INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Michel FARE
(1913-1985)
par
M. André BETTENCOURT
lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Membres Libres

SÉANCE DU MERCREDI 30 NOVEMBRE 1988

 

 

Monsieur le Président du Sénat,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Premiers Ministres,
Madame et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président, Mes Chers Confrères,
Mesdames, Messieurs


En une époque où chacun retrace volontiers ses souvenirs, décrit ses rencontres avec les hommes d'Etat, les artistes, les personnalités les plus flatteuses, me permettrez-vous, me pardonnerez-vous, d'évoquer d'abord la surprenante conversation que rapporte Baudelaire et qu'il eut au fond d'un souterrain parfaitement aménagé, chauffé et éclairé, non loin d'ici avec le Prince des Ténèbres.
Celui-ci l'informa qu'il venait d'éprouver sa plus grande frayeur à l'occasion d'un sermon de carême à Notre-Dame; "Mes frères", avait dit le prédicateur, "n'oubliez jamais quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ".
Ce prédicateur devait être le Père de Ravignan, qui avait succédé au Père Lacordaire, dans la chaire de Notre-Dame. Or, Baudelaire avait lui-même souhaité succéder au Père Lacordaire, mais seulement dans son fauteuil, sous la Coupole. Poursuivant le récit de cette fameuse conversation et cela nous intéresse plus directement, Baudelaire écrit: "le souvenir de ce célèbre orateur nous conduit naturellement vers le sujet des académies et mon étrange convive m'affirma qu'il assistait presque toujours en personne, quoique invisible, à toutes les séances académiques ". Cela n'était pas pour me rassurer au moment où je préparais ce discours.

L'heureux accueil que vous venez de me réserver démentirait-il Baudelaire? Le démon n'est pas au rendez-vous. J'ai plutôt cru, en entendant l'énoncé de mes vertus, que parfois un ange passait. Je ne saurais assez vous remercier, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, d'avoir avec tant de délicatesse et de malicieuse amitié évoqué quelques chapitres de mon existence sur lesquels mes propres souvenirs déjà s'estompent pour laisser place à une immense gratitude envers tous ceux auxquels je suis redevable et dont la confiance et l'indulgence ont jalonné ma vie. Votre témoignage en est une nouvelle preuve. Vous avez rappelé le temps trop bref à mon goût de la rue de Valois. Je vous y ai vu à l'œuvre. Vous êtes certes d'abord le compositeur que nous applaudissions avec enthousiasme il y a quelques semaines au Théâtre des Champs- Elysées. Mais vous êtes aussi celui qui a tant contribué à la défense des enseignements artistiques que devrait promouvoir cette législation nouvelle très attendue par des jeunes chaque jour plus nombreux à se passionner pour de telles formations. Je ne l'oublie pas devant un Ministre qui en fut le premier responsable.

Le très estimé et regretté Michel Faré, dont je vais en effet avoir l'honneur d'occuper le fauteuil, rapporte aussi dans sa remarquable présentation des peintres de fleurs en France du XVIIè au XIXè siècle, une histoire curieuse. Quoique née à Breda en Hollande, Marguerite Hakermann, élève du célèbre Van Huysum souhaitait faire partie de l'Académie Royale. Le procès-verbal du 31 janvier 1722 dit qu'elle a présenté à la Compagnie un tableau de fleurs et de fruits pour faire apprécier son talent. L'Académie reconnaissant en elle un mérite éminent la reçoit; et Marguerite Hakermann s'engage à donner un tableau de sa façon. Comme on lui avait demandé de remettre son morceau de réception elle éluda tant et si bien qu'on ne tarda pas à s'apercevoir de la supercherie. Elle avait présenté un tableau de son maître. Elle fut bientôt rayée de la liste des membres. L'immortalité peut ainsi glisser sous les pas de qui la désire trop hardiment. Puis-je me flatter d'avoir évité ce travers? Ce serait peut-être un peu présomptueux. Même si l'idée de siéger dans votre assemblée m'est venue tardivement, et sur l'instigation de quelques-uns d'entre vous, je ne l'ai pas repoussée, je l'ai faite mienne. Je vous sais fort gré de m'avoir évité un faux pas et d'avoir mené rondement cette élection, sans me demander un tableau de ma façon que m'eut acculé au subterfuge de la malheureuse Marguerite Hakermann.

Dieu merci la section des Membres libres ouvrait un plus grand éventail à votre choix. Mon ignorance était pourtant telle que de prime abord je fus effrayé de cette « liberté ». Je me demandais si un membre libre l'était vraiment, je veux dire était effectivement un académicien à part entière, s'il siégeait bien de plein droit, s'il n'y avait pas là une difficulté qu'on me cachait. Et puis surtout, dois-je vous confier modestement mes préoccupations, après quelques trente élections en quarante ans, au Conseil Municipal, à la Mairie, au Conseil Général, au Conseil Régional, à l'Assemblée Nationale, au Sénat, à la Présidence de ceci ou de cela, je m'étais juré de ne plus m'offrir en spectacle. L'idée de me présenter à une élection que je n'avais pas préparée me semblait dangereuse. Vous en avez décidé sans barguigner, laissez-moi vous exprimer ma gratitude. Je tâcherai de me montrer un confrère digne de vous. Souffrez toutefois qu'avant de prononcer l'éloge de Michel Faré, j'éprouve une certaine retenue. Qui en serait surpris?

Michel Faré fut érudit et poète, et il est admis généralement que j'ai fait de la politique. Il a beaucoup écrit sur la peinture des objets, ces natures mortes qu'il appelait des « vies silencieuses ». Il a préfacé des catalogues en vue d'expositions fort diverses: fleurs, céramiques, tapisseries, jusqu'aux décors et volumes de l'industrie. Eclectisme admirable et signe d'une étonnante ouverture d'esprit, qui devait lui permettre de s'aventurer plus avant et d'écrire ce long poème dont il ne publia que quelques fragments sous le titre: « en mémoire ». Ce fut son grand livre, quotidien et secret, le compagnon de sa vie. En regard, c'est en effet peu de chose que ma passion diffuse pour la beauté. La beauté, le mot prête de nos jours à bien des équivoques. Car il s'agit là d'une notion dynamique qui découle tout autant de ses innovations et de ses audaces, on pourrait dire de ses découvertes, que de son acquis dans l'œuvre du passé. Alain l'a très justement noté: « le goût se manifeste dans l'histoire des arts par une suite invraisemblable d'horreurs qui viennent de chercher à plaire » ; et de l'horreur au chef d'œuvre, il n'y a qu'un pas. Ce qui faisait rire au début du siècle étant de nos jours l'objet d'une vénération presque idolâtre. Oui, Passion diffuse que la mienne!

Amateur et curieux, Michel Faré, lui, devint un expert ayant atteint ce degré de connaissance qui découle à la fois d'une longue intimité avec l'œuvre d'art et d'une sélection rigoureuse, possédant enfin ce fameux critère entre le vrai et le faux, entre l'éphémère et le durable, qui est l'apanage d'une élite. Un bon tableau et d'une façon plus générale, quelle que soit sa forme, un objet d'art s'interroge comme la pythie. Il ne se présente pas d'emblée comme une merveille portant le label d'un grand nom, mais perdu parmi ses congénères, comme Charles VII parmi ses courtisans, il exige un coup d' œil singulièrement aigu pour le reconnaître et en quelque sorte l'isoler de la foule des prétendants à la beauté qui l'entourent et ne se gênent pas pour prendre le pas sur lui. Il ne se donne pas à vous dès l'abord, il contient quelque part un message qu'il faut déchiffrer, il vous parle un langage muet, mais cette langue est celle même de l'infini, ou alors ce n'est que du vent. Richard Lindner écrit très justement: « la nécessité d'une œuvre est immanence. On témoigne malgré son œuvre, ou à cause d'elle, la vérité est surnaturelle ».

L'important en matière de beaux-arts n'est pas dans le sujet ou l'absence de sujet, il est dans la qualité de l'œuvre, je devrais-dire comme Michel Faré dans son « authenticité », dans sa vérité. Qu'elle fasse défaut et vous passez en baissant les yeux comme devant un spectacle inconvenant. Et s'il est malséant de se tromper soi-même, il l'est encore bien plus d'en tirer avantage pour tromper son voisin. Vous pouviez lui apporter une nourriture essentielle et vous l'avez volé. C'est ainsi que l'honnête homme s'interroge souvent avec perplexité devant l'art « moderne ». Cette modernité qui étonne comme une perpétuelle renaissance et qui est de tous les siècles. Rêve-t-il, est-il le jouet de l'illusion, ou bien se trouve-t-il vraiment devant un univers "autre", un univers qui le dépasse, auquel il n'aura jamais accès? Un monde qui a pourtant ses éclaireurs, les collectionneurs, les commissaires des expositions, les responsables des Musées, les critiques d'art, les artistes eux-mêmes, qui voient ou du moins devraient voir dans la foule des appelés, le petit nombre des élus. Qui n'attendent pas cinquante ans pour admirer Cézanne, Gauguin ou les Picasso de la période bleue. Qui les distinguent déjà dans leur incomparable beauté, dans leur gloire, qui les contemplent comme nimbés de lumière dans la production proliférante du moment et qui les saluent.

Michel Faré fut un de ces guides qui, dans des disciplines très diverses, sut reconnaître, et d'une certaine façon élire, ce qui valait la peine d'être retenu. Il émet, à propos de la Tapisserie, ce principe qui devrait nous servir de guide quand nous nous trouvons confrontés à une œuvre d'art: " la pensée de l'amateur ne doit jamais être retenue, bridée, prisonnière, mais libre de s'évader au-delà, de sauter le mur ". Cela n'est pas donné à tout le monde. En dépit d'un élan d'émancipation qui est peut-être de toutes les époques et que nous avons vu se manifester de nos jours à travers d'innombrables tendances, et en dépit de cet extraordinaire foisonnement, dans lequel Dieu lui-même ne reconnaîtrait pas les siens, Michel Faré tout au long d'une vie de professeur et de critique sut constamment faire son choix et s'enrichir de ses découvertes. Il serait difficile pour autant de repérer chez lui une préoccupation exclusive, un pôle d'attraction déterminant. Il n'a pas voulu s'enfermer dans une discipline. C'est un marcheur indépendant. Tel est son style, son élégance. Il ne se transforme pas en caméléon devant l'œuvre d'art. Il a pris le temps d'être lui-même, il la regarde avec cette distance qui est un gage d'objectivité: C'est ainsi qu'il a pu mêler l'essentiel au divertissement sans risque de les confondre.

Le style et l'allure d'un homme ne se décèlent pas seulement dans ses choix et sa démarche intellectuelle, ils s'inscrivent aussi dans sa vie. Michel Faré, Conservateur en Chef des Musées des Arts Décoratifs et Nissim de Camondo, se rendait deux fois la semaine à un cours de danse. Il pouvait, à 72 ans - je le dis sans sourire, qui de nous pourrait en faire autant - exécuter sans faiblir, la chorégraphie du « pied dans la main ». Dans le grand âge, un port svelte, presque ibérique - sa mère était d'ascendance Espagnole - et l'intensité du regard, contrôlant ses plaisirs, ni cigarettes, ni abus d'alcools; tel vous l'avez connu, académicien vigoureux dont M. Raymond Martin vient de terminer le buste. Cela ne l'empêchait pas d'aimer rire. Comme tous les stoïciens rient. Or, il était devenu stoïcien par la force de l'épreuve. De toutes, il connut la plus cruelle, celle de voir souffrir qui l'on aime. La lente maladie de sa femme Gislaine lui fût une immense tristesse. Il ne se plaignit pas. A 26 ans, en 1940, il s'était comporté en soldat courageux. Il ne se vanta pas. Qui ne se vante pas ne se plaint pas. Le recevant dans cette Académie, notre Confrère Louis Leygue eut à son endroit ce mot: « il était né intelligent et l'on s'en aperçut de bonne heure ». Sans intelligence, toute culture n'est-elle pas amenée à se perdre dans la nuit? Simple passe-temps d'esthète, et non pas ouverture sur le monde, élan d'une vie. Cette précocité devait lui être précieuse. Formé au milieu du siècle dans une ambiance janséniste et cossue (son aïeul Léonce Faré avait fondé les grands magasins du Louvre; le Louvre, fallait-il voir là une prédestination?) Michel Faré possédait éminemment cette vertu bourgeoise, le sens des valeurs. Loin de s'endormir dans la facilité, il garda toute sa vie le souci de progresser. Il ne pouvait se contenter de brillantes études, celles qu'il fit à Sainte-Croix de Neuilly, à la Faculté des Lettres, à l'Ecole du Louvre, à l'Institut d'Art et d'Archéologie. Il avait écouté Rey, Lemoine et Faucillon. Sous la direction d'un homme exceptionnel que nous admirons tous, M. René Huygues, il donna très jeune au Musée du Louvre la mesure de son intelligence, prouva l'étendue de son savoir. Il chercha des maîtres, et pour finir en devint un. Ah, les maîtres, que ce soit dans des domaines aussi divers que l'art ou la politique, sont-ils si différents? Ils nous montrent plus qu'une méthode, une nouvelle façon de voir et de sentir, ils nous greffent de nouveaux yeux. Et d'ailleurs qu'est-ce que la beauté, comme Pilate demandait: " Qu'est-ce que la vérité? " La beauté, c'est toujours un regard neuf posé sur le monde, c'est le regard de Rembrandt, le regard de Goya, le regard de Cézanne et pourquoi pas celui du Douanier Rousseau ou du Facteur Cheval. Le regard aussi, dans d'autres domaines, de Copernic ou des Frères Lumière, de Pasteur ou de Yersin. Un regard « différent » de celui qui avait fait loi jusqu'ici et qui nous permet à notre tour de découvrir le monde, les êtres et les choses - la Montagne Sainte Victoire par exemple - comme nous ne les avions jamais vus. Certains paysages, certains êtres deviennent alors pour nous « touchants » parce que nous les voyons tout à coup avec les yeux de celui qui a su découvrir en eux cette beauté, occultée par la réalité coutumière, mais qu'eux, ces grands artistes, ont comme devinée sous son voile. Ils ont ainsi peint des pauvres gens qui étaient plus beaux que des papes ou des rois, des pommes plus pommes que celles qui sont dans nos compotiers. Elles ne nous sont plus données à manger mais à voir. Par la féerie de leur « vision », elles entrent dans le halo presque mystique de l'apparition.

Vous avez rappelé, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, et vous ne pouviez me faire un plus grand plaisir, le souvenir de mon beau-père, Eugène Schueller, chimiste et fondateur d'industries, qui passionné d'arts graphiques et de peinture ne voulait avoir d'autre mobilier que celui de son époque et passa entre les deux guerres à Rulhmann, de nombeuses commandes que j'admire encore chaque jour. C'est lui qui m'a appris à découvrir en parlant avec eux, la science et la modestie des plus grands artisans. J'en étais resté au style Louis XVI, au Directoire, c'est à lui que je dois d'être entré dans notre siècle. Vous avez aussi évoqué, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, quelques noms de ceux qui en politique, je n'ose pas dire « furent mes maîtres », car ils ne se retrouveraient pas dans leur élève, mais qui eurent sur moi comme sur tant d'autres une influence décisive, qu'ils se nomment Pierre Mendès-France, le Général de Gaulle, Georges Pompidou ou le Président François Mitterrand. Ils m'ont aidé à découvrir le monde et les voies de la politique, et peut-être d'autant plus que leurs chemins furent différents. Je leur dois pour une large part ma carrière politique, si carrière il y a. Je leur dois surtout parmi les moments les plus passionnants de mon existence. Je leur dois finalement, à eux qui ne furent pas toujours l'indulgence même, l'extrême tolérance où je suis parvenu et qui m'amène à comprendre, sans nécessairement les partager, bien des attitudes, voire des professions de foi. Mais s'il en est un avec lequel mon entente fut plus évidente et envers lequel ma reconnaissance demeure fervente, c'est bien le Président Georges Pompidou et ce n'est pas un hasard si le Président Pompidou fut celui dont les goûts et les initiatives en faveur de l'art m'intéressèrent le plus. « L'art, écrivait-il, « est l'expression d'une époque, d'une civilisation, fut-ce de la révolte contre cette civilisation et le meilleur témoignage que l'homme, et aussi une nation, puisse donner de sa dignité. » Dans la survivance de l'histoire, nous comprenons mieux alors que l'artiste au fil des siècles marque son époque autant si ce n'est plus que l'homme politique. Le Président Pompidou poursuivait: « Toutes les grandes époques artistiques sont des époques de prospérité économique et souvent de puissance politique. Voyez l'Athènes de Périclès, la Rome des Empereurs ou de la Renaissance, la Venise des doges, la Florence des Médicis, sans parler de la France de Saint-Louis, de François 1er, de Louis XIV, du XVIIIe siècle, même du Second Empire. Alors, ajoutait-il, pourquoi pas notre siècle? La grandeur ne se divise pas ou en tout cas ne se divise que passagèrement.»

Les artistes sont les témoins de la grandeur de notre temps. L'œuvre de l'homme politique est temporelle, celle de l'artiste éternise la mémoire; il a à cet égard plus de chance, on pourrait même dire plus de responsabilité, car tant vaudra son témoignage, tant vaudra dans quelques millénaires l'idée que les hommes d'alors se feront de notre époque. Les traces d'un peu de pollen sur les restes d'un enfant de la préhistoire nous montrent que ces lointains ancêtres avaient déjà le culte des morts et qu'on les enterrait avec des fleurs. Que faisons-nous d'autre aujourd'hui? Aussi bien, que serait une religion sans artistes. Ce sont eux qui nourrissent les imaginations d'images pieuses, d'espaces aériens propices à l'élévation de l'âme, au silence et à la méditation. Qu'on pense à la religion chrétienne, dont nous sommes tous plus ou moins consciemment issus, c'est grâce à eux qu'elle a pu nous faire voir et comme toucher du doigt ces crucifixions, ces martyrs, ces vierges à l'enfant et toutes ces apparitions d'anges annonciateurs ou de démons terrifiants. Imagine-t-on ce que serait devenu le christianisme sans ses cathédrales, sans ses cloîtres, sans la scène de Vinci ou le Jugement dernier de la Sixtine, sans les fresques de Fra Angelico ou de Pierro della Francesca, de Giotto, sans les pèlerins d'Emmaüs de Rembrandt, sans Cimabue, Jérôme Bosch ou Roger Van der Veyden. Que nous allions au Mexique, au Guatemala, ou au Pérou, en Égypte, en Inde ou à Angkor, les Dieux et les Rois et, par eux, les peuples nous parlent encore grâce à leurs artistes; et des foules considérables vont toujours en pèlerinage à ces temples dont les Dieux sont morts. Que seraient nos manuels d'enfants sans cette iconographie qui plus que les textes reste dans nos mémoires pour nous remettre l'histoire en tête? Que serait Louis XIV sans Versailles? Que serait pour nous l'histoire même la plus récente, sans nos peintres, nos sculpteurs, nos graveurs, nos architectes, et certes aussi nos compositeurs et nos cinéastes, ils font vivre l'histoire; rien de plus parlant que la main de l'artiste.

Nous voilà loin de Michel Faré et des natures mortes auxquelles il a consacré d'importants ouvrages. Non pas. D'abord, Michel Faré était un homme religieux. S'il avait le respect des Institutions, il n'était pas sans s'inquiéter de l'effacement du sentiment religieux et d'une dévalorisation de la morale qui entraînait un abaissement de la responsabilité de chacun vis-à-vis de son « semblable », un semblable qui avait cessé depuis longtemps d'être son « frère ». Cette inquiétude devant la violence, ce constat de la solitude dans l'adversité, rejoignaient chez lui la peur qui parfois nous étreint en apprenant la disparition d'un ami. La multitude de nos activités n'arrive jamais à nous faire oublier que nous sommes mortels, que notre machine est fragile et qu'une maladie, un accident, ont tôt fait d'en rompre les ressorts. Michel Faré l'oubliait si peu qu'il avait fait graver sur le revers de sa médaille d'académicien une tête de mort, comme un rappel et comme un avertissement qui ne l'empêchait pas pour autant de jouir de la vie, mais comme un bien provisoire, presque comme un flambeau qu'on détient quelque temps dans un marathon avant de le passer à celui qui va vous succéder. Peur qu'il sut vaincre dans le plein emploi de son temps quotidien, par son travail de laboratoire d'abord, travail de critique et de poète, qui requiert le silence et la méditation, mais aussi par son enseignement. C'est-à-dire par le contact avec un public à qui il prodiguait le meilleur de lui-même. L'œuvre égotiste donnant sur l'œuvre généreuse, comme un qui distribue son bien aux pauvres et qui pourtant ne peut donner que ce qu'il a. D'où cette nécessité pour lui d'étendre toujours le champ de sa culture, de s'enrichir sans cesse de connaissances nouvelles, sans jamais croire qu'il avait atteint cette excellence qui est le partage exceptionnel de quelques-uns. On le voyait professeur à la Sorbonne; il préféra l'École des Beaux-Arts, occupant la Chaire de Taine, et le public composé essentiellement d'adolescents de l'école des Arts Décoratifs. Enseigner à des jeunes, fixer ces têtes encore insouciantes sur une préoccupation essentielle, tel fut son métier, son apostolat. Enseignement total, qui ne s'essoufflait pas sur la confrontation des théories, dans le débat des écoles mais commençant par le métier, comme les maîtres d'autrefois le faisaient pour leurs apprentis - on ne peint pas une peau comme un velours - qui entrait dans le détail des techniques s'efforçant de donner à ses élèves l'amour du bel ouvrage, à la fois bien conçu et bien exécuté. Par tempérament, il se sentait étranger à ces révolutionnaires, capables de tout mettre en l'air pour recréer leur monde à eux. A ces intrépides qui font table rase du passé, qui font feu de tout bois et croient que la création n'a que les limites que lui imposent les bornes de l'esprit humain, même auraient-ils raison, il opposait la marche prudente de l'homme de métier, revenant sans cesse aux différentes façons de transformer par le travail la matière primitive.

En homme formé selon l'esprit classique, il tenait le talent pour une notion objective, constatait la qualité du travail accompli. Ou bien il en relevait les défauts, les insuffisances, et dans ce cas seulement il récusait. Qui ne l'aurait fait avec lui? Michel Faré plaçait l'œuvre d'art à ce niveau où l'objet unique est
un peu comme un soleil qui doit rayonner pour tous. Et si tous les artistes ne tracent pas dans notre nuit un chemin de lumière, c'est que finalement à chaque génération très peu sont appelés à remplir ce rôle. Ces aventuriers, ces inventeurs de la beauté dont les noms sont maintenant dans toutes les mémoires et comme inscrits au tableau d'honneur de l'espèce humaine, après avoir été souvent vomis ou tout simplement ignorés par leurs contemporains (rappelons les ricanements qui saluèrent le Douanier Rousseau), pionniers qui se sont souvent débattus, pour produire leur œuvre, à travers les contraintes d'une vie misérable, les affres d'une santé défaillante et le vague sentiment de se sentir rejetés, des laissés pour compte, des ratés dans une société qui recherchait la prospérité avec un entrain toujours accru, qui mieux que l'auteur du « Voyage au bout de la nuit » sut leur rendre hommage?: "Quand des cœurs se brisent, quand des âmes désespèrent, alors des ombres du passé, sortent ceux qui ont su faire reculer jadis la détresse et les inquiétudes humaines, l'outrage et la misère, la servitude intellectuelle et la contrainte corporelle, ils laissent tomber leurs regards sur les mortels désespérés et leur tendent leurs mains éternelles." Ces mains éternelles qui ont écrit tant de livres, qui ont composé tant de musique, qui ont façonné tant d'objets, élevé vers le ciel tant de pierres, tant de colonnes ou d'escaliers.
Elles ne nous donnent pas que le climat d'une époque. Elles nous traduisent aussi cette tendance à s'élever jusqu'à un Principe, garant d'une harmonie universelle, que chaque peuple imagine et honore à sa façon.

Ainsi, dans un monde qui peu à peu s'uniformise et s'affadit, où les particularités de chaque être, de chaque province, de chaque peuple, tendent à disparaître, où la vie sauvage qui nous a valu ces merveilleuses sculptures de Mélanésie ou d'Afrique ne sera bientôt plus qu'un souvenir, Michel Faré fut de ceux qui vont à la découverte d'eux-mêmes, qui ne se contentent pas des dons qui leur ont été départis, mais qui font valoir par un travail obstiné en élargissant sans cesse le champ de leur connaissance, le talent dont ils sont maîtres et comme responsables à la face de tous: « Ne t'attache en toi, disait Gide, qu'à ce qui n'existe nulle part ailleurs qu'en toi-même et crée de toi - Patiemment ou impatiemment Ah ! - le plus irremplaçable des êtres. » Tous ceux qui ont approché et connu Michel Faré et qui m'ont parlé de lui ont toujours évoqué sa personnalité pour rendre hommage à sa qualité. Son beau visage était le reflet de tout ce qu'il avait en lui de sensibilité, de droiture, de délicatesse, de force discrète et de compétence rigoureuse. Que du moins ses enfants, sa famille, ses amis veuillent bien accueillir cet éloge très incomplet comme un élément du souvenir que nous garderons de lui.

Je ne prétends pas ici remplacer Michel Faré. Ma présence en votre compagnie s'insère sous d'autres auspices dans un contexte, bien différent, et mon vœu le plus cher est que je puisse vous aider dans vos travaux, donnant au moment voulu un avis ou une inflexion susceptibles de les faire évoluer dans la voie désirable.Mais ne nous faisons pas d'illusions: on ne gère pas l'infini. L'artiste dans son rapport avec lui-même, dans le souffle de son inspiration, dans la réalisation de son œuvre, vit déjà dans un univers extramondain qui est du domaine de l'éternité. Est-ce une raison pour nous de renoncer à notre rôle qui est de distinguer les valeurs vivantes des œuvres du néant? Plus que jamais dans un univers comme le nôtre, qui ne semble avancer que dans de perpétuelles révolutions, où la. bataille fait rage entre constructeurs et destructeurs, quels que soient les nuages qui s'accumulent sur nos têtes, nous n'avons pas le droit de démissionner. S'il est une vertu que nous devons cultiver, c'est l'Espérance. L'espérance, « cette petite fille de rien du tout » disait Péguy, a toujours infatigablement guidé la volonté de ceux qui ont cru à quelque chose, que ce soit les saints, les artistes, même les hommes politiques. L'espoir de lendemains qui chantent n'est pas une invention nouvelle ni le monopole de quelques-uns: nous le partageons tous et chacun y tend à sa manière, sur le terrain qu'il a choisi.

Notre réunion ici cet après-midi n'aurait aucun sens si nous n'espérions pas nous aussi, si peu que ce soit, influer sur le destin et changer la face du monde.
L'homme ne vit pas seulement de pain. N'oublions pas qu'au cours des siècles les peuples comme les individus ont surmonté leur misère et donné un sens à leur vie, en se dépassant et que la culture et les arts ont toujours été un moyen, non seulement de communiquer mais d'atteindre pour soi-même un degré de vertu et ce supplément d'âme qui sont la grandeur de l'homme.

Monsieur le Président du Sénat,

S'il n'est pas de tradition de remercier personnellement les invités, même les plus remarquables qui dans de telles circonstances nous donnent le réconfort et la fierté de leur présence, comment ne pas vous dire que la vôtre est pour nous tous un grand honneur et pour moi plus encore. Permettez-moi de vous exprimer ma très déférente gratitude. Ainsi vous saurez que le mercredi après-midi, si je ne suis pas au Palais du Luxembourg, je n'ai pas pour autant déserté les palais nationaux. Que Dieu me prête vie! Je partagerai mon temps durant sept ans encore entre le Sénat et l'Institut, entre collègues et confrères. Aux côtés de personnalités infiniment plus éminentes, je pense naturellement à notre Chancelier, j'aurai le sentiment de renforcer les liens qui existent entre ces deux nobles maisons. Je n'oublierai pas que je suis d'abord un élu du peuple, et que, ici et là, c'est la France que nous servons.

Je vous promets de mettre au service des justes causes la splendide épée dont je dois l'idée et le dessin à la délicate amitié de notre Confrère Pierre-Yves Tremois. Il est assez rare qu'une épouse veuille offrir une épée à son mari. « Tâches de ne pas te couper le doigt avec » m'ont dit d'une même voix ma femme et ma fille. Vous voyez qu'elles n'ont pas trop d'illusions sur mon compte. Cela nous a valu de merveilleuses années.