INSTITUT DE FRANCE
ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
DISCOURS PRONONCE DANS LA SEANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
présidée par M. Albert Decaris, Président de l'Académie, le mercredi 8 novembre 1978POUR LA RECEPTION DE
M. Pierre-Yves TREMOIS
ELU MEMBRE DE LA SECTION GRAVUREpar
M. Albert DECARIS
Président de l'Académie
Monsieur,
D'abord, une petite chanson :
Quand le grave graveur pour aggraver son cas
Utilisait gravement les burins et morsures
Il aurait préféré un pâté de foie gras
Une bouteille de Graves et la gracieuse allure
D'une agreste beauté, aux contours moins ingrats
Et plus agrémentés d'agréables enflures
Que l'austère gravité de l'art de la gravure.Ce joli couplet que l'on épinglait dans les ateliers au siècle dernier, n'aurait pas été composé de nos jours, mais les graveurs du XIXe, les 2000 graveurs qui, dans leurs mansardes du Marais et du Faubourg Saint-Jacques exécutaient sur acier, sur cuivre, sur pierre et sur bois les illustrations de tout ce qui s'imprimait alors, ces 2 000 graveurs parisiens ne se doutaient pas qu'il arriverait, 100 ans plus tard, quelques audacieux qui la prendraient par la taille, cette gravure, bonne petite ouvrière appliquée et consciencieuse pour la sortir des ateliers poussiéreux qui sentaient l'encre d'imprimerie et la lampe à pétrole et l'entraîner, quelques-uns, comme notre confrère Pierre-Eugène Clairin, dans une course folle par les monts et les plaines lui faisant admirer tout ce qu'elle «l'hirondelle du faubourg» soupçonnait à peine : la neige de l'hiver sur les sapins, le soleil de l'été sur les moissons, les reflets d'un ciel matinal sur le miroir de l'étang, le parfum des sentiers dans la forêt mouillée par les pluies de l'automne, le retour des oiseaux dans la brume du soir, le clair de lune sur les toits du village endormi, l'odeur du bois de chêne qui pétille sous la marmite et, pour finir la jolie promenade, l'asseyant devant la cheminée avec dans les bras un bouquet de fleurs des champs après avoir coloré ses joues trop pâles et fait passer le vent des collines dans ses cheveux dénoués.
D'autres graveurs comme Paul Lemagny que vous remplacez ici, l'ont entraînée dans les subtiles arabesques de l'abstraction d'autres enfin qui la bousculent et la renversent de telle façon qu'elle ne sait plus très bien où sont sa tête et ses jambes, ni si le ciel est en haut ou en bas. Mais vous, Monsieur, vous avez posé délicatement votre main sur sa main et vous lui avez demandé d'un ton caressant en regardant ses jolis yeux noir s: « Voulez-vous jouer avec moi ? » Comment résister à l'appel du prince charmant ? Elle s'est jetée dans vos bras, elle ne vous a plus quitté. Et pourtant chez vous, une rivale imposante est installée déjà : confiante en son charme et sa force, la peinture se promène le poing sur la hanche, provocante, secouant sa crinière fauve et roulant sa croupe, comme une danseuse du «cuadro flamenco» dans un froissement de soies multicolores. La gravure paraît bien frêle à côté de cette puissante créature, mais elle est souple et nerveuse, elle peut sortir des griffes acérées pour se défendre et même pour attaquer, au besoin, aussi bien les plaques de cuivre que la peau de ceux ou de celles qui essaient de lui monter sur les pieds. Avec ces deux déesses dans votre atelier, pour les mettre d'accord, il en fallait une troisième, bien vivante celle-là, dont nous retrouvons l'adorable profil dans vos gravures et qui vous rappellerait, s'il en était besoin, que, sans la beauté des femmes, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue.Nous nous rejoignons, Monsieur, dans cette affirmation, pour le moins, aventureuse : toutes vos recherches depuis vos premiers essais ceux de votre enfance, de votre adolescence sont un hommage à la beauté : beauté du monde, de ses créatures, de tous ses aspects et de toutes ses formes, beauté des matins et des soirs, elle est partout présente. Votre trait de burin est une caresse, mais si fervente et si profonde que le sang coule quelquefois ; une blessure? Vous ne l'avez pas voulu. Telle sera votre œuvre belle fille aux narines dilatées par l'enthousiasme et, dans ses yeux, la flamme des passions qui viendra se refléter dans tous les cuivres que vous graverez. Elle est ardente, cette œuvre, voluptueuse, agressive parfois, avec une légère teinte de férocité - l'aventure de Marsyas en porte témoignage - que vous tenez d'Apollon lui-même, car c'est lui qui guide votre main lorsqu'elle trace les profils évocateurs de vos couples enlacés. Penché sur vous, vous sentez son souffle dans vos cheveux, la chaleur de son corps se communique au vôtre, elle vous enveloppe, vous pénètre et engendre ce miracle toujours renouvelé : l'œuvre qui vient du cœur et passe par la tête avant de sortir par les mains et vous portez l'exaltante responsabilité d'être l'élu du dieu des Arts.
Né à Paris en 1921, les 9 Muses, comme les fées des légendes, sont autour de vous, chacune avec sa tentation, mais à dix-huit ans vous êtes déjà à l'Ecole des Beaux-Arts l'étoile n° 1 : une étoile que vous ornez de ce «sillage» que traînent derrière elles les comètes, évocateur des élans, difficilement contenus et apaisés de votre jeunesse triomphante. La gravure ? pourquoi pas, et en 1942 le Concours de Rome : Pluton enlève Proserpine. Proserpine ? Je n'en «Neptune» écrivait Théophile Gautier dans la Salade Mythologique : cette constatation, de Théophile Gautier, est « développée» dans votre gravure, jugée de ce fait «inexposable », et vous êtes mis hors concours. On comprend mal l'inconséquence d'un jury qui propose aux concurrents un sujet manifestement décolleté et s'indigne ensuite de voir arriver des œuvres qui sont tout simplement sincères et véritables. Nous nous sommes bien avancés dans cette voie ; ce qui était inexposable en 1942 paraîtrait maintenant, aux yeux d'un public qui, depuis, en a vu bien d'autres une excellente illustration pour «la Veillée des Chaumières ». Cette contrariété vous rejette vers la peinture : elle ne se fait pas prier, l'année suivante, encore le Concours de Rome, mais, cette fois, Proserpine reste à la maison. Votre toile est acceptée et vous remportez le Grand Prix ; 1943, la guerre, l'occupation : l'Académie de France a quitté la Villa Médicis, installée à Nice, elle s'appelle Paradiso. Douteuse mutation des splendeurs romaines, elle ne vous apporte rien, mais elle nous apporte, à nous, la révélation de votre avenir de graveur : vous venez d'illustrer la Grande Meute de Paul Vialar : un ensemble de planches sans précédent dans la gravure contemporaine : leur intensité, la beauté du dessin, l'arrangement des groupes convulsés de cerfs agonisants et de chiens acharnés vous placent, d'un seul coup, au premier rang de tous les graveurs de tous les temps.
Le monde des amateurs et des artistes est conquis. «Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître. » Ce vers célèbre, Monsieur pourrait être votre devise. Cette entrée triomphale ne sera qu'un début. Vous arrivez à Rome en 1946. Elle ne vous offre qu'un douteux reflet de la Grèce. Les Romains de l'Antiquité ont embourgeoisés les Dieux, devenus d'importants fonctionnaires alourdis par les services qu'ils doivent rendre. Après un court séjour à la Villa, vous irez retrouver, dans leur pays natal, en Grèce, leurs véritables visages. Leur rayonnement éclairera toute votre œuvre, éloquent hommage que vous déposez sur leurs autels : Le mystère de la Création y apparaît déjà. Il grandira jusqu'à sa plus récente expression, le bas-relief du métro Châtelet. Vos voyages en Orient, Grèce, Afrique vous ouvrent des horizons nouveaux. Ils viendront compléter l'éventail de vos, affinités. A Paris, votre vocation d'illustrateur vous fait rencontrer, au cours des années, ces trois écrivains célèbres qui deviendront vos amis : Jean Giono, Jean Rostand, Henry de Montherlant. Vous les comprenez, ils vous comprennent. Pour le Mage de Manosque, Jean Giono, vous gravez les images de plusieurs livres. Ce fils d'un cordonnier italien et d'une servante picarde élève, dans sa main puissante, tour à tour, les mythes créés à l'âge d'or de la pensée grecque et le jeu de massacre de personnages hauts en couleurs, touchants, burlesques ou tragiques, fous alignés pour recevoir ses coups. Vous êtes ensuite présenté à Jean Rostand : il vous attendait. De cette rencontre, naîtront plusieurs chefs-d'œuvre, Le Bestiaire d'Amour, symphonie graphique sur l'accouplement des animaux : 22 grandes planches de cuivre, 100 monotypes, ensemble monumental, interdit, je pense, aux moins de seize ans, clef de voûte de toute votre œuvre. Avec le livre d'Eros, même thème, même réussite. Montherlant entre alors dans votre existence, il y restera jusqu'à sa mort.
A côté de Jean Rostand, penché sur la vie et ses prolongements examinés dans son microscope de savant, le détachement hautain de Montherlant trouve son équivalence dans vos gravures. Vous illustrez pour lui Pasiphaë, la Guerre Civile, le Cardinal d'Espagne, trois livres marqués par la violence, la tragédie et la mort. Et puis, pour Montherlant et pour vous, il y a Pasiphaë, la femme et le taureau, la belle et la bête, accouplement monstrueux d'où sortiront les êtres mythiques qui, à travers les âges, sont toujours là pour exprimer le pantheisme universel. Le taureau reviendra dans vos gravures. Il représente la puissance, l'équilibre ; la beauté, le taureau, c'est le temple de Neptune a Poestum qui dresse ses frontons, comme des cornes, au-dessus des herbages. Il en a l'aspect farouche et trapu et les proportions magnifiques.
Vous illustrez encore au cours des années : de Mallarmé, l'après-midi d'un faune, de Longus, Daphnis et Chloë, de Claudel, L'annonce faite à Marie et dans les clameurs se sont tues de Jean Denys vous retrouverez dans l'arène «Los toros bravos los que se arracan» les taureaux de combat. En 1961 Joseph Foret réalise, avec sept écrivains et sept artistes célèbres, ce livre invraisemblable de 250 kilos qu'il proménera, comme un oiseau rare, dans le monde entier : L'Apocalypse de saint Jean. Entraînés par Salvador Dali et ses moustaches de tigre, Bernard Buffet, Georges Mathieu vous accompagnent dans cette aventure, d'Artagnan et les trois Mousquetaires, chacun de vous empoigne son épée et tire sa botte favorite. Et vingt ans plus tard vous vous retrouvez tous les quatre propriétaires d'un bicorne à plumes, d'une épée, réelle cette fois, et d'un joli petit costume avec des broderies vertes. Vous n'y pensiez guère à l'époque. Qui a changé : vous ou nous ? Vous, peut-être mais nous certainement. Le genre pontif que justifiait une fidélité absolue à des principes considérés comme définitifs a disparu dans la tourmente. Le monde a basculé et nous nous sommes tous retrouvés les jambes en l'air, cherchant ensuite dans l'enchevêtrement de ces principes écroulés, où peut bien être passée la bonne voie celle que l'on peut suivre en toute sécurité. Et bien voilà, elle est partie, disparue, envolée et chacun de nous doit se tailler, à la hache, parmi les décombres, un chemin aventureux qui parfois le mène nulle part et parfois débouche sur un monde encore inexploré où tout est à découvrir, et vis-à-vis duquel le genre pontif serait difficile à porter. Notre mission n'est plus, comme par le passé, de veiller au maintien de règles devenues discutables voir détestables, mais de défendre la place que doivent occuper les arts, place bien menacée par une Société fâcheusement matérialiste. Mais vous, Monsieur, dominant la tourmente, vous continuez, avec l'assurance que donne la maîtrise absolue des techniques, votre œuvre de graveur, de peintre, de sculpteur, nous y retrouvons partout la ligne nerveuse et volontaire de votre dessin infaillible.On évoquera souvent pour vous les grandes figures de la Renaissance italienne. Vous illustrez l'Art d'aimer et les Métamorphoses d'Ovide, Sienne la Bien aimée de Suarès, le Chant de la Mort de Nietzsche préfacé par Georges Mathieu ; de Michel Broutta, les Anamorphoses, bien d'autres encore, toutes ces illustrations que vous nous offrez avec la grâce et la désinvolture d'un grand seigneur. Et c'est alors, Monsieur, que le singe apparaît dans vos gravures. Il y tiendra une grande place. Mais votre singe n'est pas celui qui se balance aux branches des arbres de la forêt tropicale. C'est le singe de salon, vicieux et méchant, prêt à mordre et à tout saccager dans le périmètre de sa chaîne. La bestialité du singe ; devant elle le regard pensif de l'adolescent et son interrogation silencieuse. Si je descends du singe, toi singe de qui, ou de quoi, descends-tu ? L'angoissante confrontation de ces deux êtres, si proches et si éloignés, le mystère qui les écrase, les ténèbres de la préhistoire, l'insondable infini des mondes, les milliards d'années lumière, toute cette immensité entraînée dans une ronde vertigineuse et devant laquelle l'esprit trébuche, chancelle et se raccroche aux mythes consacrés pour ne pas tomber. Oublions-la et tournons les pages de votre album : les gravures et les dessins s'y succèdent avec la même perfection : jeunes filles et jeunes gens, toujours l'homme et la femme, Adam et Eve, Mars et Vénus, Antoine et Cléopâtre, Roméo et Juliette, ces deux êtres éternellement différents et éternellement assemblés, et chantant éternellement la même romance, une romance avec les gestes, bien entendu. Vous traduisez leurs corps étendus ou dressés, leurs étreintes, leurs accouplements avec la poésie et la délicatesse qui vous sont habituelles. Votre burin se glisse d'une façon souvent fort indiscrète dans l'intimité des plis de leur chair, caresse fervente sur ces beaux corps dont il épouse les contours harmonieux et, dans l'enchevêtrement des bras et des jambes, des têtes, des mains apparaissent là où on les attendaient le moins. Les pages se succèdent nous apportant de nouvelles surprises et de nouveaux émerveillements. L'angoisse y montre parfois son visage crispé et nous saute à la gorge : angoisse de voir se faner cette jeunesse, s'enfuir les heures heureuses, et tous ces beaux corps se désagréger et retourner au néant sans laisser de traces et de souvenirs. L'artiste ne connaît pas cette inquiétude, vos livres, vos gravures, vos dessins, les toiles et les sculptures viendront s'ajouter aux trésors que la civilisation garde pour les temps à venir. Après vos cuivres, regardons vos peintures. Les subtilités des impressionistes ne vous intéressent pas, vos toiles sont construites en force : les noirs, les gris, les blancs sur des contours volontairement affirmés, une discrète tache rouge ou brune parfois en font des compositions intenses, tragiques comme des coups d'épée qui déchirent et transpercent car c'est l'acier que l'on devine à côté de la rose derrière toute votre œuvre : celui de l'épée, flexible et meurtrier et celui de votre burin affectueux ou terrible, selon votre humeur et la place des astres dans le ciel. On le retrouve encore dans les traits impérieux de votre écriture dont vous couvrez parfois toiles et gravures, arabesque fantastique qui vous cloue sur place, comme si la foudre était tombée là.
Vos expositions sont nombreuses : Garnier, le Vatican, Bruxelles, Anvers et bien d'autres villes, françaises et étrangères ont accueilli vos œuvres. Aubusson vous commande des tapisseries, vous gravez des médailles pour la Monnaie, des bijoux, des plats d'or et d'argent, des coupes, des vases, toute une orfèvrerie savante que vous enrichissez de vos compositions. L'an dernier, la grande salle du Musée Postal présentait, autour de votre timbre, un ensemble de vos gravures. Vous y aviez dressé un gigantesque mur de cuivre : tous ces cuivres que vous gravez avec une sûreté et une décision sans égale, dans une époque tourmentée et inquiète. La sculpture enfin, pour vous, s'imposait. Dernière née, elle vient compléter ce que vous apportez au monde: intensité, puissance et délicatesse. De nombreux films, des livres, des études, la radio et la télévision ont décrit, commenté, présenté votre œuvre qui s'inscrit, monumentale dans l'art du XXe siècle. Lorsque le doute paralyse les efforts, votre affirmation est réconfortante. C'est l'affirmation de la beauté éternelle. Il faut beaucoup de talent, de force et de courage pour oser traduire la beauté toujours prête à glisser sur la pente dangereuse qui mène au joli. La violence, la laideur, ont un caractère déterminé qui s'exprime aisément, les sept péchés capitaux sont plus faciles à traduire que les sept théologales. On illustre l'Enfer de Dante, nous connaissons peu d'illustrations de son Paradis. Les coups sont plus expéditifs que les caresses et demandent moins d'attention, l'époque trouve-t-elle dans la brutalité l'expression de son caractère ? A-t-elle des mains faites uniquement pour frapper sans jamais les ouvrir dans un geste affectueux ? Mais vous, Monsieur, vous avez retrouvé, par-dessus les siècles, les chants éternels qui ont toujours bercé ceux qui savent voir et comprendre ; les figures que vous tracez sont les témoignages d'un idéal dont vous assurez, avec votre œuvre, la continuité à travers les doutes, les échecs, et les bouleversements d'un monde tourmenté. Votre main rejoint celles que vous tendent vos devanciers, tous ceux qui, avant vous, ont laissé, pour notre joie, le trésor de leurs travaux assemblés, trésor sur lequel nous nous penchons de temps à autre, pour y retrouver cette part de divinité que contient la nature humaine. Vous ouvrez les portes d'un monde dont la pureté et la noblesse effacent les servitudes et les désillusions de la vie quotidienne. Enfin, Monsieur, puisque les Dieux sont avec vous, vous me permettrez d'évoquer à nouveau cette Déesse dont j'ai parlé tout à l'heure : Catherine Lelièvre, maintenant Catherine Trémois, toujours présente à vos côtés, penchée sur votre œuvre qu'elle connaît bien, sa main délicate écarte de vous tous les soucis qui pourraient contrarier votre travail et son sourire vient calmer les inquiétudes, les hésitations, les tourments qui accompagnent la conception et la réalisation de l'œuvre d'art. Elle a contribué à faire de vous ce que vous êtes et que nous admirons. Qu'elle en soit ici, remerciée.