INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

Discours de M. Jean-Marie GRANIER

à l'occasion de l'installation de M. Louis-René BERGE dans la section de gravure

le mercredi 13 décembre 2006

 

Monsieur,

 

Il m’appartient de procéder à votre installation au sein de notre Compagnie, au fauteuil qu’occupait notre ami Raymond Corbin, dans la section de la gravure dont vous êtes aujourd’hui le dernier maillon d’une chaîne commencée en 1651 à l’Académie Royale par l’un des graveurs français les plus illustres, Abraham Bosse.


Aujourd’hui, dans la solennité d’une cérémonie qui rassemble vos admirateurs et tous ceux qui vous aiment, revêtu de l’habit que l’on veut dessiné par David au temps de Bonaparte, sous cette coupole, lieu d’harmonie et d’équilibre, dans un rituel dont on peut sourire, mais qui nous relie à un passé dont il n’est pas vain d’être fier, à votre tour vos mérites sont célébrés.


Il se peut qu’à l’aube d’une aventure nouvelle que vous n’aviez en rien programmée vous vous interrogiez sur ce que seront vos responsabilités et votre rôle dans une assemblée de personnalités différentes exerçant dans des disciplines elles aussi différentes que réunit la transmission d’un héritage culturel venant du plus profond de l’histoire mais aussi l’attention qu’elles portent aux interrogations posées par la création aujourd’hui.

La planète des graveurs n’est pas grande. Ses habitants, plus enclins à la réserve qu’aux épanchements tendent à s’isoler de la foule et du bruit. Je n’ai donc pas eu l’occasion ni de vous rencontrer souvent ni de pouvoir bien vous connaître, même si les manifestations et expositions auxquelles vous participez régulièrement m’ont permis récemment encore de voir et d’apprécier votre travail. De là cette curiosité qui me conduit à rechercher au long de l’itinéraire que vous avez suivi pour venir jusqu’à nous, ces avertissements prémonitoires d’un destin que dominerait la passion de l’art, celle du dessin, celle de la gravure.


Vous êtes né à Caudéran, près de Bordeaux en 1927. Aucun trait de votre enfance ou de votre adolescence ne laisse pressentir le parcours qui sera le vôtre. Alors que chez la plupart, la vocation s’annonce par des signes que l’on se plaît à retrouver la gloire venue, rien de tel avec vous. On ne voit pas qu’il y ait jamais eu chez vos parents ou grands-parents une curiosité pour les choses de l’art. Vous-même assez sèchement en faites état. « Pas d’artistes dans la famille ». Famille de militaires et d’ingénieurs du côté de votre père, lui-même polytechnicien, avec en prime un aïeul baron d’Empire. Du côté de votre mère, c’est l’île Maurice, avec une arrière grand-mère indienne probablement esclave dans les plantations de l’île. Ce trait de votre histoire familiale, je le sais, vous le ressentez à l’égal d’une aristocratie.


A Bordeaux, sous l’autorité des pères Jésuites vous préparez un baccalauréat que vous obtenez semble-t-il facilement. Vous dites aujourd’hui que vous avez été un cancre. Sans doute est-ce là coquetterie coutumière à ceux qui ont réussi. Cependant l’esprit des bons Pères ne paraît guère avoir déteint sur vous car vous montrant rétif aux voies toutes tracées vous refusez les études d’architecture que votre père espérait vous voir entreprendre. Admis à sciences Po, un an vous en suivez les cours en même temps que quelques études de droit, avant que de tout jeter aux orties. Vous avez vingt et un ans. Vous quittez brusquement votre famille pour travailler un temps comme déménageur, sans dire jamais les satisfactions que vous en auriez retirées, pour ensuite vous inscrire à l’école Technique de Publicité aux fins de créer votre propre agence. Ce que vous faites, en association avec un ami qui vous apporte son expérience des affaires. L’agence prospère, se développe. Vous en êtes le Président Directeur Général.

Tout paraît donc établi pour durer dans le meilleur des mondes.

Il n’en est rien. Sur le chemin de Damas, Paul précipité de cheval se relève un homme nouveau. Votre propre chemin de Damas que sera-t-il ? Disons-le tout de suite, il passe par l’atelier de votre beau-père.

Nous sommes en 1960. Deux ans auparavant vous vous êtes marié. Avec votre épouse vous élèverez deux enfants, deux filles que vous avez adoptées. « La chance nous a souri » écrivez-vous. Quatre garçons et une fille, vos petits enfants en sont la confirmation. Le père de votre épouse, de son métier est graveur. Il n’est pas un artiste mais un bel artisan qui a reçu l’enseignement de l’école Estienne. Sur l’établi de son atelier, j’imagine, alignés avec soin ses outils, pointe sèche, brunissoir, grattoir, onglettes et burin avoisinant la planche de cuivre rouge qui luit comme un miroir. Ce burin particulièrement captive votre attention. C’est l’outil roi, celui que les graveurs du 16ème siècle, d’anciens orfèvres, ont amélioré pour pouvoir inciser en douceur, et non plus à la force du marteau, la planche de cuivre d’où naîtra l’estampe, enrichissant ainsi en même temps la langue française d’un beau nom, celui de taille douce.
Votre épouse a la bonne idée de demander à son père de vous en montrer l’usage.

« En quelques minutes ce fut fait » écrivez-vous, et les essais que vous tentez et que vous portez à leur appréciation leur paraissent encourageants. Tout aurait pu en rester là. Sauf l’imprévu dans sa brutalité. Lors d’une promenade en mer, votre beau-père tombe à l’eau et se noie.
Son outil, dont il venait de vous montrer le maniement, ce burin prolongement de sa main et de sa pensée, vous en devenez l’héritier spirituel.
« De ce jour » ce sont vos mots, « cet outil devient mon maître ».

Vous êtes vous, parodiant la phrase célèbre, écrié à votre tour « Et moi aussi, je suis graveur ! » ? Car vous gravez aussitôt quelques cuivres qui sont bien autre chose que de simples essais. Un imprimeur auquel vous les montrez vous incite à continuer.Le président fondateur de la société de la Jeune Gravure Contemporaine les remarque et vous participez aux expositions de son groupe. Surtout vous avez l’aval de Jacques Villon. Ce sont là des encouragements qui comptent. Votre avenir d’artiste et de graveur est tracé.
Enfin, pas tout à fait. Sans avertissement, à votre manière, en totale contradiction avec l’enthousiasme que vous montriez, vous cessez de graver pour « vous consacrer uniquement aux affaires » ce sont vos paroles.

Passons sur ce temps de rupture où vous tentez des chemins de traverse qui ne semblent d’ailleurs pas vous satisfaire puisque vous changez illico votre fusil d’épaule en vous débarrassant de la société de publicité que vous veniez de créer, non pour revenir tout de suite à la gravure mais pour réaliser des collages d’après l’Apocalypse de Saint Jean, collages qui disparaîtront (faut-il y voir un signe ?) dans l’incendie de votre bureau.
Auriez-vous eu le sentiment d’avoir fait entorse à des engagements, en avoir ressenti quelques remords ? Vous approchez de la cinquantaine, c’est avec une ardeur de néophyte que l’autodidacte que vous êtes, enfin et définitivement cette fois choisit la voie de la gravure. Pour servir cette passion, le burin sera, je vous cite « dorénavant votre compagnon de tous les jours ».

Le plaisir du geste exactement fait et son action sur la matière, la satisfaction toute physique de l’acte de graver déterminent pour l’essentiel vos premiers travaux où vous montrez d’emblée une étonnante maîtrise technique. L’ascèse propre à cette discipline impose la contrainte de la règle, vous en êtes conscient, vous savez qu’il faut en assumer le risque tant dans son acceptation que dans sa transgression. Dans le petit carré d’espace qui vous donne les limites du monde que vous vous appropriez, vous installez dans une stricte géométrie le jeu des noirs, des gris et des blancs. La rigueur de l’écriture excluant toute recherche d’effets, toute ornementation inutile ou souci de séduction tend, en ses commencements du moins, vers une abstraction quasiment janséniste. Mais peu à peu à ces constructions impeccables se substituent des œuvres marquées de votre présence où l’image prend davantage sa place. Un univers onirique fait d’absence et de présence où le monde jamais univoque ne se manifeste que de façon indirecte, de manière fragmentée, ou encore masqué par toutes sortes d’écrans, voiles ou draperies. Cet univers parfois inquiétant, toujours singulier, déserté le plus souvent par l’homme où le montrant enfermé, étouffé, exclus, fait exemplairement écho à notre temps. La présence furtive des êtres qui le traversent évoque ce que Camus appelait « le silence déraisonnable du monde ». Vous avez paradoxalement choisi la clarté du trait pour dire la complexité du songe et de la vision. La netteté de vos images en renforce l’étrangeté. L’inconscient trouve ici sa formule aussi métaphorique soit-elle. Métaphore d’une inquiétude profonde, les cages, les grilles, les barreaux, les barbelés, ne manquent pas. Ce sont les éléments de votre journal quotidien intime, un liber veritatis qui vous masque et vous dévoile donnant le change d’un langage qui ne cacherait rien de par son écriture exacte. Mais, de fait écrire les choses en clair, n’est-ce pas en augmenter l’obscur intérieur ?

« Ombres intérieures » est le titre de l’une de vos estampes, ce pourrait être celui de l’ensemble de votre oeuvre.

Atteindre à la simplicité de l’écriture dont vous avez le désir ne va pas de soi, à chaque instant on bute sur le réel, sa complexité et ses pièges. Vos œuvres qui certes ne sont pas réalistes ne peuvent cependant éviter d’en citer des fragments. En les traitant par l’accumulation, la précision aussi bien que par l’allusion, vous leur ôtez leur poids de matière pour en faire les figures de votre imaginaire, et par là celles de votre propre langage.


La place éminente que vous avez dans la hiérarchie des graveurs contemporains, la reconnaissance de vos pairs, vous les devez aux évidentes qualités d’une œuvre construite, en fait en peu de temps, mais ne déviant jamais de la ligne tracée. Ceux qui vous connaissent voient bien qu’à cette œuvre vous ressemblez ou plus justement c’est elle qui vous ressemble. La rigueur, abrupte parfois jusqu’à l’intransigeance est sa marque. Elle est votre marque.


Il est fait aux graveurs la réputation d’être des gens d’assez mauvais caractère. Est-ce parce qu’ils lisent le monde et l’écrivent en noir et blanc, ou parce qu’ils le désincarnent jusqu’à l’abstraction du signe qu’ils gardent peut-être dans le regard et le geste trop de sérieux ? Au moins quant aux apparences.
En cela, Monsieur, vous reconnaîtrez-vous ? Alors, vous ne me tiendrez pas rigueur de répéter ce que j’ai entendu de vos confrères graveurs, que vous êtes l’ « ayatollah » de la gravure au burin. D’évidence c’est un compliment.


Me voici au terme de ma mission. J’ai tenté de suivre, à grandes enjambées, l’imprévisible itinéraire chaotique qu’à la fois vous avez voulu et subi. Bien des choses m’ont échappé à cause de votre discrétion et votre retenue naturelle. Je crois avoir donné trop d’importance à ce burin dont vous pensez qu’il est le Deus ex machina ayant décidé de l’artiste que vous êtes. Parce que je suis comme vous graveur, que j’ai comme vous quotidiennement en main cet outil, je crois pouvoir dire, qu’avec lui ou sans lui, d’une manière ou d’une autre, vous n’auriez pu éviter de voir s’épanouir ce qui est votre réalité intérieure, le besoin d’écrire. Ecrire passe pour vous par la gravure avec pour serviteur ce burin qui vous tient tant à cœur.


« Avec le burin pour seul outil, il est impossible de tricher », écrit un poète ami dans un texte que vous m’avez donné à lire. Mais si, hélas, on le peut.
Ce qui est sûr par contre, c’est que celui qui choisit de se servir d’un burin annonce que lui ne trichera pas. Votre oeuvre en apporte la preuve.

Cette loyauté, l’Académie des Beaux-Arts en vous accueillant la salue en vous.

Bienvenue parmi nous.