INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Serge Nigg, Président de l'Académie, le mercredi 18 octobre 1995

POUR LA RECEPTION DE

M. René QUILLIVIC
ELU MEMBRE DE LA SECTION GRAVURE

par

M. Jean-Marie GRANIER

 

Monsieur,

Il m'appartient de vous installer à la place qui est désormais la vôtre dans la section de gravure de notre Académie où vous prenez rang dans la lignée qu'inaugura en 1651 le célèbre graveur Abraham Bosse, dont vous êtes exactement le centième successeur. Ainsi de nombreux graveurs, avant même que ne fut créé en 1795 l'Institut de France, avaient été distingués par l'Académie Royale, et portaient l'épée, semblables en cela aux plus illustres personnages de leur temps. Et pourtant quand l'Académie des Beaux-Arts se constitua en sections spécialisées, elle hésita à s'ouvrir à la gravure. On connaît le mot du Premier Consul : « Et pourquoi pas les serruriers! » Il fallut près de dix ans pour qu'enfin elle se décidât à le faire. Heureusement, sinon je n'aurais pas le bonheur d'être ici, aujourd'hui, à tenter, par les mots qui vont suivre, de remonter le fil d'un itinéraire qui vous a conduit jusqu'à nous. Toutefois, je suis sûr qu'une autre des sections de notre Académie aurait eu à cœur de vous recevoir puisque votre œuvre est plurielle, et que peinture et sculpture y ont leur part.

Mais vous êtes graveur, essentiellement graveur, et vous avouez que c'est là une passion. Pour exercer votre art vous avez privilégié la pratique la plus simple et la plus difficile, partant la plus noble : la gravure au burin qui porte le beau nom de « taille-douce». Héritée des orfèvres, c'est la façon de faire des premiers maîtres, Jean Duvet, Martin Shongauer, Mantegna ou Dürer. Maintenue dans la paume de la main et dirigée par l'index, la tige d'acier acérée incise sans effort, tout en douceur, la planche de métal poli, y laissant un sillon définitif. Vous aimez plus que tout autre cette rencontre avec le métal, cuivre, zinc ou acier ; et, pour tenir l'outil que vous avez vous-même forgé, votre main est sûre. Je vous imagine dans la solitude silencieuse de votre atelier, traçant au rythme de votre respiration, comme il se doit, une ligne pure qui semble ne devoir jamais se rompre. Car j'oserais dire que vous avez pris au mot la gravure en ne dissimulant pas sous de fallacieux prétextes cette évidence : la ligne en est l'essence. Au fil de vos désirs qu'elle accompagne ou précède, cette ligne devient vie et donne vie à l'espace qu'elle s'approprie aux confins du vide. «Je voudrais enserrer la forme comme avec du fil de fer» disait Delacroix. Cette ligne, que vous conduisez et qui vous conduit, vous engage sur les voies difficiles de la création dont vous avez par avance accepté les aléas et l'inéluctable déroulement: en un parcours qui ne pouvait être autre tant il fut déterminé par ce que sont vos racines : celtes et océaniques par filiation paternelle, méditerranéennes par filiation maternelle. Deux violences contraires qui ont généré au profond de vous-même de si complexes mouvements que, pour vous en démêler, vous ne pouviez faire autrement que de recourir à l'écriture. Peut-être n'écrit-on que pour s'expliquer avec les ressacs qui scandent invisiblement notre vie ?

Alors commence une aventure essentielle, long travail sur le langage, pour arriver à mettre au clair les rapports contradictoires qui s'établissent entre la perception que l'on a du monde, la relation que l'on en fait et le monde lui-même. Coïncidence des opposés : votre voie sera d'élever à la conscience ce que l'alchimie, qui n'est pas sans être l'une de vos curiosités, appelle la conjonction des deux principes. Cependant l'apparente clarté que confère à votre langage l'acceptation de la forme classique dissimule en vérité une part plus romantique et plus mystérieuse, porteuse d'une interrogation métaphysique, exploratrice d'ésotérisme et de magie, et déclinant sous les formes du symbole, de l'allégorie ou de la métaphore le paradigme de la figure qui, selon Pascal « porte absence et présence». Mais comment être sûr de ce que l'on dit si la juste distance vis-à-vis de soi n'est pas trouvée? Aussi je vous soupçonne d'appartenir à cette catégorie d'artistes qui vivent l'art dans l'instant, non comme une alternative à la vie mais comme une interrogation incessante des êtres et des choses. Jankélévitch a parlé de « ces instants privilégiés qui sont comme l'étincelle qui jaillit entre deux silex ». Et il a suggéré que la génialité pouvait être «parfois l'exceptionnelle vélocité avec laquelle l'homme appréhende au vol cette-étincelle ».

Dans la relation que vous donnez du monde, les éléments choisis prennent valeur de signes, sans pour autant perdre forme ni substance. Qu'il s'agisse de rochers ou de fleuves, de nuages ou de fleurs, d'arbres, d'hommes ou d'insectes, chargés qu'ils sont d'allusions personnelles et d'images mythiques, les voilà dotés d'une nouvelle existence : celle du poème dont la fonction est d'apporter de l'ordre dans le chaos, d'en décrypter le sens et d'en dire au travers de l'imaginaire la réalité cachée. C'est du côté de vos parents, tous deux artistes, que vous semblez bien devoir tenir une faculté d'émerveillement et de curiosité d'autant plus vive que l'exemple qu'ils vous ont donné était plus singulier. Aussi leur image dans votre mémoire est-elle inscrite profondément. Votre père, descendant d'une famille de marins-pêcheurs bretons, suit cette voie dès son adolescence jusqu'au jour où, après avoir fait naufrage, il se reconvertit à dix-huit ans dans la charpenterie de marine. Compagnon du devoir, il effectue alors son tour de France qui, le conduisant de Plouhinec jusqu'en Avignon, lui permet d'améliorer la connaissance de la langue française qu'il avait jusque-là moins pratiquée que le breton. Par quel imprévisible cours du destin le retrouve-t-on, service militaire accompli, étudiant boursier à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, puis sculpteur particulièrement apprécié de Bourdelle dont vous avez conservé les lettres pleines d'enthousiastes encouragements ? Son atelier est à la Ruche où il côtoie une foule d'artistes pittoresques dont la plupart connaîtront la célébrité. Il rencontre aussi une jeune femme venue du Sud de la France afin de parachever une formation commencée à Rome dans l'atelier d'un peintre alors renommé. Le sculpteur breton et la jeune provençale se plaisent et s'épousent. Des commandes de statues commémoratives des morts de la Grande Guerre permettent au jeune couple d'acheter un terrain près des fortifications de la Porte d'Auteuil pour y construire atelier et maison en des lieux alors quasi déserts.

C'est là que vous vivez et travaillez aujourd'hui encore. Deux grandes et belles statues de femmes taillées par votre père dans le granit de sa province natale, érigées devant l'entrée, vous gardent, pareilles à deux emblèmes tutélaires. Elles intriguaient fort et faisaient rêver notre ami l'architecte Henry Bernard. Vous avez dix ans quand vos parents vont en Italie, et vous êtes du voyage. « C'est Assise, Giotto et Cimabue ; c'est Florence, Pise, Rome et Ferrare. Quel éblouissement! » écrivez-vous, « cela me marquera pour la vie». La même année, autre voyage en terres flamande et hollandaise, autre éblouissement. Les œuvres de Rembrandt vous bouleversent; la peinture mais aussi les estampes dont vous emportez en fac-similé « La Pièce aux cents Florins». Ces temps de ravissement vont de pair avec la découverte poétique de la nature - comme en cette occasion, que je ne choisis pas au hasard puisqu'elle a pour cadre les hautes vallées cévenoles que je connais bien, où vous passez des vacances avec, pour mentor, un ecclésiastique original, ancien professeur de latin et pêcheur de truite. L'image est belle et m'enchante : un vieux curé portant soutane et chapeau romain, et un garçon de douze ans, suivent des yeux leur ligne dérivant au fil des eaux vertes du torrent tout en conversant dans la langue de Cicéron. Parcours initiatique bien sûr, et vous voici bien armé pour affronter les arcanes labyrinthiques du savoir. « Lorsque le disciple est prêt, le maître paraît» prétend un adage oriental. Aussi ne vous trompez-vous pas dans le choix de vos maîtres : André Lhote le théoricien, Fernand Léger le démiurge, Dimitrio Galanis le poète et Robert Cami le consciencieux.

Cami et Galanis ont charge d'enseigner la gravure à l'Ecole des Beaux-Arts. L'atelier sous les combles, entre rue Bonaparte et quai Malaquais, avec vue sur la cour du mûrier, n'est pas grand. On y accède par un étroit escalier en colimaçon ; et, pour s'y déplacer, on doit enjamber les poutres des grandes fermes. Peu de matériel, une seule presse mais de belles tables à graver du dix-neuvième siècle. C'est en réalité un lieu délicieusement calme dont une poignée de jeunes gens a fait son sanctuaire, aux lisières de la grande maison et à l'abri de ses turbulences. Ils venaient de traverser avec des destins divers les heures tragiques et incertaines de la guerre, cela les avait rendu à la fois impatients et lucides. Aucun ne doutait de son avenir. Non sans raison puisque, de Jean Delpech à Mario Avati, une génération d'artistes se consacrant à l'art de l'estampe est issue de cet atelier. Je sais que vous gardez de ce lieu et des camarades que vous y avez eu un souvenir inaltéré. De Cami qui enseignait la taille-douce, vous tenez la précision dans l'écriture et la rigueur dans la composition que tempère une recherche plus sensuelle des matières et des textures. De Galanis qui enseignait la xylographie avec une élégante désinvolture et qui précéda Jacquemin au fauteuil d'académicien qui vous échoit aujourd'hui, vous avez retenu la dimension poétique.

De ces deux maîtres vous viennent l'honnêteté dans l'exercice du métier et l'exigence d'être d'autant plus simple dans l'expression que la nature des choses à dire est plus complexe. Si, parallèlement, vous apprenez à tailler l'acier des médailles chez Dropsy et allez peindre chez Nicolas Untersteller, c'est bien en gravure que vous concourez pour le prix de Rome. Le sujet proposé est « l'enlèvement d'Europe ». De ce premier essai, plaisamment vous dites que «manquant d'expérience, vous vous cassez les dents ». La fois suivante, votre métier s'étant sans doute affermi, de même que vos dents, avec pour nouveau thème « le Vice et la Vertu» vous obtenez un second prix pour lequel vous serez déjà reçu solennellement sous cette coupole, mais qui ne suffira pas à vous ouvrir les voies romaines. En contrepartie, ce seront les chemins ibériques que, lauréat de la « Casa de Velasquez » à Madrid, vous allez parcourir. Les paysages de lumières et d'ombres que le soleil dissèque jusqu'à l'os sont à votre mesure : vos dessins et vos gravures en garderont dès lors l'extrême dépouillement. Deux années fastes de réflexion et de travail, qui marquent le passage des temps de la formation à ceux de la réalisation d'une œuvre.

«Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid» ! Cette phrase de René Char, auquel par votre mère vous êtes apparenté, est écrite pour vous. N'avez-vous pas fait, tant dans votre œuvre que dans votre vie, de beauté votre maître-mot ? Dans cette quête, vous ne serez bientôt plus solitaire car vous faîtes votre épouse d'une artiste que vous aviez déjà rencontrée à l'Ecole des Beaux-Arts, Claudine Béréchel, dont vous aurez deux enfants qui s'inscrivent dans la lignée familiale, l'un écrivain, l'autre graphiste. Comme vous, elle grave des estampes, des médailles et crée des sculptures dans le bronze. L'on peut d'ailleurs se demander si, n'était la misogynie de notre Compagnie, ce ne serait pas votre épouse que l'on devrait ce soir habiller de vert... Quoiqu'il en soit, vous avez ensemble réussi une gageure : en des disciplines communes, vos deux talents, loin de se contrarier, conjuguent leurs altérités et se complètent-harmonieusement.

Ayant les mêmes attirances, épris de nature voire de naturisme, vous allez par monts et par vaux, revenant chargés de carnets pleins de dessins et de notes, ayant en chemin glané toutes sortes d'objets, pierres, poteries, silex taillés, coquillages ou racines, auxquels vous ne craignez pas d'accorder quelque pouvoir magique et qui, aux murs de votre demeure, sont un répertoire de formes où puiser l'inspiration de vos dessins, de vos estampes, de vos médailles.
C'est au Général de Gaulle que vous devez d'avoir gravé la première de vos médailles. Pour célébrer les marins de l'Ile de Sein qui, les premiers, l'avaient rejoint à Londres en 1940, il souhaite que l'exécution d'une médaille soit confiée à un artiste jeune et breton. Mais en vérité, vous aviez commencé bien avant. Vous êtes encore enfant quand votre père vous rapporte d'Athènes une monnaie grecque qui vous fait rêver. Avec la pointe d'un couteau vous creusez la surface d'un morceau de plâtre, vous y coulez l'étain pris à la fabrique de conserves voisine et fondu dans la pelle à charbon du poêle de votre grand-mère qui n'en peut mais. C'est bien plus tard, lors de votre passage à l'Ecole des Beaux-Arts, que l'on vous apprendra une façon de faire plus orthodoxe...

Aussi, lorsque Pierre Dehaye donnera à l'art de la médaille un essor nouveau, vous serez prêt à réaliser, gravées ou modelées, quelques dizaines de pièces où se satisfait votre goût pour la géométrie, l'ésotérisme et la symbolique. De la symbolique principalement, forme traditionnelle de la connaissance dont notre temps, semble-t-il, a perdu en partie l'usage, alors que le symbole est l'instrument de la mise en ordre d'un monde disparate et le lien entre ses éléments. Vous n'hésitez pas à bousculer les règles convenues en apportant dans la forme une invention très personnelle, comme en témoigne à l'évidence la médaille intitulée « Hommage à Pythagore». Si l'avers, qui reproduit la table des nombres dont la cohérence se reflète dans celle de l'Univers, est en son carré de facture classique, le revers au contraire, prenant à la lettre la table pythagoricienne, l'érige en relief sur quatre pieds à face triangulaire. De sorte que, placée à l'horizontale, il est possible d'en lire l'enchevêtrement des chiffres.

A partir des années soixante dix, le dessin et la gravure de timbres-poste prennent une grande place dans votre travail. Votre maîtrise de la taille-douce a rendu aisé le passage du cuivre à l'acier, et la leçon un peu paradoxale de Fernand Léger selon laquelle le monumental est affaire de proportion et non de format vous a permis, après vos grandes réalisations de décors architecturaux, de vous exprimer sans gêne dans l'exiguïté de l'espace philatélique. Mais vous avez dû faire face à une autre contrainte, liée celle-ci aux impératifs des commandes issues des organismes officiels et administratifs. Trop souvent les habitudes font que ceux-ci imposent une représentation objective du sujet ou du thème qu'ils ont eux-mêmes choisi, privilégiant ainsi l'image en défaveur du signe. Or le timbre ne vise pas à inventorier, moins encore à illustrer les innombrables fragments du monde. Blason plus que vignette didactique, il évoque, commémore, célèbre et, à ce titre, suppose le parti pris de l'artiste et une stylisation du réel qui fait de lui un signe plutot qu une Image. Par leurs natures, image et signe tendent à s'exclure et les concepteurs de timbres ont à résoudre cette tension majeure. Beaucoup se contente d'une reproduction littérale, à une échelle réduite, du document qu'on leur a fourni. D'autres, et votre ami Albert Decaris était de ceux-là, refusent d'abdiquer leur part de subjectivité en trouvant des solutions personnelles : une façon plus libre de graver pour Decaris, et pour vous-même, écho de votre rencontre avec André Lhote, l'extrême rigueur d'une composition que régule le nombre d'or.

Vous avez à ce jour réalisé plus de deux cent cinquante poinçons, et il me plaît que le tout dernier soit celui du timbre qui commémore les deux siècles de l'Institut de France dont nous vivons en ces heures mêmes les solennités. Cette œuvre que vous donnez au moment où notre Compagnie vous reçoit, fait penser à ce rituel d'entrée malheureusement abandonné, ce fameux « morceau de réception» qui donna l'Embarquement pour Cythère de Watteau ou La Raie de Chardin. Ce geste augure bien de tout ce que votre talent et votre expérience vont nous apporter. Car si l'Académie des Beaux-Arts n'a plus avec les Pouvoirs les mêmes liens qu'autrefois - et c'est heureux puisqu'elle laisse ainsi à d'autres le soin d'être « académiques » au sens péjoratif du terme - nombreux sont les domaines où elle a le devoir d'intervenir. Son action n'y est du reste pas vaine. A cette tâche vous voici convié.

Maintenant, vous prenez place dans une lignée, comme je le disais en commençant. En votre personne, nous accueillons le représentant d'une tradition - celle de la gravure - reconnaissant de la sorte qu'une part de la destinée artistique consiste à mettre ses pas dans les pas de ceux qui ont précédé. Martin Heidegger, au détour des notes de l'unique voyage qu'il accomplit en Grèce au soir de sa vie, a ce mot lumineux : « Toute nouveauté dernier cri vole en éclats si elle n'est pas ramenée à son ancienneté d'origine». Il fait comprendre à quoi sert une tradition. Non pas à prendre la pose en gardien ombrageux ou nostalgique du passé, mais à transmettre l'esprit qui a présidé aux inventions décisives, afin que le chemin soit poursuivi plus avant. Pour l'Académie que nous sommes, je ne doute pas qu'une grave et passionnante question soit ainsi soulevée. C'est pourquoi, je me réjouis, cher René Quillivic, de vous compter parmi les nôtres afin que nous tentions ensemble d'y répondre.