INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. André JACQUEMIN
(1904-1992)
par
M. René QUILLIVIC

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Gravure
SEANCE DU MERCREDI 18 OCTOBRE 1995

 

Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Monsieur le Ministre,
Madame, Mesdames-Messieurs,
Chers Confrères,

Les rêves parfois se réalisent puisque me voici, en ce jour, à cette place, dans ce lieu où, en l'an de grâce 1950, feus le privilège, pour la première fois, d'être reçu par le Président Dropsy, avec les Prix de Rome de la promotion ; éphémère réception, mais que j'interprète aujourd'hui comme un présage puisque, Messieurs, vous m'avez fait le grand honneur et la joie de m'accepter dans votre illustre Compagnie. Du fond du cœur je vous en remercie, et un grand merci également à Jean-Marie Granier pour ses paroles bienveillantes.

Dans votre prestigieuse Maison où la rencontre ne peut qu'engendrer l'échange, se trouvent réunis tous les arts que l'on qualifie de beaux. La reconnaissance de la valeur de l'autre constitue la vraie confraternité : ici, volumes, couleurs, images, sons, magie du cinéma et de l'audiovisuel, expressions plastiques de toutes natures vivent en intelligence. La ligne du graveur devient l'arabesque dessinée sur scène par le chorégraphe dont le ballet se marie à la féerie de la musique pendant que l'architecte déploie dans l'espace les structures les plus audacieuses. L'élégance côtoie l'érudition et le mécénat conforte la beauté et, en fêtant cette année le Bicentenaire de l'Institut, vous exprimez l'importance d'une tradition antérieure tout en portant votre regard tourné vers l'avenir...

La chaîne de l'évolution est sans rupture, ainsi m'échoit l'honneur de succéder à un éminent confrère, le graveur André Jacquemin. J'ai l'avantage de parler d'un artiste que j'ai connu d'abord par ses œuvres, quand j'étais étudiant aux Beaux-Arts. Plus tard, j'ai eu l'occasion de le rencontrer à de nombreuses reprises, toujours trop courtes à mon gré, mais suffisamment pour avoir pu garder de lui une image bien vivante, aussi vais-je essayer de l'évoquer au présent, en ayant pour guide le bel ouvrage que Pierre Dehaye lui a consacré.

Né à EpinaI en 1904, il s'éteint en 1992. Sa vie dessine la trajectoire d'un arc de cercle s'appuyant sur les deux pôles du siècle qu'il parcourt avec la sérénité d'un laboureur traçant son sillon de l'aube au crépuscule, indifférent aux intempéries, aux orages, aux accidents. La foi en sa vocation est la plus forte. Son objectif : l'œuvre à accomplir, mais sans redites ni vaines répétitions. La vision changera en fonction de son émotion, toujours nouvelle devant la nature. Son origine est terrienne ; c'est un paysan lorrain. Nicolas Untersteller disait « les Lorrains sont les Bretons de l'Est ». Cela sous-entend : droiture, foi, simplicité vraie, persévérance. Ces qualités, il les tenait de ses parents, son père Charles ayant quitté la ferme familiale après son mariage avec une jeune fille d'origine luxembourgeoise, Catherine Mantz, pour s'établir à Epinal et ouvrir une entreprise de traiteur sur commande au vocable du « Salon des Familles ». L'enfant grandit dans un climat vivant et convivial où les produits destinés à la fine cuisine de Madame Jacquemin deviennent de plantureuses natures mortes comme on en voit dans les tableaux flamands.

A l'âge de six ans, il entre au collège Saint-Goëry. Vers sa neuvième année se situe un épisode qui pourrait n'être qu'une anecdote banale, s'il n'avait laissé dans l'esprit du futur artiste une trace inoubliable : l'enfant est victime de malaises persistants que la médecine n'a pas l'air de pouvoir surmonter lorsqu'un praticien perspicace et intuitif conseille aux parents de lui donner un animal qui sera son ami ; en l'occurrence, un poussin qu'il peut prendre dans sa main protectrice ; ce fut là le déclic de la résurrection. Une année de convalescence s'ensuit ; les progrès de santé coïncidant avec la croissance de l'animal devenu un superbe coq appelé « Vigilant ». Ce coq symbole de renaissance n'avait pas du quitter la mémoire du graveur devenu académicien, puisqu'il servira de symbole à la poignée de sa magnifique épée traditionnelle.

André Jacquemin est né homme de la plaine, ce pays entre la Meurthe, la Moselle et la Meuse, cette terre, théâtre historique de tant de batailles. Combien de jeunes gens pleins de force et de sève, vers ces marches de l'Est sont partis en chantant ? Ils sont morts le matin sans sortir de leur rêve - ici s'est effeuillée la fleur de leur vingt ans - puis la nuit est tombée sur la plaine déserte, et puis des nuits encore et des jours et des ans et le blé qui a poussé dans cette terre offerte porte en ses grains dorés une part de leur sang, ces champs de blé que l'on retrouvera tout au long de l'œuvre de Jacquemin et dont le symbole est flagrant, nourriture du corps, nourriture de l'âme : il gravera un petit épi de blé sur la lame d'acier de son épée et, au soir de sa vie, quand ses yeux commencent à le trahir, c'est sur une gerbe de blé qu'il achèvera son œuvre et posera ses outils. Mais pour l'heure nous sommes à la période de la Première Guerre mondiale, le jeune André passe ses vacances dans la ferme de son oncle, dit l'Ours, un cultivateur marié à une sœur de son père. Il s'imprègne de toutes les images et sensations qui émanent de ce monde vrai et fort. Les traditions de la vie rurale de jadis sont encore vivantes, comme la confection bimensuelle du pain, sans oublier la période des moissons qui s'accomplissent dans la joie commune.

Après le brevet passé en 1918, se produit un événement banal qui n'en aura pas moins des conséquences sur la destinée du jeune homme. En effet, il se blesse assez sérieusement à la jambe en aidant au déménagement de l'oncle l'abbé, et cela l'oblige à l'immobilité pendant plusieurs semaines durant lesquelles il dessine sans cesse et copie une estampe de Marc Antoine Raimondi... Le travail est si minutieusement réussi, qu'il est remarqué par un ami de la famille, architecte de son état, suffisamment enthousiaste pour persuader les parents de le laisser poursuivre sa vocation : il sera graveur. Nous sommes en 1919 et où pourrait il mieux apprendre ce métier, malgré tout quelque peu singulier, qu'à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, d'autant que Tante Amélie habite dans la capitale et l'hébergera.

La gravure, cela ne s'invente pas, l'Atelier de Charles Waltner lui ouvre ses portes. L'enseignement qu'on y prodigue est celui du métier, y compris le tirage des épreuves sur la presse à bras, la copie des maîtres restant un exercice incontournable. Après deux années, les ailes de l'indépendance lui font délaisser un peu l'atelier de gravure pour celui du peintre Ernest Laurent à la plastique simplifiée dans la répartition des blancs et des noirs. En 1922, pour sa troisième année à l'Ecole, il se mesure au Concours de Rome, 90 jours de loge, sur le thème « Léda et le Cygne» ; ce passage presqu'obligé à l'époque lui apprend définitivement que là n'est pas sa voie. Dorénavant, son école sera la nature et la vérité du quotidien. En 1923, il grave son autoportrait «l'homme au gibus », exposé à Vesoul aux Artistes de Franche-Comté et acquis par le peintre Jules Adler. Le public et la critique ne s'y trompent pas, il est très vite remarqué dès qu'il expose ses gravures.

Le Prix Roux lui est décerné par l'Académie des Beaux-Arts en 1926. En 1930, c'est la naissance de la « Jeune Gravure contemporaine» dont il est un des membres fondateurs. L'année suivante, simultanément, il obtient le Prix Blumenthal et la bourse de voyage de l'Etat qui lui permettra d'aller travailler en Espagne et au Maroc, d'où il rapporte une floraison d'œuvres. Maintenant, il est prêt à affronter la vie, les dés sont jetés, la voie est ouverte et voici la consécration avec le grand Prix national des Arts obtenu pour la première fois par un graveur : nous sommes en 1936 et cette même année, il est un des trois graveurs sélectionnés pour la Biennale de Venise, les deux autres étant Jacques Villon et Marcel Gromaire.

A partir de 1938 s'ouvre pour Jacquemin une activité qui va s'avérer féconde, celle d'illustrateur de livres. C'est la grande époque de la bibliophilie et la série qu'il entame et qui comptera quelques trente-deux ouvrages, représente presque la moitié de la totalité de son œuvre. « Monsieur des Lourdines » d'Alphonse de Chateaubriand et la « Relève du matin» de Montherlant sont les premiers ouvrages qu'il réalise. Puis voici l'occasion tant désirée, l'illustration de la « Colline inspirée» de Barres, proposée par la Société des Bibliophiles Franco-Suisses : 85 planches à l'eau-forte la composent et plus de trois années de travail lui sont nécessaires. Citer tous les ouvrages serait ici trop long mais comment ne pas mentionner « La physiologie du goût» de Brillat Savarin, « La couronne de Paris» de Mac Orlan ou « Les campagnes hallucinées» de Verhaeren, jusqu'au « Mas Théotime » d'Henry Bosco. Cet activité débordante n'empêche en rien une production obéissant à sa seule inspiration ; d'une part, ses portraits où la psychologie du modèle est exprimé avec acuité, d'autre part, ses paysages gravés souvent directement sur le motif, où l'artiste invite le spectateur à entrer lui-même dans le sujet au point de sentir presque l'odeur de la terre. La dominante est très souvent horizontale -les arbres dépouillés de leurs feuillages montrent la structure du branchage - l'œil se perdant en des lointains mystérieux.

En 1934, Jacquemin se marie avec Andrée Poncelet, sœur d'un camarade peintre ; elle-même artiste, ancienne élève de Lucien Simon, elle signera ses œuvres en contractant son nom en Andrée Jadet. Un premier enfant, François, naît en 1936. Jacquemin est mobilisé en 1939, et il apprend au cours de l'été 40 la naissance d'une fille ; Anne. Un second garçon naîtra en 1941, Jean-Marie. C'est alors le moment du retour en Lorraine, dans une maison ancienne à Vaudéville, près d'Epinal. La vie se poursuit dans le travail jusqu'en 1945. C'est à ce moment, au lendemain de la guerre, que Jacquemin découvre la région du Velay, terre âpre et mystique au relief varié dont les étendues enneigées l'hiver exaltent mille détails comme une écriture en noir sur blanc ; ce sont les vides qui construisent la surface, la richesse des gris et la densité des ciels apportant l'élément de contraste. La découverte du pays velave est une révélation assez forte pour perdurer, puisqu'en 1946. Le couple Jacquemin acquiert à Cheyrac une demeure extraordinaire et magique qui nécessitera quarante années de restaurations minutieuses et passionnées, nous aurons l'occasion d'en reparler.

Mais pour autant le graveur n'oublie pas sa Lorraine natale. Quand un événement fortuit ramène la famille en Epinal ; il s'agit du décès du Conservateur du Musée de la Ville abritant les collections de l'Imagerie populaire française. Ce poste lui est offert et, après quelques hésitations, accepté : c'est là que pendant vingt et une années, jusqu'à la limite d'âge, Jacquemin conjuguera ses fonctions et son métier de graveur. D'emblée, il pressent l'importance du rôle qui va être le sien, faire d'un modeste musée départemental, le Musée international de l'Imagerie. Si l'expression « Image d'Epinal» est passé dans le langage courant, cela n'est pas l'effet du hasard, non parce que la cité vosgienne fut le seul berceau de cet art populaire mais parce qu'il perdurera là mieux et plus longtemps qu'ailleurs. J'ai le privilège d'avoir collaboré avec Claudine Béréchel et Jean Adhémar à la rédaction d'une « Histoire de la Gravure » publiée il y a une quinzaine d'années, où nous évoquions largement la naissance de ce mode nouveau de propagande né avec l'imprimerie et l'usage du papier, et l'on se souvient de la conférence que fit Jacquemin sur ce sujet en 1982.

On pense que la plus ancienne image chinoise est un Bouddha du VIIIe siècle. En France, l'image populaire de piété apparaît en Bourgogne sous forme de ce que l'on appelle les « Bénédiction des Maisons», gravée sur bois et enluminée de couleurs vives, clouée au revers des portes des étables, granges, coffres et placards, elle protège soit le bétail avec Saint-Pierre et Saint-Paul, prévient la peste avec Saint-Roch, la mort subite avec Saint-Christophe, etc. A partir du XVIIIe siècle, cette coutume s'éteint progressivement pour subsister à Epinal grâce, doit-on dire, à la dynastie de la famille Pellerin, qui s'articule elle-même sur une tradition fort ancienne puisqu'on date de 1669 une image de Saint-Goëry, patron de la ville. Jean-Charles Pellerin était né dans la Meuse en 1756. Ses descendants font prospérer l'imprimerie qui compte 150 ouvriers en 1805. Ensuite, François Georgin grave les fameuses batailles de l'Empire.

Autour des années cinquante, le monde rural est encore bien vivant avec sa mémoire ; bon nombre de vieilles images se cachent encore dans les fermes et Jacquemin se fait un devoir de sauver un patrimoine prêt à disparaître. Un ami graveur me disait l'avoir rencontré à cette époque, sillonnant la campagne avec sa vieille deux-chevaux, à la recherche de tout ce qui pouvait avoir un intérêt à ses yeux. Il ne se contente pas d'être le conservateur du passé mais étend le champ de l'imagerie jusqu'au présent puisque Picasso lui-même offre au musée un série de gravure sur linoléum. Il crée même un département d'ethnologie vosgienne et d'art contemporain, tant et si bien que les 3 800 visiteurs de 1953 sont 31 000 en 1974. Ses fonctions de conservation n'avaient pas empêché le graveur de s'exprimer en de nombreux travaux personnels, le dessin étant pour lui un besoin vital, à preuve ces carnets de croquis remplis dans le trains entre Paris et Epinal où les voyageurs sont fixés dans les attitudes de l'abandon du voyage par un crayon alerte et sans concession.

Maintenant une retraite bien gagnée allait ouvrir à André Jacquemin de nouveaux horizons. Chaque année, un retour dans le Velay avait maintenu un contact qui va dorénavant prendre des proportions dévorantes. La famille Jacquemin va vivre au diapason d'une demeure et de son histoire. Depuis 1946, date de l'installation à Cheyrac, d'abord pendant les vacances, maintenant de façon plus suivie, la restauration de la maison de l'Alchimiste avance d'un pas, il s'agit d'un édifice vraiment hors du commun : une demeure philosophale. Maison fortifiée remontant au XIIIe siècle puis reconstruite au XVIe par un alchimiste nommé Antoine Formel qui avait décoré sa demeure d'une multitude de signes et marques cabalistiques, oblitérés par l'usure du temps, mais décelés par l'intuition des nouveaux propriétaires qui remettent à jour et restaurent le monde merveilleux de l' « Artiste» : c'est ainsi que l'on dénommait notre alchimiste, le symbole de la connaissance se trouvant concrétisé sous la forme d'une pomme de pin sculptée au fronton de l'édifice. Dans cette quête de l'absolu tout est signifiance et tout reprend vie comme s'il s'agissait d'un palimpseste, c'est toute la philosophie de la vie de la matière, modifiée, transformée, purifiée par le feu d'où émane l'Esprit, donc la sagesse. C'est le marteau, union du ciel et de la terre, et le Tau ou l'œuvre réalisée. Ce sont les nombres : le 5, chiffre de la connaissance ; l'étoile à 6 branches ou matière purifiée ; la coquille aux 7 pointes et les 21 opérations nécessaires. Les 3 couleurs de l'œuvre, le noir, le blanc et le rouge!

Ce principe de la conquête de la matière remonte à la nuit des temps, comme nous le dira Mircea Eliade. L'homme primitif vivait dans un univers saturé de sacralité, l'homme moderne ayant perdu sa capacité d'exprimer le sacré dans sa relation avec la matière. La transmission initiatique des forgerons et des orfèvres de l'Orient a survécu jusqu'au Moyen Age pour se prolonger par l' œuvre alchimique dans ce concept de « la vie complexe et dramatique de la matière». Un graveur digne de ce nom ne peut ignorer ce dialogue intime avec le cuivre, matière vivante, métal noble s'il en est, éclatant comme l'or et lisse comme une peau de femme que la main caresse doucement, et ce petit pincement au cœur avant d'entamer le miroir de la surface vierge... Il s'agit en quelque sorte d'un acte amoureux, non sans rapport avec l'union des deux principes cosmiques ou noces chimiques du Roi et de la Reine, tant de fois évoquées : l'acier du burin et de la pointe sèche, ou l'acide, éléments masculins, pénétrant le cuivre, élément féminin. C'est la renaissance de la matière sublimée du rêve de Zosime. Et si André Jacquemin vit en si forte harmonie avec cette demeure et qu'il y fixe maintenant ses amarres, ce n'est peut-être pas tout à fait le fruit du hasard, mais parce qu'il est au fond de lui-même porteur d'une part de cet héritage mystérieux : c'est là maintenant qu'il travaille et qu'il imprime lui-même ses gravures sur cette presse qu'il tient de Daragues, « l'architecte du livre ». D'ailleurs, la garde de l'épée d'académicien portera, outre le fameux coq, un écusson sur lequel est gravé schématiquement la demeure de Cheyrac, cela est signifiant!

Jacquemin tirant une épreuve, cela tient du rite! Il enfile sa blouse d'imprimeur qui est sûrement la même depuis l'époque où il était jeune homme (tel certains religieux qui gardent leur vie durant la même robe de bure), cette blouse noircie et raidie par l'encre essuyée d'un geste de la main devenu machinal, telle bras de la presse jamais nettoyé où s'agglutine une croûte que les imprimeurs appellent « leur sueur ». Ce vêtement de cérémonie, pourrait-on dire, fait tellement partie de lui-même qu'il dit : « il faudra la brûler quand je serai mort». Cette encre compacte et intense nous rappelle la « Nigrédo » des alchimistes, la « massa confusa » primordiale, « l'Abyssus » d'où renaît la vie et que Marie la prophétesse conservait dans son « Vas Mirabile ».

Dans une nouvelle « Noce», cette encre va se marier à la planche de cuivre gravée, à nouveau amoureusement caressée et prête alors à une troisième union, celle de l'encre et du papier immaculé : cette ultime opération, c'est « l'Albédo », la « Lenkosis », la résurrection. « L'Opus» est né ; la gravure. C'est pourquoi on appelle cela une épreuve car elle est le fruit d'une série de gestes assimilés aux épreuves d'une sorte d'initiation, et les feutrines qui séparent le papier du rouleau de la presse s'appellent les « langes» comme s'il s'agissait d'un enfant. La pierre philosophale est fille de « l'œuvre au noir », car c'est bien le noir et blanc qui constituent la spécificité du phénomène « gravure».

Si le dessin et le trait sont la quintessence de la plastique, puisqu'ils en sont l'abstraction majeure et intellectuelle par excellence, le noir qui est à la fois somme des couleurs et non couleur, ce noir né de la nuit deviendra lumière sous la main du dessinateur et du graveur. La richesse infinie de la palette des nuances de gris se substitue au chromatisme, à tel point qu'on peut dire de certaines gravures en noir qu'elles ont de la couleur. Peut-on imaginer « Le Chevalier et la Mort» de Dürer, « Le siège de La Rochelle» de Callot, « La pièce aux cent florins» de Rembrandt, voire « Les buveurs» de Picasso autrement qu'en noir : ce noir dit de fumée, issu de quelque combustion dans un fourneau mystérieux, ce noir où brillent les étoiles du firmament :

Oh! Van Gogh.
A la lisière de la nuit
Le ramoneur secoue son sac de suie.
Il m'a vu, son regard me suit
Il me demande qui je suis
Sommeil de soie
Sommeil de suie
Je songe
Donc... Je suis!

René Quillivic 20 août 1995.