessina les costumes. Il interpréta même un rôle du « Songe d'une nuit d'été »... Il enseigna aux autres les rudiments de son art... Il se dépensa sans compter, dans le dénuement. Il était gai, il était drôle, il faisait rire ses compagnons. Il avait toujours faim, et pas seulement de pain... Et il lui arriva d'être heureux ! Il fut libéré par les alliés et rentra à Paris le 20 avril 1945. Le monde avait changé.

Son père, son premier maître, Louis Gillet, le vieux combattant de 14-18, est mort en 1943, de tristesse, d'usure, de cette épuisante bataille qu'il livra jusqu'au bout, pour rassembler, avec une volonté tenace, les raisons d'espérer, de lutter, de vaincre. Son grand-frère, François est mort, tué le 18 avril 1945 sur le Neckar à la tête de ses hommes de la Première Armée Française du Général de Lattre de Tassigny. Les deux maris de ses deux sœurs sont morts. Ses deux jeunes frères, Jean-Michel, médecin à Bir Hakeim, et Jérôme, sont toujours sous les drapeaux. La ligne d'ombre est franchie. Elle est derrière lui. Maintenant il va lui falloir donner tout ce qu'il a reçu, appris, engrangé, rêvé jusque-là. Le temps est venu : A nous deux, Paris!

Guillaume a 33 ans. Il devient le chef de famille. Il prend la place de son père, entouré des trois veuves... Il reprend ses cours à l'école des Beaux-Arts. Il peint. Il expose ses toiles dans une galerie. Il semble encore hésiter. Il a un choix à faire. Un choix difficile. Il veut être peintre. Il veut être architecte. En choisissant l'une de ces disciplines, il sait, d'instinct qu'il relèguera l'autre, car, pour soulever le monde tel qu'il l'entend, il ne peut avoir qu'un seul point d'application à son levier. Emmanuel Pontremoli, son chef d'atelier à l'école, son second maître après son père, qui devine cette ultime incertitude, qui connait son homme, infléchit imperceptiblement le destin. Il l'encourage à préparer le Concours du Prix de Rome. En 1946, Guillaume est reçu Premier Grand Prix d'architecture. Et c'est l'Italie à nouveau. La Villa Médicis. La lumière chaleureuse de Rome, après les froides brumes septentrionales de Westphalie. La gloire après la si longue humiliation... Il va chercher une dernière fois à Rome ce que tant d'architectes ont cherché avant lui... Il va chercher, mais il sait déjà... « Comment me chercherais-tu, si tu ne m'avais déjà trouvé »... Il a besoin d'encore un peu de temps, un peu de temps... pour accomplir son destin. Trois ans. Rome, Paris, Rome... Le travail, la vie mondaine, la famille, le travail... Cet apparent dilettantisme, qui est une de ses élégances... Un peu de temps, encore un peu de temps, pour que s'achèvent les réactions de la mystérieuse alchimie. En 1950 retour, définitif, à Paris. C'était à peu près le temps où je partais pour l'Extrême-Orient en disant par provocation : « Adieu vieille Europe, que le Diable t'emporte! »

Arrêtons-nous un instant. Le temps est encore suspendu Non ! Le temps n'est plus à l'attente, quelque chose de grand cherche à se réaliser. Tout le monde connaît la théorie de Darwin sur l'évolution générale des espèces. Le hasard et la nécessité nous mènent sans à-coup de la plus élémentaire cellule de la grande soupe originelle à l'être le plus complexe de l'univers, à l'homme. Cependant, il semble qu'elle n'explique pas tout. Il y a des chainons manquants, des vides incompréhensibles. Il y a peu, à la Sorbonne, un biologiste australien, comparaît l'évolution darwiniste au boomerang qui progressait lentement jusqu'à la meilleure efficacité possible de cette arme, et à notre recherche de la mesure du temps. Pour ce qui est du temps il y a eu d'abord le sablier, puis l'horloge mécanique, puis aujourd'hui, les horloges atomiques. Il n'y a pas eu d'évolution entre le sablier et l'horloge atomique. Il y a eu un saut, et il n'est pas l'effet du hasard. Je vous prie d'excuser cette longue digression, mais elle m'est nécessaire pour dire ce que je veux dire.

La vie imite l'art, proclame un paradoxe d'Oscar Wilde. Disons plutôt que l'art, que l'architecture, sont soumis aux mêmes lois mystérieuses que la vie. L'art est la vie, comme l'énergie et la matière sont une seule et même chose. En architecture, il y eut d'abord la grotte et son aménagement, l'équivalent du sablier! Ensuite il y a eu l'entassement et la juxtaposition de blocs de pierres taillées, qui a lentement évolué des pyramides aux cathédrales gothiques, et jusqu'à nos jours... l'horloge mécanique, si l'on veut... En notre fin de millénaire, une ère nouvelle s'offre à l'architecture, aussi révolutionnaire que l'horloge atomique. Immémorialement statique, l'architecture entre soudain dans l'âge des formes dynamiques, des surfaces gauches, des voilures, comparables à celles des avions...

Guillaume Gillet a 40 ans. Son génie éclate. Il a son levier et il a son point d'application, et le monde bouge, vraiment. Il est à la pointe de cette nouvelle technologie, il en est un des maîtres. Il apporte en plus toute l'érudition héritée de son père, cette manière d'aimer, de comprendre, de sentir dans les audaces anciennes des bâtisseurs de cathédrales, l'esprit des architectures futures. Avec Bernard Lafaille, un ingénieur qu'il choisit, qui devient son ami, il travaille comme un forcené, il crée dans la passion, dans la jubilation. C'est une longue houle qui se lève, qui monte et qui monte encore. C'est le début d'une décade flamboyante! Il serait trop long de tout dire...

Je ne retiendrais que deux œuvres. La première, le pavillon de la France, à l'Exposition Universelle de Bruxelles en 1958. Un coup de tonnerre dans l'histoire de l'architecture française. Une structure en porte à faux, équilibrée par un bras de force géant, une silhouette dynamique, des voiles légers à la place des murailles. Tout était novateur et c'était beau. Guillaume Gillet apportait le vent pur du grand large aux jeunes architectes éblouis. Ce chef-d'œuvre fut détruit, c'était dans le contrat. Mais quel crève-cœur, quel gaspillage. « Le bel oiseau tué », dit Cocteau. Quelle blessure, pour Guillaume.

Enfin, le plus grand, le plus inspiré, le plus rigoureux et le plus mystique, le plus proche de Chartres, de Notre-Dame de Paris, le plus profondément enraciné dans notre histoire et le plus osé, pour moi le plus noble de ses chefs-d'œuvre: la Foi et la Nécessité! Notre-Dame de Royan! La courbe de la baie toute entière semble se ramasser dans la verticale d'un jet de béton. Un grand navire en partance pour le ciel, face à l'Océan. Un point d'atterrissage, un amer, un dernier adieu au bateau qui s'éloigne chargé de vin, un premier salut de la France au bateau venant du nouveau monde, une espérance de havre de grâce pour le marin pêcheur dans la tempête. La Nef est immense, haute, presque Janséniste dans sa rigueur. On la croirait éclairée par Rembrandt. Elle était presque vide, mais aurait pu contenir 3 000 fidèles. Tantôt je croyais percevoir les murmures d'une messe basse... Tantôt j'espérai un halleluia d'allégresse. Aujourd'hui Notre-Dame est classée monument historique.

0, Guillaume, 0, bâtisseur de cathédrales, il y a tant d'amour dans tout ce que vous avez fait.