INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Roger VIEILLARD
(1904-1989)
par
M. Jean-Marie GRANIER

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Gravure
SEANCE DU MERCREDI 25 MARS 1992

 

 

Monsieur le Président,
Messieurs,

Me voici devant vous qui m'accueillez en cet instant de solennité et je vous avoue avoir quelque hésitation à vous exprimer ma gratitude. En cette occasion l'usage serait-il de se dire indigne d'un tel honneur Outre qu'il y aurait quelque hypocrisie dans pareille attitude, ce serait faire peu de cas du jugement de ceux qui vous ont accordé leurs suffrages. C'est pourquoi, choisissant d'être immodeste plutôt qu'hypocrite, d'entrée de jeu, je vous dis, merci.

Le poète René Char eut un mot qui me plait bien : « Dans mon pays, on ne dit pas bonjour, on dit merci. » Tel est mon merci, de salutation autant que de gratitude. Le plaisir que j'ai d'être des vôtres est d'autant plus grand que, par un renversement inattendu, l'Académie des Beaux-Arts longtemps liée au Pouvoir et porteuse de l'image de l'art officiel s'en trouve aujourd'hui à l'écart, apparaissant, et ce n'est pas le moins amusant des paradoxes, comme anti-académique. Ainsi ma joie redouble ; non seulement vous m'avez désigné comme l'un des héritiers directs de ceux qui au long des siècles ont porté l'art haut et loin, mais encore vous m'offrez un grand souffle de liberté. Ma retenue naturelle longtemps m'a tenu éloigné de mes admirations, aujourd'hui la chance m'est donnée de siéger parmi ceux-là mêmes que je désirais le plus connaître et avec qui je me réjouis de pouvoir commercer désormais. Jusque-là, je m'en tenais aux règles que je m'étais fixées : la planche de cuivre, un outil - crayon ou burin -, une feuille blanche... Tantôt la solitude, tantôt quelques amis et des élèves que je n'aurais garde d'oublier, ainsi se poursuivait et se nourrissait mon aventure. Et voici que votre reconnaissance me légitime. Le point culminant d'une vie n'est-il pas d'être parmi ses pairs ? Le plus important, en tout cas, est qu'il appartient à ces pairs de faire de soi un pair.

J'évoquerai maintenant la longue lignée de tous ceux qui nous ont précédés dans notre quête commune. A tous ceux-là je voudrais pareillement dire merci. Car nous, nous ne naissons pas orphelins. Et s'il nous arrive de l'être, c'est que nous cessons d'être fidèles à ceux qui-nous ont aidés à devenir ce que nous sommes. Sans fidélité il n'est pas de vraie création et j'ai la fierté de croire que vous avez reconnu en moi cette fidélité-là. Ce qui me plait infiniment dans votre Compagnie est qu'on ne remplace pas quelqu'un : on lui succède. Il y a dans cette idée de succession quelque chose de grave, de beau et de simple ; nous nous tendons la main, afin de constituer une chaîne, chacun d'entre nous représentant un maillon. Et ce maillon-même, attaché qu'il est au passé, attend de se raccorder au suivant, rassemblant à soi seul tradition et modernité. J'ai le très grand honneur - et si je l'osais je dirais le bonheur d'être appelé par vous à succéder à Roger Vieillard dont l'œuvre, de gravure et d'illustration, est reconnue pour l'une des plus importantes de ce temps.

Les voies sont multiples qui mènent à l'accomplissement d'une vie ; et comment en interpréter les signes autrement qu'à la lumière des œuvres qui en sont la mémoire. Très tôt apparaissent dans l'ascendance de Roger Vieillard les avertissements prémonitoires d'un destin où l'art ne pouvait être absent. Dès le XVIIIe siècle, un de ses aïeux est un orfèvre réputé, graveur de surcroît; plus proche de nous son grand-père, élève puis ami de Monsieur Ingres qui l'associe à la décoration d'une chapelle de l'Eglise Saint-Eustache, est un peintre de grand talent, alors que sa famille paternelle exploite à Bordeaux une faïencerie très connue. A Paris, lycéen, il se montre bon latiniste, manifestant une préférence pour la littérature, et dans ses temps libres il fréquente les musées. Tout juste pourrait-on s'étonner qu'il n'ait guère donné matière à ses professeurs de dessin de le remarquer! Des études de droit suivent, qui le dirigeront vers la Banque, lui apportant la sécurité matérielle qu'il tiendra toujours pour nécessaire à sa liberté.

Mais le fil n'est pas cassé, puisqu'en même temps, le passionnent les cours donnés en Sorbonne par Henri Focillon sur le langage et l'esprit des formes et une curiosité pour l'archéologie et l'architecture lui fait étudier les carrières et les cathédrales qui deviendront les thèmes récur rents de son inspiration. Mais voici qu'avec plus d'évidence s'inscrivent les signes. En 1930, il a vingt-trois ans, le service militaire l'affecte dans la météorologie où il a mission d'observer le ciel et les nuages. « Les merveilleux nuages qui passent» chers à Baudelaire, si propres à nourrir l'imaginaire. Puis, contraste, il est envoyé au Maroc. De ce monde nouveau où « l'œil se porte vers le midi sans 'rencontrer d'obstacles» selon Charles de Foucauld, il tentera pour la première fois de rendre par le dessin le sentiment d'espace qui le saisit. Mais à l'issue de ces temps initiatiques, la Banque l'attend. Peut-on parler ici de diversion ? Diversion qu'accentuerait la passion sportive, qui le fait participer à des rencontres internationales de tennis où il se place parmi les meilleurs en compagnie des fameux mousquetaires. Sans doute pas, car les études économiques et financières qui lui sont confiées font qu'il porte sur le monde un tout autre regard, plus rigoureux, tandis que les sévères contraintes qu'imposent l'entraînement sportif et la compétition lui forgent une santé morale et physique exceptionnelles.

Jusque-là rien que de très normal, peut-être de commun, lorsque survient l'événement décisif qui donnera à sa vie une dimension nouvelle : la rencontre qu'il fait de la gravure. Rencontre quasi fortuite, que provoque la visite d'un atelier parisien où l'entraîne un ami. C'est une illumination, il le dit ; comme il dit que la gravure de ce jour est son destin. Et puisque je viens de prononcer le mot de destin, comment ne pas associer à Roger Vieillard son épouse, le peintre Anita de Caro, dont il fait la connaissance à ce moment précis ? Débute alors une relation très forte dans l'incessant commerce de deux esprits également tendus vers l'accomplissement de leur vocation ; pour Roger Vieillard, la gravure ; pour Anita de Caro, la peinture. Ils vont leur route côte à côte, s'enrichissant de leurs communs enthousiasmes, aussi proches l'un de l'autre qu'il est possible sans que jamais leur personnalité n'en soit oblitérée, cela dans une complicité de chaque instant où les faits et les choses prennent sens et valeur. Ainsi, dans le rituel quotidien qui les réunit devant une tasse de thé après les heures d'atelier. Ces quelques minutes de calme et d'intimité à deviser de tout et de rien, à se faire part de leurs réflexions, de leurs interrogations et de leurs certitudes, comptent pour Madame Vieillard qui m'en a fait confidence, parmi ses souvenirs les plus chers. De tant de gestes et de mots qui disent ce que fut cette communion intense, je ne retiendrai pour mémoire que ces belles compositions que le peintre fait à partir de fragments d'estampes déchirées, abandonnées à même le sol de l'atelier du graveur et qui assemblés en de subtils collages, sans cesser de porter la marque de Roger Vieillard, se transmuent en une peinture d'Anita de Caro.Et aussi deux anecdotes.

En 1940, la débâcle amène Madame Vieillard à se réfugier dans un village de la Vallée du Rhône, sans nouvelles de son mari qui est à la guerre. Quand par le chemin poudreux elle voit venir à elle un étrange jardinier qui se jette dans ses bras. C'est Roger Vieillard qui pour échapper à la captivité a emprunté ce déguisement. Lui qui ordonnera nombre de ses gravures comme des jardins japonais ou persans, par une bien curieuse correspondance a choisi ce masque-là. Revenus à Paris, aux heures sombres de l'occupation, ils retrouvent quelques amis, parmi lesquels le graveur Joseph Hecht. Mais celui-ci, pourchassé, doit fuir, abandonnant son atelier. Roger Vieillard et Anita de Caro, qui savent l'importance considérable de l'œuvre de leur ami, parcourent les rues incertaines de la capitale, poussant deux bicyclettes lourdement chargées de planches de cuivre pour les mettre à l'abri chez eux, où la Libération venue, Joseph Hecht les retrouvera. Il faut à présent revenir au graveur, Roger Vieillard, dont la vie et l'œuvre, de plus en plus imbriquées, deviennent indissociables l'une de l'autre. Si bien qu'il apparaît à l'évidence que parler de Roger Vieillard, c'est parler de la gravure.

En gravure, il entre avec passion, choisissant la technique exigeante qui consiste à inciser directement la planche de métal à l'aide d'une tige d'acier acéré. L'outil porte le nom de « burin », la technique celui de « taille-douce ». Quelle merveilleuse expression que taille-douce! Elle gomme avec bonheur ce qu'a de trop brutal le terme de burin. Graver en taille-douce, c'est-à-dire sans effort, dans la douceur du geste ; caresse mais aussi griffe subtile: le sillon creusé dans le cuivre est bien en quelque endroit blessure qui laisse une trace ineffaçable. Tous ceux qui gravent de cette manière savent bien que de tous les arts dits plastiques, c'est celui où ce qu'on ressent de plus précieux est la qualité du silence. Et je sens bien que celui de Roger Vieillard dans son atelier était des meilleurs, seul en face du cuivre qui lui renvoie sa propre image. La planche de cuivre est silence, mais elle est aussi lumière, plage accueillante ou inconnue, calme ou inquiétante ; lieu magique d'attente de l'extrême désir. Il faut bien entrer dans le silence pour entendre la voix du monde. Qui n'a jamais connu ce silence singulier du temps de gravure, temps qui ne peut être que solitaire, ne peut savoir l'extrême contentement que l'on y trouve. Poussée d'une main sûre, la pointe du burin avance dans le cuivre soulevant la spirale d'un copeau brillant à mesure qu'elle creuse une taille profonde et modulée. Naît ainsi un réseau de courbes et de lignes, que Roger Vieillard avec orgueil disait sans équivalent.

Mais ce contentement ne peut faire oublier que la planche de métal gravée n'est qu'une étape avant l'estampe et qu'elle a vocation d'être une trace d'encre imprimée sur une feuille de papier. L'on voit bien qu'il ne s'agit déjà plus de gravure, mais de dessin, à travers une contrainte légère certes, mais suffisante pour imposer une plus grande attention et une réflexion plus profonde. La gravure trouve là sa dignité et sa raison d'être. Ayant - et cela depuis au moins le XIXe siècle - perdu l'une de ses fonctions qui était la reproduction des œuvres d'art, il lui reste la part noble d'être en charge, tout comme les autres disciplines artistiques, de poésie. La poésie - dans l'acception originelle de production des formes est pour Roger Vieillard la grande discipline; de sa vie, de son œuvre comme de ses lectures qui des Grecs à Saint John Perse, en passant du côté des Pères du Désert ou de Descartes sont les nourritures quotidiennes, ferments de l'œuvre à venir. Œuvre qui d'emblée trouve son style et son écriture. Ce qui ouvre à Roger Vieillard une route droite suivie sans repentir ni doute, en quelques cinq cents estampes, gravées directement, sans étude ni dessin préparatoire et qu'il imprime lui-même sur sa presse à bras, exclusivement en noir. Il sait que le noir de l'encre et le blanc du papier à eux seuls rendent compte du mouvement, de la matière, de la profondeur, de la couleur et de la lumière. Il sait aussi que le noir acquiert la transparence et le blanc la densité quand dans les limites de l'espace choisi une place exacte leur est assignée. A celui qui regarde le monde, en même temps qu'il se regarde lui-même, la tentation peut venir de ne prendre en compte que les seules données extérieures et superficielles et d'en faire une relation qui ne peut être que faux-semblant. Au contraire, Roger Vieillard, puisqu'il faut bien passer par le langage et l'écriture, montre que lorsque ceux-ci tendent à s'abstraire en s'écartant des équivoques de l'imitation ou des mensonges de la virtuosité formelle, il devient possible de soulever le voile qui masque l'harmonie sous-jacente ; cette harmonie que les Grecs avaient entrepris de décrire par les nombres et leurs rapports.

« Que nul n'entre ici, s'il n'est géomètre» exigeait, de son côté, l'Académie de Platon. Roger Vieillard qui volontiers se sert de la règle et du compas a pareille exigence. Encore que ne fasse défaut à cet architecte arpenteur de labyrinthes « l'esprit de finesse ». Pour s'en assurer il n'est que de le suivre tout du long de l'itinéraire où il nous invite à méditer aux étapes que marque chacune de ses estampes. De la première née « Les Premiers Pas » à celle qui ferme le cycle « Les Champs Elyséens» s'établit, nourrie de thèmes récurrents, une œuvre singulière : carrières, usines, cathédrales, architectures impossibles et colonnes, des temples ; ciels et terres réunis ou créatures hiératiques, Adam et Eve d'avant la chute donnent un parcours balisé de signes dont la perfection géométrique dit l'ordre du monde. Dans cet univers privé d'ombre, né d'une ligne qui à mesure qu'elle progresse invente ses méandres, le labyrinthe initial devient jardin des Merveilles, où prévaut le minéral, tant sont pétrifiés personnages et paysages pris dans la grille d'une géométrie exacte. Deux estampes parmi les plus importantes sont exemplaires de l'art, de la philosophie et des préoccupations profondes de Roger Vieillard. La première, de 1935, a pour sujet la lutte de Jacob avec l'ange. Représentés hissés sur une espèce d'estrade, se détachant sur un fond de paysage désert qui ajoute à leur solitude, les deux protagonistes ainsi mis en scène se heurtent dans un furieux combat. Leur aspect diffère pour montrer qu'ils ne sont pas de même nature. L'ange transparent s'inscrit d'un graphisme cursif, tel un fil de fer enroulé ; l'homme, lourd de sa condition terrestre, lui, est traité en volume. Le groupe est d'une écriture en résonance avec les mouvements majeurs du siècle - Surréalisme, cubisme, abstraction - alors que le paysage, servant de toile de fond comme un décor de théâtre, vient tout droit des premiers burinistes, des graveurs du Quattrocento par exemple, dont on peut reconnaître la manière qu'ils avaient de décrire le ciel, les pierres, les herbes et les nuages.

Reliant ainsi le passé au présent, Roger Vieillard s'affirme l'héritier d'un patrimoine où il a ses sources et sa justification, sans pour cela cesser de vouloir respirer au rythme de son temps. Quant au thème de la gravure, souvent utilisé dans l'art occidental, l'artiste l'a choisi, car tout comme le Jacob de la Lutte avec l'ange, il se veut créateur à l'instar du Dieu qu'il affronte. De ce combat qu'il devrait perdre, il sort cependant vainqueur. Serait-ce par ruse ou par la condescendance supérieure qui veut bien admettre l'orgueilleuse entreprise de l'homme, en lui cédant quelque reflet de son pouvoir, quand bien même il n'y aurait là qu'apparence ou illusion ? Avait-il cela en mémoire quand quelques années après, traduisant et accompagnant d'estampes le texte de l'Ecclésiaste, au mot célèbre de « vanité», il préfère celui d' « illusion». Infléchissement du sens ni fortuit, ni innocent. Il aurait pu revenir au mot hébreu en sa traduction plus exacte de « brouillard », « fumée» ou « vapeur» ; à ce sens concret qui définit la condition humaine comme transitoire. Vérité qu'apporte le Livre, proclamée et entendue.

Au contraire, c'est se placer dans le champ du visible et par là dans la tradition humaniste gréco-latine, qui privilégie une vérité accessible à la vue que choisir « illusion» qui prolonge le « vanitas» de la Vulgate. La matière, en prenant forme jusqu'à produire le Cosmos, peut être regardée comme une œuvre d'art. Du coup, le mot « illusion» est au carrefour de toute interrogation esthétique, puisqu'il laisse supposer que tout est objet de contemplation et d'étude. Singulière situation que celle de Roger Vieillard, assuré qu'il est de son pouvoir créateur - et déjà en 1943 une estampe au titre significatif « Le Maître de la Nature» l'affirme - alors qu'il porte en même temps sur son œuvre et sur l'art en général un regard lucide, interrogateur et sans complaisance. Certitude ? Inquiétude ? L'homme a trop d'élégance et d'urbanité pour que de l'extérieur il soit possible d'en juger. Mais il donne le sentiment de trouver en lui, en sa culture, en son entourage, en son travail comme en ses amitiés, la sérénité. Toutes ces raisons font regretter qu'il n'ait point enseigné. L'occasion lui aurait-elle manqué ? Ou l'envie ? Peut-être aussi à la question de savoir s'il est utile ou possible de le faire, a-t-il répondu par la négative... On peut toutefois imaginer ce qu'il eut pu transmettre à des élèves : un métier, de la culture certes, mais surtout il leur aurait enseigné à écrire. « Écrire» c'est faire état de la résonance intérieure que le monde provoque. C'est livrer à chacun ce que l'on-a de plus singulier et, par son art même, faire passer le particulier au général, afin d'être entendu de tous. Pour se faire entendre, Roger Vieillard a eu la gravure. Graver; c'est écrire. De la pointe du burin, le graveur trace des signes qui ne s'effacent pas. Ils ont été pensés pour durer, telles aux parois antiques les inscriptions millénaires. Le Dictionnaire Classique Universel vient à mon aide en donnant du verbe « buriner» la définition suivante : « buriner; écrire avec une grande perfection ».

Artiste inspiré, maître dans la pratique de son art, Roger Vieillard certainement aurait fait sienne cette définition, lui, qui me faisait part à la sortie d'une exposition qui lui avait donné quelque étonnement, de ses interrogations et de ses réticences sur les orientations du moment. Il est vrai que dans la planète des arts se manifeste de la confusion. Le désarroi atteint nombre de jeunes artistes que désorientent les encouragements apportés à une production du n'importe quoi. L'inculte prend souvent valeur de vérité en s'appuyant sur l'ignorance et, pourquoi le taire, sur le laxisme ou la lâcheté de certains clercs. Ce qui permet aux spécialistes de l'esbroufe et du discours abscon d'occuper tout l'espace et de s'y maintenir. Bien sûr, il ne s'agit pas de remplacer un académisme par un autre. En tant que créateur, l'artiste est libre ; libre d'écrire comme il l'entend et il n'a de contrainte que celle qu'il choisit de s'imposer à lui-même. Les expériences les plus hasardeuses, les plus contradictoires ou les plus déconcertantes lui sont permises. A lui d'assumer les risques inhérents à ses choix. Il en va différemment quand il prend la responsabilité d'enseigner. Le professeur entre dans le rapport de transmission de maître à élève qui lui impose des réserves. Sa liberté s'en trouve suspendue ; il est d'une part le serviteur d'un patrimoine qu'il est chargé de léguer, d'autre part il doit faire abstraction, dans la mesure du possible, de ses inclinations personnelles, de sorte que sa voix délivre la vocation en attente du disciple. C'est une bien difficile et incertaine tâche. Je suis sûr que Roger Vieillard s'y serait montré au plus haut.

Le 29 novembre 1989, Messieurs, vous receviez sous cette Coupole Roger Vieillard, le faisant entrer, selon ses propres paroles, dans l'« Histoire de la France ». D'Albert Decaris à qui il succédait, il devait dire qu'il avait été un artiste heureux. Tout laisse à penser qu'il en fut de même pour lui. N'a-t-il pas incarné en définitive, et à sa manière, l'agrément donné à Jacob ? Signe à jamais apposé sur l'entreprise de l'artiste, en ses réussites comme en ses errances. Roger Vieillard eut ce pouvoir, renouveler par son écriture l'image d'un monde qu'il ne cessa, tout au long de sa vie, de célébrer. Je vous remercie.