INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. André Jacquemin, Président de l'Académie, le mercredi 18 octobre 1989

POUR LA RECEPTION DE

M. Pierre SCHOENDOERFFER
ELU MEMBRE DE LA SECTION DES CREATIONS ARTISTIQUES DANS LE CINEMA ET L'AUDIOVISUEL

par

M. Christian LANGLOIS

 

Monsieur,

Un jour vous écrirez :
« Quelques bouffées venues du Sud tournoient, comme des avantgardes tâtent les défenses de l'ennemi. Il y a des gémissements, des bruissements de vent qui se lève, des plaintes vagues sorties de nulle part. Il y a une clameur lointaine, qui fait penser à une armée se mettant en marche. Il y a un silence déconcertant, le halètement des turbines...
« Et tout à coup, sans sommation, l'invisible tempête de suroît se rue sur nous avec la violence d'une charge de cavalerie...
« Le vent crie. Des cris qu'on est toujours sur le point de comprendre...

« Et qu'on ne comprend jamais !...
« Le navire roule, comme trébuche un cheval, se redresse, retrouve
peu à peu son long et souple galop dans la plaine noire et blanche et froide, mouvante, infinie. La plainte étrange - si triste - qu'on entend parfois à travers les hurlements du vent, feraient croire que l'univers a une âme. »

Et vous ajoutere :
« Je me colle contre la vitre émerveillé. »

Émerveillé! Vous le serez bien plus encore quelques heures plus tard :
« Le vent est tombé, écrirez-vous,... la lune sort d'un nuage. C'est un éblouissement. La banquise très proche étincelle comme une plaque d'acier. Tout devient lumineux, baigne dans un lait spectral... Des pans entiers de banquise ont dérivé. Ils s'élèvent et s'abaissent confusément sur une mer épaisse comme un sang noir. Parfois nous les traversons dans un crissement déchirant et les blocs de glace se heurtent, se chevauchent et croulent, craquent pesamment contre les flancs du navire. La houle gonflée du remous de l'hélice déferle en rouleaux phosphorescents qui se perdent pour froisser au loin l'aveuglant reflet de la pleine lune. »
« Le froid, la nuit constellée de pierreries glacées... « C'est la plus belle nuit du monde. »
Oh ! Trésor plus précieux que tous les trésors du monde: la faculté d'émerveillement qui transcende l'homme, le fait accéder sans le secours de l'esprit aux plus hautes régions de l'âme et lui dispense la suprême richesse, celle par laquelle il devient vraiment à l'image de Dieu : la faculté de créer.

Pour vous, en ces instants inoubliables, le voile se déchire peu à peu et vous le direz un jour :
« Le vent se lève.
« La plainte aiguë du vent, comme les lamentations funèbres des pleureuses d'Asie.
« La houle se lève, luisante sous la lueur de mondes lointains.
« Le pont livide de lune. Je sens quelque chose se dénouer en moi. Je me sens emporté par une de ces émotions qu'on éprouve parfois certains soirs de bataille où la mort vous a effleuré ; l'impression que mes deux cerveaux se complètent et rêvent côte à côte de grandes choses. Et en même temps, tout au fond - comme un lac tranquille - cette certitude : je suis vivant.

« La vie !
« Et cela monte en moi. C'est un éblouissement: je suis vivant, je vis ! Tout est simple, tout est évident. C'est un hymne à la joie de la chair et de l'esprit. C'est une vérité lumineuse qui s'élève... et qui crève comme une bulle, tout à coup, sans raison.
« Je vis ! Et alors? »

Alors, ce jour-là, sous la lumière crue de la lune, sous la lumière impitoyable de l'esprit, la vraie question se pose à vous : Cette vie, pour quoi faire? Mais il est des questions qu'il suffit de formuler pour obtenir la réponse. Non! Constaterez-vous alors, je ne suis pas fait pour être marin. Ce que je veux, c'est faire rêver les gens! Cette nuit-là dans la splendide et terrible nuit polaire, sous les constellations luisant d'une présence cruelle dans le ciel énigmatique, un romancier et un cinéaste était né. Il avait pour nom Pierre Schœndœrffer. Il allait effectivement nous faire rêver par les chemins inattendus de la guerre, de l'honneur et de la fidélité.

Dans la vie des plantes comme celle des hommes d'ailleurs, on distingue trois grandes étapes : la germination, la croissance et la moisson. Un cinéaste venait de germer en vous, encore fallait-il donner consistance à ce projet, lui donner substance et force. Vous aviez hérité de vos parents le courage et l'esprit de décision. Deux fois vos aïeux avaient choisi d'être français quoique cela leur coûtât tous leurs biens. Plus encore, votre grand-père maternel qui avait fait la guerre de 70 s'était réengagé en 1914 à l'âge de 66 ans comme capitaine et il allait trouver la mort au Chemin des Dames. Côté paternel votre famille fut sinistrée trois fois par suite de guerre et votre père, directeur de l'hôpital d'Annecy mourût des suites de la guerre peu après la fin de celle-ci. C'est alors que vous vous engageâtes dans la marine à bord d'un vaisseau suédois et que vous parcourûtes les mers du grand nord où vous vécûtes ces instants qui décidèrent de votre vie et que vous deviez décrire plus tard dans votre beau roman « Le Crabe-Tambour» dont vous alliez faire un film qui restera dans toutes les mémoires.

Afin de devenir cinéaste, vous vous engagez pour l'Indochine en demandant à être affecté au service cinématographique de l'armée. Votre demande est acceptée et vous embarquez pour Saigon. Le bruit court alors que vous vous êtes fait tuer dès votre arrivée. Le photographe Jean Péraud, scandalisé s'en va trouver le général dont vous dépendez et se répand en remontrances lui reprochant de risquer avec beaucoup trop de légèreté la vie des nouvelles recrues. Bourrelé de remords, le général sent monter en lui une mauvaise conscience insurmontable. A ce moment, surgit un jeune homme, la caméra sur l'épaule. C'était vous, bien vivant que l'on avait confondu avec un autre reporter, bien mort, celui-là. Votre général sent un fardeau énorme quitter ses épaules et, ne tenant pas à risquer de le devoir supporter à nouveau, demande à Jean Péraud de vous prendre en charge sous sa responsabilité.

Deux ans plus tard, Jean Péraud saute sur Dien Bien Phû et vous télégraphie de le rejoindre. Pour vous il y a des évidences qui ne se discutent même pas : Péraud vous demande de le rejoindre, vous y allez et vous vous faîtes parachuter sur Dien Bien Phû tant bien - que mal et plutôt mal que bien. Et Dien Bien Phû tombe et vous êtes prisonnier. Avec Péraud. Ne jamais plus être prisonnier! vous déclare celui-ci qui avait vécu en tant que tel une abomination. Vous décidez donc tous deux de vous évader.

Les camions qui vous transportent ne roulent que la nuit camouflés de surcroît par d'épais branchages. Vous parvenez avec votre ami à scier les bords de votre camion et à vous faufiler par l'ouverture ainsi ménagée. Péraud passe le premier. Vous le suivez. Votre botte de parachutiste, cette botte que vous n'avez pas quittée depuis votre largage, se prend dans les branchages. Le bruit alerte vos gardiens. Les phares des véhicules vous cherchent dans la nuit. Vous courez à perdre haleine, vous allez réussir. Non! Un mur de bambous vous arrête. Vous le longez à toute vitesse en cherchant une issue, mais les phares vous ont rejoint et les mitrailleuses vous tirent comme un lapin et vous entendez l'impact des gros insectes meurtriers qui se rapprochent de vous et leur étrange ronflement qui se termine par un bruit mat dans le bambou. Un trou d'eau. Vous sautez dedans et vous y cachez ne laissant sortir que votre tête. Les tirs ont cessé, les phares scrutent les ténèbres, quelques soldats sont descendus et fouillent les alentours. Péraud a disparu et doit vous attendre tapi quelque part. Des ordres brefs. La poursuite est abandonnée, vous allez être libre. Las! En retournant à son camion à tâtons pour économiser sa lampe torche, un viet vous marche sur la tête. Vous êtes repris. On vous dénude, on vous bat, on vous ficelle les mains derrière le dos serrées au point de devenir violettes et votre nourriture vous sera présentée sur une écuelle à bonne distance afin de vous contraindre de ramper pour la lapper. Et vous ne pouvez rien contre les fourmis rouges qui vous trouvent à leur goût. Vos mains qui ne sont plus irriguées perdent leur sensibilité et cela dure des jours. Encore un peu et ce sera la gangrène. Un seul espoir vous reste : crier! hurler! On vous bat, vous criez plus encore. Les officiers généraux prisonniers avec vous s'insurgent, ils menacent de se plaindre à la Croix-Rouge pour tortures. On vous délie enfin, à l'extrême limite de vos forces.

Quatre mois plus tard vous êtes libéré à la suite des accords de Genève. Péraud, lui, ne reviendra jamais. Nous sommes en 1955, le temps de récupérer un minimum de santé et vous partez pour Hong-Kong où vous faites la connaissance inoubliable de Joseph Kessel qui vous reçoit dans une fumerie d'opium. Vous faites quelques photos pour « Life » afin de survivre, passez un mois au Japon et gagnez les Etats-Unis par Honolulu. Un article sur «Le caméraman survivant de Dien Bien Phû» vous rend célèbre, vous abordez Los Angeles où vous suivez le tournage d'un film en rapport avec votre expérience et vous revenez à Paris où vous devez demander aux vôtres de payer votre taxi.

Une semaine à Paris, en juillet, après de pareilles aventures, c'est intenable. Vous prenez contact avec Pathé qui vous envoie au Maroc. Et c'est là que le sort vous attendait pour une nouvelle étape de votre vie car, simultanément, une jeune fille qui voulait devenir journaliste venait y rejoindre son frère, journaliste également. Et c'est encore l'aventure et le drame : la voiture de presse brûlée, la fuite des autres véhicules. Enfin réfugiée dans son hôtel avec son frère, la jeune fille voit arriver un séduisant caméraman, son engin sur l'épaule. Ainsi se nouent les destins. Le frère de votre future femme devient votre ami et c'est alors que vous tirerez la première récompense de votre esprit de loyauté et de fidélité : parvenu en un lieu pourtant peu sûr, vous quittez la voiture de France-Soir en lui confiant vos photos et films qui constituaient un véritable scoop car vous aviez promis à votre futur beau-frère de l'attendre en ce lieu. Quelques heures plus tard, tous deux vous deviez retrouver la voiture du journal incendiée et les corps abominablement mutilés de leurs occupants. C'était le temps des éventreurs. Votre fidélité vous avait sauvé la vie. Il est ainsi des signes qui ne trompent pas mais qu'il faut savoir lire et auxquels, trop souvent, nous fermons les yeux de notre âme.

Vous ne le savez pas encore, mais ainsi s'achève la seconde période de votre vie, celle de l'aventure, de l'engrangement des faits et des sensations. Vous allez aborder maintenant la période à laquelle vous étiez destiné : la moisson créatrice. De retour à Paris vous allez voir Joseph Kessel qui vous propose de tourner un film en Afghanistan, un film en 35 mm et en cinémascope qui s'intitulera « La Passe du Diable». Vous choisissez Coutard comme opérateur. Kessel se fera expulser d'Afghanistan en raison de l'affaire de Suez, mais vous achèverez néanmoins ce premier film qui remportera d'emblée le prix Pellmann de la presse et l'Ours d'argent de Berlin. Georges de Beauregard vous commandera ensuite deux films tirés de l'œuvre de Pierre Loti : Ramuntcho et Pêcheurs d'Islande qui ne correspondaient guère à l'idéal que vous portiez déjà en vous, peut-être encore à votre insu : la transfiguration d'événements dramatiques et parfois atroces en des récits hautains à la fière grandeur, à la sauvage poésie, lisibles à plusieurs niveaux et qui atteignent au mythe.

La première de ces grandes œuvres ce sera un film sur la guerre d'Indochine : « La 317e section» mais personne pour l'instant ne veut de votre scénario. Un principe de votre vie consiste à récuser toute amertume et à se persuader que l'on peut toujours faire surgir un bien d'un mal. C'était le principe du jiu-jitsu que d'utiliser une faiblesse, voire une défaite pour la transformer en outil de victoire. On ne veut pas de votre scénario? Soit, vous en faites un roman et ce roman a un succès immédiat tant en France qu'à l'étranger. Aussitôt ceux-là mêmes qui refusaient votre scénario s'empressent de vous demander de tirer un film de votre roman. Georges de Beauregard vous obtient une substantielle avance sur recettes de Malraux, et si l'armée française vous refuse son aide, le prince Sihanouk vous l'offre et vous retournez alors sur les lieux de vos aventures, mais en créateur cette fois, comme metteur en scène mais aussi comme intendant avec toutes les charges que cela représente. Ce film, vous le voulez sous l'égide de la vérité, mais d'une vérité recomposée par l'art. Vos acteurs doivent jouer vrai à l'inverse de ces stars qui conservent dans les pires catastrophes une impeccable mise en pli. Alors vous menez la vie dure à vos hommes, vous les rationnez, leur interdisez de se laver et de se changer de vêtement pendant plusieurs semaines. A la fin du tournage, ils auront maigri de plusieurs kilos chacun.

Un roman, c'est d'abord un ton, un film, c'est d'abord un regard. Vous adoptez pour le vôtre le regard de l'intérieur, sans aucun survol de l'action, au point qu'on a l'impression de suivre un reportage. Mais c'est lorsque l'on voit les documents d'origine que l'on s'aperçoit du chemin parcouru entre le document brut et l'œuvre accomplie, mais le travail ne se voit pas. Miracle de l'art véritable : aucun documentaire n'avait jamais permis de ressentir autant la vérité que ce film de fiction. Après lui, toutes les superproductions de guerre apparaissent artificielles, conventionnelles et sonnent faux. Certains ont déclaré que ce film, un des meilleurs films de guerre jamais tournés en France, reconnaissent-ils, était proche de ceux de Ford et de Walsh. Pour moi, il va beaucoup plus loin. Ce n'est pas seulement tout le drame indochinois, sous son aspect guerrier que la 317e section nous restitue à travers l'histoire d'un petit groupe de combattants dans son repli désespéré, c'est une longue quête vers un accomplissement personnel d'hommes que le destin a mis en face d'événements exceptionnels qui leur donnent la faculté de se transmuer en héros intemporels.

Il est des films qui sont, dit-on, sauvés par les acteurs ; le vôtre, comme les suivants transfigurent au contraire les acteurs en personnages de légende. Ce n'est pas Jacques Perrin et Bruno Cremer que l'on voit jouer dans les rôles de l'officier et du sous-officier, mais deux soldats face à un drame qui prend les dimensions d'une tragédie grecque et les haussent à une dimension d'éternité. La veille de la sortie du film, Beauregard vous déclare qu'il n'aura aucun succès en dépit de sa qualité. Le lendemain le Nouvel Observateur déclare que c'est un chef-d'œuvre et votre film remporte en effet un très grand succès. Il est aussitôt choisi pour représenter la France à Cannes. Après « Objectif 500 millions » qui obtient un très bon accueil, vient « La section Anderson », simple reportage cette fois, mais dont la précision et la rigueur du regard vous attire un succès mondial et vous vaut une moisson de récompenses dont un Oscar à Hollywood et le Prix Italia.

Nous sommes en 1967 et il vous faudra maintenant attendre 10 ans avant votre retour au cinéma. Pendant ce temps vous écrivez un splendide roman : «l'Adieu au Roi» qui reçoit le Prix Interallié. Un roman aux puissants parfums de jungle qui voit un banal petit voyou aux yeux gris, simple sergent de sa Majesté, devenir Roi parce qu'il a su prendre à bras le corps les événements exceptionnels dans lesquels il s'est trouvé plongé et, lui aussi, transmuer le mal en bien. Et le petit voyou aux yeux gris, renouant avec les temps aventureux, se haussera au niveau des grandes figures du cycle de la Table Ronde. Miracle des virtualités humaines qui nécessitent des circonstances extraordinaires pour révéler leurs insoupçonnables facultés. Un petit voyou aux yeux gris qui sera bien près d'atteindre son Graal « sous le ciel humide du matin, sous le ciel torride de midi, sous le soleil de vérité sans nuance, du bien et du mal », là-bas près du Col des Nuages, à l'orée de la forêt des Génies, dans la chaleur de la Grande Maison de Tamong Miri dans l'amitié de Gwaï, par la grâce de l'amour de Yoo et de leur petit prince aux yeux gris, là-bas, sous le regard d'Orion et d'Altaïr dans la constel lation de l'Aigle. Ce roman deviendra un film que d'autres tourneront.

Nous voici en 1976, vous publiez un nouveau roman : « Le Crabe Tambour ». Il obtient le Grand Prix du Roman de l'Académie Française et donnera naissance à un film que vous réaliserez vous-même en 1977. A nouveau nous sommes saisis par la grandeur ineffable de cette histoire aussi simple dans son déroulement que d'une insondable profondeur dans les sentiments. Des sentiments d'une telle complexité que seul en fin de compte le silence parvient à les exprimer. La beauté toujours présente nous étreint comme un chant de lumière et de glace et nous emmène dans une nouvelle quête vers un contact perdu, une amitié ternie par le souvenir ineffaçable d'une parole donnée mais qui n'a pu être tenue. Dans ce voyage au bout du froid, dans ces mêmes mers polaires où vous aviez eu jadis la révélation lumineuse de votre destinée, vous entraînez vos héros dans l'univers incommunicable des profondeurs de l'âme. Inoubliable Jean Rochefort transmué en un Commandant semblable au roi Amphortas de Parsüal, le Roi méhaigné à l'inguérissable blessure. Votre héros, blessé à l'âme et malade dans son corps, préférera perdre toute chance de survie plutôt que de renoncer à sa quête ultime dans ces contrées d'une autre planète où les mers gèlent comme les âmes. Tout aussi inoubliables, Jacques Dufilho dont la quête d'un passé légendaire tisse un contrepoint subtil avec celle du Commandant, un passé de légendes dont les pseudopodes menaçants viennent lécher les rives du présent, Claude Rich qui incarne la rationalité dans un espace qui n'en a que faire, Jacques Perrin et sa quête d'un Graal toujours évanescent qu'il poursuivra jusqu'à la fin de sa vie et jusqu'au bout du monde depuis le limon liquide du fleuve Cua Cam, grouillant d'une vie sans cesse renouvelée où la mort, provisoire décomposition, donne aussitôt naissance à d'autres formes de vie, jusqu'à la banquise de septentrion où la mort se fige dans une sclérose immobile. La décomposition et la sclérose, les deux formes de mort pour le corps comme pour l'esprit. Pour l'art aussi. Quelle image plus riche de prolongements que celle de l'étrave du navire luttant sans trève pour briser la glace qui se forme devant lui et menace de l'enserrer de son étreinte de mort. Inoubliable aussi, Odile Versois dans l'une de ses dernières apparitions et qui évoque la Kundrie de Parsifal après le pardon avec des pensées non dites qui nous emportent bien au-delà des mots, des images et des sons.

Dans des images à couper le souffle dues à Raoul Coutard, les nefs se cherchent, s'approchent, se rejoignent presque dans un paroxysme de tension qui ne se résoudra jamais car les chemins ne peuvent se rejoindre lorsqu'ils sont situés dans des univers parallèles. Miracle des œuvres de génie que d'être susceptibles d'engendrer de multiples et fécondes résonnances. Votre film obtiendra le Grand Prix du cinéma français et vos acteurs seront tous justement récompensés.

Puis vous nous donnerez en 1982 « L'honneur d'un Capitaine» où la double quête de la vérité et de la justice se poursuivra en un dramatique contrepoint, non plus dans l'espace, mais dans le souvenir, dans les souvenirsdes acteurs d'un drame qui seront scrutés, fouillés taraudés jusqu'au tréfond de leurs âmes mises à"nu avec leurs inguérissables plaies. Tragédie grecque elle aussi, dominée par le regard à la hautaine désespérance assoiffée de justice de Nicole Garcia; tragédie de la confrontation entre des conceptions contradictoires et inconciliables qui se déroulent cette fois encore dans deux univers parallèles qui ne se rencontreront jamais.

Enfin, cette année même vous nous avez donné les retrouvailles avec « la section Anderson» dont je vous dirais seulement qu'après l'avoir vu en première projection privée au Club 13, les quelques spectateurs privilégiés qui étaient là eurent beaucoup de peine à parler tant l'émotion les étreignaient. Là encore, avec une économie de moyen extrême, avec une sobriété insurpassable vous avez su faire résonner ce que chaque homme, ce que chaque femme porte en soi d'émotion profonde.

« Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des hommes », disait le vieil Arkel dans Pelleas. A l'image de Dieu, l'artiste a le pouvoir de créer des personnages qui disposent d'une réelle liberté. Il nous transmet alors le privilège suprême de la pitié divine.

Monsieur,

Ce soir, l'Académie des Beaux-Arts est heureuse et fière de vous accueillir comme je suis heureux et fier d'avoir été choisi par vous pour vous recevoir. Le jeune matelot qui découvrait la bouleversante et sauvage beauté des mers polaires a choisi de nous faire rêver sur d'âpres sujets. Les plus tragiques événements lui offrent encore la faculté de s'émerveiller et cet émerveillement, il nous le transmet avec force et splendeur. Mais toute son œuvre elle aussi est une quête qui exige, comme celle de Parsifal, un cœur d'une totale pureté. Puisse-t-il la mener à bien, cette quête, en nous donnant d'autres chefs-d'œuvre qui nous conduisent toujours plus loin, toujours plus haut et nous aident à mener à bien la quête que chacun de nous porte en soi. Puisse-t-il enfin le conquérir ce Graal de légende où l'on comprend enfin les cris du vent.

Mais, au fait qu'attendons-nous de plus? Il nous en a déjà montré le chemin et fourni la clé.