INSTITUT DE FRANCE

ACADEMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET TRAVAUX DE

M. Paul LEMAGNY
(1905-1977)
par
M. Pierre-Yves TREMOIS

lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Gravure
SEANCE DU MERCREDI 8 NOVEMBRE 1978

 

Monsieur le Président,
Messieurs,

Ce frisson de plaisir, que vous me procurez en me recevant parmi vous, me rappelle la phrase de Bataille : «J'enseigne l'art de tourner l'angoisse en délice.» N'y a-t-il pas en effet de l'angoisse, pour un nouvel Académicien, à pénétrer en ce lieu ? Tant de pensées et de mots sublimes furent ici prononcés, par tant d'illustres personnages! Des hauteurs de cette coupole retentissent les échos de l'éloquence la plus majestueuse.

Si le Moi est haïssable, que dire du Très-moi ? Le satisfecit trémoisien, si j'avais à le définir, tiendrait - je puis vous l'assurer - en un seul trait, ce trait que je sais et que je rechercherai inlassablement toute mon existence. Alors, vous voulez bien imaginer, Monsieur le Président, Cher Decaris, combien vous ajoutez à ma confusion et à cette, angoisse, en regard des remarques et des éloges dictés par votre générosité légendaire. Car c'est bien à celle-ci, que je dois de siéger à présent parmi vous... Les angoisses se transforment déjà en délices!

Messieurs,

Deux honneurs m'incombent en ce 8 novembre : celui d'être reçu à l'Institut, et celui d'évoquer, selon la tradition, le souvenir de Paul Lemagny, de vous entretenir pour de trop courts moments, du dessin, sa passion. Toute sa vie, Lemagny la consacrera au dessin, à la gravure, avec sa fougue, ses contradictions, ses alternances, ses crises et, par moments sans doute, sa foi ébranlée, vite réconfortée. Cheminements normaux d'une nature d'artiste aussi sensible que la sienne. Paul Lemagny naquit dans la Meuse, à Dainville, le 11 février 1905, d'une famille Lorraine ; fils d'un garde forestier, son enfance se passa dans la nature. Après des études secondaires, il est fait bachelier de philosophie, mais, dessinant depuis toujours, il désire suivre des cours à l'Ecole de Beaux-Arts de Valenciennes où il apprend la gravure. Ensuite, ce fut l'Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris. Son talent est vite reconnu. Un Premier Grand Prix de Rome, en 1934, lui permet un séjour de quatre années, comme pensionnaire, à la Villa Médicis. Il prend note sur note, récoltant des centaines d'études ; son œuvre en comporte plus de 2000. Tant de gravures, de dessins, d'ouvrages illustrés - on pense à Regain de Giono, dont il fit la connaissance à Manosque en 1943, aux Fleurs du Mal de Baudelaire, à son Anthologie de poèmes d'amour, livres qui le représentent si bien - on admire sa série de portraits, entre autres celui de Picasso, si incisif. Il grava également de nombreux et fort beaux timbres. Son intelligence, sa culture et son goût de transmettre, le font nommer professeur de dessin à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Combien de jeunes lui doivent une reconnaissance immense et la chance d'avoir eu, en lui, un maître. Vint son élection à l'Académie des Beaux-Arts en 1949.

Ce solide Lorrain, fils d'écologiste avant la lettre, tenait une sensibilité et une sensualité latente, qui lui étaient bien particulières. Il nous livrait en ses élans graphiques, face aux richesses de la chair, la recherche de sa singularité, signe de l'érotisme. Son regard faunesque, perçant et vif, devenait alors scrutateur des débordements de la sensualité. Si notre érotisme est aujourd'hui dépassé - déformé et vulgarisé par les déferlements de la publicité - l'Art seul, peut lui restituer sa vraie grandeur. La pornographie et les mouvements de masse sentent mauvais ; nous sommes trop éloignés de cette secrète et suave odeur de la sainteté : l'odeur des extases.

Paul Lemagny, la cinquantaine venue, après une longue maladie et au sortir d'une grave opération, remet son art en question. Il ne reniera pas son œuvre antérieure, ce sera plus exactement un prolongement à celle-ci. Il se placera alors, en retrait de son trait. Il ne pétrira plus sa terre natale ou celle de Giono. Il se contentera de la signifier, ce qui lui paraîtra plus subtil. En effet, à la contemplation de cette partie de son œuvre, longue partie puisqu'elle s'écoule de 1963 à 1977, il nous apparaît que le dessinateur a réalisé la synthèse de ces deux courants contraires, le formel et l'informel. Il faut savoir lire entre les traits de l'œuvre de Paul Lemagny. En effet, le trait - c'est là son destin - se doit de séparer deux domaines contiguës. Lemagny devient alors le «partagé de soi-même », le héros de sa propre alternance ; en cela il est exemplaire, il nous touche. « Etre hardi, disait Delacroix, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de force. »

Vers les années 1960, Paul Lemagny abandonne totalement la gravure, pour un moyen d'expression encore plus direct, plus immédiat : le dessin. Le réel ne devient plus l'objet de ses recherches. Un Japonais, ne disait-il pas à Malraux : « Vous voulez être dans le tableau, alors que nous voulons être dehors ; la peinture européenne a toujours voulu attraper les papillons, manger les fleurs et baiser les danseuses.» Les dessins de cette période nous rappellent d'ailleurs certaines œuvres japonaises, avec la diversité de techniques employées : traits grattés, caressés, tour à tour tendres et violents. Le trait était la ligne continue de Paul Lemagny, et si, au commencement était le trait, à la fin sera encore le trait. C'est dans la ligne des choses. Mais avec quel effroi, nous voyons l'ennemi, l'hydre de la technique la plus sophistiquée, faire ses ravages : le seul geste d'écrire déjà se perd. Puisse le dessin garder son originalité! «Je pense, disait Jacques Villon, que des millénaires auront succédé aux millénaires et que la gravure témoignera toujours de la présence des hommes. La peinture sera réduite à un dessin d'expression, imitant la gravure, dessin simplifié.»

Les énigmes de l'Art sont innombrables. De ces énigmes, je vais essayer d'en dégager deux, qui, par leur signification, peuvent aider à rapproche des préoccupations artistiques de Paul Lemagny et, puis, elles me tiennent à cœur! Nous savons bien, que plus les énigmes sont scrutées, analysées, plus leur mystère devient impénétrable ; il échappe à la raison. Imaginons que les fresques pariétales de Lascaux, et ce sera la première énigme, ne soient pas encore découvertes et que l'homme de Cro-Magnon, leur auteur, «vernisse» aujourd'hui sa Chapelle, en présence du Gouvernement, de la Presse, de Zitrone. Ah! quel succès, quelle modernité du message! Actualité d'une œuvre dont cependant, 20000 ans nous séparent. La découverte de Lascaux en 1940, fut un réconfort, en cette sombre époque des humiliés et des trahis. N'est-il pas étrange que ces premières gravures de l'humanité, aient été si génialement exécutées ? En cette première mondiale, nous sommes confondus, tant ce témoignage, venu du fond des âges, exprime de densité, jointe à une science graphique fulgurante. Pouvait-on aller plus loin ? Le mystère insondable de sa destination le rend encore plus inaccessible. 1963 fut la date de la fermeture au public de la fameuse grotte. Pendant vingt-trois années seulement, cette merveille resta visible à nos yeux, mais je ne sais quel « air conditionné» et l'haleine polluante de nos contemporains, à jamais interdits de séjour, allaient altérer pour toujours ces peintres, «c'était encore trop que de respirer l'air qu'ils respirent» aurait dit Montherlant. Dorénavant, ce mystère est cellé pour l'éternité ; ce sommet de l'Art refuse notre regard, notre souffle, nos voyages organisés.Cher Dufilho, vous ne ferez pas visiter! Nous avons rendu à la nuit des temps, les images énigmatiques de ces sanctuaires aux incantations mystérieuses et aux significations religieuses non encore élucidées.

La seconde énigme sera posée, non plus par «l'artiste de la Sixtine de la Préhistoire», mais par un artiste d'une époque ultra-civilisée. Ce sera l'interrogation d'une œuvre en retrait, une œuvre de la non-personnalité. Ce sera une peinture, presque un dessin, également non signée, attribuée à Takanobu, peintre japonais du XIIe siècle : le portrait de Taïra No Shigemori. Ce portrait est l'un des trésors les plus sublimes du patrimoine artistique de notre humanité. Par quel méandre, notre ancien intendant à la Culture, chantre du Slave de l'Opéra, fut-il amené à poser l'une des questions les plus importantes jamais formulées au sujet de notre Art ? En effet, André Malraux, dans l'un de ses derniers livres La Tête d'Obsidienne, s'interroge une dernière fois, avant que d'entendre les voix du silenc : notre Art serait mis en question par qui : par Takanobu ; par quoi : par le portrait de Shigemori, ministre de l'empereur. «Alors ici, ajoute André Malraux, commence le plus pressant interrogatoire de la peinture occidentale. Ce chef-d'œuvre insidieux n'en met pas moins en cause la conquête du monde par l'art occidental.» En ce souverain portrait - et c'est bien là l'énigme - il n'y a ni matière, ni lumière, ni espace, ni volume... seulement des signes. Sur cet idéogramme sans ombres, ne transparaissent ni sentiment, ni romantisme, ni compassion. Le trait que lance Takanobu, est-il trop direct dans sa fulgurance, pour que nos contemporains s'en détournent ? Cette écriture les déroute, habitués qu'ils sont aux méanares de la sensibilité, presque de la sensiblerie. Les sentiments complaisamment étalés, ne sont-ils pas l'appanage de ceux qui ont la larme facile, la larme à gauche, c'est sa place. De même que Lascaux est devenu invisible aux yeux des humains, de même le portrait de Shigemori, par l'extrême fragilité de son support, n'est visible à Kyoto, que quelques jours par an. Comme si elles craignaient le viol, ces deux œuvres se refusent à nos regards.

La réflexion finale que je propose, sera le NU. Le nu est biologiquement nous-même, nous sommes ce corps représenté. Le nu, qui pendant des siècles, a été le prétexte de l'Art, s'est peu à peu désacralisé ; il a même été tourné en dérision, pantin distordu du néant. Ce corps glorieux, en son jardin d'Akadêmos, ne reçoit plus, que des pierres gauchement lancées. Il y a bien séparation de corps. Entre la signification et la négation de l'Etre, il est de convenance en Art, de choisir le second principe. Les représentations de ces corps bafoués, font l'unanimité de certains connaisseurs qui, s'ils les contemplent, n'en vont pas moins très souvent, à l'Institut... de Beauté! Les migrations vers le soleil, le naturisme, le nudisme, le culturisme à défaut de culture, le yoga que sais-je encore, lui ont rendu ses blasons. Et qu'ils sont beaux, ces nouveaux corps! Alors, pendant qu'il en est temps Messieurs, mettons nos habits au vert le plus écologique et, en corps constitués, rendons gloire à ce petit-fils bien portant de l'Homo Erectus! Le Nu doit se charger d'une destinée supérieure, où sera incluse l'Energie ; sa saine sensualité sera néanmoins teintée du trouble indispensable à l'éveil des extases.

Il me plaît d'imaginer qu'un jour, ces nouveaux anges mis sur orbite, en leur trajectoire, éternellement enchanteraient les Dieux du Cosmos. Ils pourraient enfin croiser des êtres fort beaux, des couples enlacés, à défaut d'engins spatiaux bien ennuyeux; ce spectacle serait divin, à rendre jaloux notre illustre confrère, le Divin Dali ! Penchons-nous, je n'ai pas dit épanchons-nous sur le Nu... Il en vaut la peine.

Si le cercle est la base de cette Coupole, n'en est-il pas le symbole? Cercle du soleil, cercles des mondes. Ce cercle, est-ce la chance de nous définir plus encore et de faire, s'il se peut, reculer la peur de la solitude ? L'individualisme propre à l'artiste, ferait réponse négative à notre communauté institutionnelle, si l'originalité même de celle-ci, ne résidait en le pluralisme qui la compose. L'individualité est alors préservée, intacte. Oui, ici tout est dessin, structures quasi monarchiques, au-dessus des partis, des partis pris, puisque l'Académie les réunit tous... Heureuses diversités! A l'Institut, appartient ce rôle de fédérateur des talents. Souhaitons qu'un jour - était-ce demain ? - notre Protecteur se penche sur certaines de nos destinées, et nous confirme sa foi, dans un nouveau regard. Je suis ému, Messieurs, d'être ici aujourd'hui, et de partager les responsabilités qui sont les nôtres. L'amitié chaleureuse aidant, j'essaierai d'être digne de l'honneur que vous me faites, en m'acceptant parmi vous. Monsieur le Président, Cher Decaris, permettez-moi de vous dire, «présent».