INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
Présidée par M. Henry BERNARD, Président de l'Académie, le mercredi 30 novembre 1988

POUR LA RECEPTION DE

M. André BETTENCOURT
ELU MEMBRE DE LA SECTION MEMBRES LIBRES

par

M. Marcel LANDOWSKI
Secrétaire perpétuel

 

Monsieur le Président du Sénat,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Premiers Ministres,
Madame et Messieurs les Ministres,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,


Avoir l'honneur de vous recevoir sous notre auguste Coupole est pour moi, cher Ministre, cher nouveau Confrère, un moment de reconnaissance et d'amitié. De reconnaissance car, comme j'aurai l'occasion de le dire tout à l'heure, vous m'avez soutenu dans ma difficile bataille pour remettre de l'ordre à l'Opéra de Paris, cette grande boutique à musique mais aussi à drames et attrapes en tout genre; d'amitié, car date de ce moment ce sentiment de complicité dans l'action menée en commun, qui noue des liens privilégiés.
Votre élection brillante au sein de notre Compagnie exprime notre volonté d'honorer un homme de courage et de fidélité ainsi qu'un grand ami des Arts. Nous avions donc au moins trois raisons de souhaiter votre présence parmi nous. Courage, amitié pour les arts: en effet lors
qu'en octobre 1970, lors de la maladie puis de la disparition d'Edmond Michelet, le Président Chaban-Delmas, Premier Ministre alors, vous demande, bien que vous soyez Ministre du Plan et de l'Aménagement du Territoire, d'assumer l'intérim du Ministère des Affaires Culturelles, sans hésiter, vous acceptez cette nouvelle et grande charge. Mais, fidèle à votre responsabilité de Ministre du Plan, vous n'abandonnez pas celui-ci qui représente en effet l'immense tâche de l'Aménagement du Territoire. Vous faites un peu comme certains d'entre nous, vous vous dédoublez : vos matinées sont consacrées à la gestion des Arts, vos après-midi à la modernisation de l'espace national. Je vois là une même ligne directrice: le souci permanent d'offrir aux Français un paysage chaleureux qui puisse associer en toute harmonie la nature, la technologie et l'insertion des arts dans la Société. Vous êtes en quelque sorte l'un des architectes de la France: le Pays lui-même, son visage, son évolution, son embellissement, tout cela vous préoccupe. Dès lors, il ne s'agit plus de politique comme on l'entend communément mais de politique au sens où l'entendait Colbert. Le Dieu Janus pleurait et riait en même temps; je suis certain que vos joies profondes sont d'ordre esthétique, ce qui ne veut pas dire bien sûr que l'Aménagement du Territoire ne vous passionnait pas, loin de là. Mais le monde des artistes que vous connaissez si bien, ce monde original, turbulent, excessif souvent, vous souhaitez l'associer à la vie du citoyen, le faire mieux connaître, partageant en cela les espérances de Georges Pompidou votre ami et préfigurant notre nouvelle loi sur les Enseignements artistiques. L'espace, les sites, les lieux, les villes, l'ensemble des biens matériels, sont offerts à la majorité des Français; la Culture et plus précisément l'Art, restent un domaine trop réservé à un nombre restreint de privilégiés! Nous avons eu maintes fois l'occasion de nous rencontrer; vous étiez Ministre de la Culture, j'étais Directeur de la Musique... Qui aurait pu dire que nos pensées se rejoindraient, comme se complète l'œuvre qui s'y inscrit? Le Plan et l'Aménagement, les Affaires Culturelles, quelles plus belles missions? Il n'y a pas si longtemps, l'Instruction publique et les Beaux-Arts n'étaient-ils pas réunis sous un même «drapeau»? Certains champs d'actions étant indissociables ou plutôt complémentaires, vous avez su donner aux deux visages de Janus un seul et même sourire.

Fidélité ai-je dit: en effet, en décembre 1970, après trois mois au Ministère des Affaires Culturelles, le Premier Ministre vous pose une question qui va un peu vous déchirer: voulez-vous garder le Plan ou devenir le Ministre des Affaires Culturelles à plein temps? Vous hésitez quelques jours, puis ce que vous considérez comme le devoir l'emporte: il faut faire voter le VIe Plan, il faut en suivre et contrôler l'application. Aussi, un peu malheureux, mais en plein accord avec votre conscience qui est pour vous le service public, vous répondez que vous choisissez de demeurer au Ministère du Plan et de l'Aménagement du Territoire si important à cette époque. Coïncidence, mes Confrères et moi-même, tous vos amis ici présents, vous accueillons le jour de la Saint André, prénom qui procède du terme grec Anêr, au génitif Andros, qui définit l'homme. Au Chant Premier de l'Iliade, nous assistons à la colère d'Achille; tandis qu'il s'apprête à pourfendre Agamemnon, la sage Athéna le retient par les cheveux; cheveux d'or d'un Prince qui figurent sur votre épée conçue par notre ami Trémois. Athéna, notre Minerve latine, emblème de l'Institut de France, vous souhaite aujourd'hui la bienvenue parmi vos pairs.

En vous, par vos ancêtres, nous retrouvons le souffle des grandes épopées. Vous êtes la preuve que l'Europe, du Nord au Sud, partage une même culture. En effet, vous êtes un descendant de ces vikings qui découvrirent l'Amérique du Nord, le Groenland, investirent l'Ecosse, l'Angleterre, la France et la Russie: ce sont les « Normands », les suédois en l'occurrence. Et c'est ainsi, plus pacifiquement, que depuis cinq générations, les Bettencourt sont, maires de leur village de Normandie, le charmant Saint-Maurice-d'Etelan. Grands navigateurs, d'autres parmi vos ancêtres directs, plus proches dans le temps, ne découvraient-ils pas, en 1402, les Iles Fortunées ? Fidèle à cette tradition, ou peut-être nostalgique d'une mémoire qui vous hante, vous devenez un peu Ulysse, à la barre de son navire, amoureux de la mer, mais vous revenez toujours au port, prêt à conquérir votre Palais. Et voilà que vous venez de conquérir un nouveau Palais, le nôtre. Ces "Odyssées" qui vous permettent de fuir la ville et ses bruits sont symbolisées par la voile déployée sur la garde de votre épée.

Fidélité est sûrement une de vos devises et notamment fidélité à l'État, à la Patrie quand il faut la défendre, quand il faut la servir. Durant la seconde Guerre Mondiale, vous vous êtes illustré, encore tout jeune, en valeureux résistant. En outre, depuis 1951, vous vous consacrez au service de la France en qualité de Maire, Député, Sénateur, et de nombreuses fois Ministre. Votre fidélité que nous admirons se prolonge dans l'amitié, cette amitié dont le plus bel exemple est celle qui vous lie à votre frère, Pierre, peintre et poète: vos amis, politiques, artistes, mécènes, intellectuels, savent très bien que jamais vous ne faillirez au sentiment d'amitié, celui qui lie pour toujours ceux qui se le sont donné.

La vie réserve souvent de curieuses surprises. Lorsque le cher et saint homme, Edmond Michelet, disparaissait de ce monde et que le Président Pompidou, connaissant vos affinités avec le monde des Arts, vous demande donc avec le Premier Ministre le service d'assurer au moins l'intérim du Ministère des Affaires Culturelles vous ne vous attendiez sans doute pas aux turbulences médiatiques que vous alliez trouver. Première surprise pour vous: un beau matin vous découvrez, comme moi, une superbe banderole d'au moins 25 mètres de long couvrant le fronton du Palais Garnier, sur laquelle était peinte en lettres rouges cette formule: « Entreprise de démolition Landowski, mise en scène Nicoly », celui-ci était alors l'Administrateur général de l'Opéra. Vous avez avec flegme soulevé, un peu étonné, vos sourcils, en pensant, mais vous ne me l'avez pas dit, "voilà une bonne ouverture pour un Opéra". Vous fîtes appeler les pompiers pour enlever cette œuvre d'art contestataire. Mais auparavant vous aviez été informé d'une autre aventure, celle qui scandalisa deux fois votre homologue d'Union Soviétique: le Bolchoï était invité pour une série de représentations en décembre 1970. Le Ministre soviétique de la Culture, Madame Furstheva, pour préparer ce déplacement, avait, lors d'une conférence de presse, expliqué aux journalistes réunis à l'Opéra qu'elle envoyait à Paris ses meilleurs artistes et ses plus belles mises en scène et ses plus beaux opéras qu'il était donc obligatoire pour ceux-ci d'écrire de très bons articles. Le saint Edmond Michelet, avec son bon sourire, expliqua, malicieusement à Madame le Ministre qu'en notre vieille Gaule les journalistes écrivaient comme ils le voulaient et que c'était une bonne vieille loi de liberté. Madame Furstheva fut encore plus étonnée et scandalisée lorsque le soir de la Première du Bolchoï, les personnels du Palais Garnier, profitant de l'occasion pour obtenir certains avantages, n'hésitèrent pas à se mettre en grève. Voilà, vous dit-elle, qui n'arrive jamais chez nous... Mais, comme vous êtes un sage, inspiré probablement par notre Minerve, vous réglez tranquillement, ayant succédé à Edmond Michelet, le problème, et le Bolchoï donna de fort belles et prestigieuses représentations.

Votre culture vous a dicté la tolérance, cette qualité essentielle qui permet d'éviter les conflits. Sans doute Eugène Schueller, votre beau-père, vous guida-t-il dans cette voie. En 1938, l'un de vos amis, journaliste, vous fait rencontrer cet homme exceptionnel, ce chimiste audacieux qui révolutionna le domaine de la beauté féminine en créant l'Oréal, préconisa des réformes économiques à l'échelon national pour rendre aux travailleurs leur fierté, leur raison d'être, et leur permettre de donner le meilleur d'eux-mêmes. A l'occasion du centième anniversaire de sa naissance, en 1981, vous avez consacré à sa pensée et à son action un très bel ouvrage dans lequel vous réunissez quelques-uns de ses textes à l'adresse des jeunes générations, aussi bien celles de la Rue de Rivoli, que celles de ses propres collaborateurs: aux jeunes, il disait - je cite -: « je crois en trois vérités fondamentales :
- le travail est invincible;
- la modestie est la seule attitude qu'un homme intelligent puisse prendre devant la vie et devant les autres hommes;
- la franchise est la suprême habileté ».

Avec ses collaborateurs, Eugène Schueller entretenait ce que l'on pourrait appeler un échange épistolaire puisque ses notes de service, bien souvent, étaient accompagnées d'une réflexion profonde, humaine, exprimant son besoin de communication auquel, faute de temps, il ne pouvait toujours donner libre cours: « Si je fais imprimer des formules, disait-il, sur mes notes de service, c'est parce qu'il est nécessaire que vous connaissiez ma pensée, vous qui travaillez avec moi. Sans cela, vous ne me connaîtrez jamais exactement. » Je donne quelques-unes de ces « fusées » pour reprendre l'expression de Baudelaire: « nous n'entendons que ce qui nous fait plaisir. Nous sommes sourds au reste. Nous ramenons tout à nos vues ou à nos possibilités. Il le faut, du reste, pour aboutir. » Ou bien encore: « l'intelligence c'est la capacité de voir des ensembles et le point de vue des autres; il n'en faut pas trop» ; et enfin, « le drame c'est quand un homme a plus d'ambition que de moyens »! J'aimerais pouvoir citer davantage cet humaniste qui associe le sérieux, la réflexion, à l'humour... Il fut, à n'en pas douter, l'un de vos maîtres à penser.

L'humanisme va de pair avec ces intentions pacifiques, généreuses, que vous partagez avec cet homme courageux dont vous épousiez la fille douze ans plus tard. Or, si l'Humanisme engendra une forme d'art nouvelle et contribua à donner à l'artiste sa réelle dimension au sein de la Société, votre délicieuse épouse Liliane, ainsi que vous-même, avez su rendre à l'art contemporain le plus bel hommage en favorisant la création de la galerie Artcurial où bon nombre de nos confrères, vivants ou disparus, sont célébrés; entre autres, Giorgio de Chirico, Salvador Dali, membres associés étrangers de notre Compagnie, Nicolas Schoffer, Étienne Martin, Hans Hartung aujourd'hui... C'est en 1975 que naissait Artcurial. Treize années de succès. Treize années au service de l'art et des artistes. Et, lorsqu'en 1987, la galerie publie un remarquable ouvrage à la mémoire de Georges
Pompidou, votre ami, tout le vingtième siècle artistique est réuni autour de la mémoire de cet homme de culture, de cet homme qui, comme Malraux, transfigura en grande partie la France. Belle entreprise, s'il en fut, au succès de laquelle Léopold Senghor, votre épouse et vous-même avez donné un si brillant coup d'envoi.

Enfin, pour conclure, laissez-moi vous dire que si, heureux comme Ulysse vous aimez avec passion les beaux voyages, la Coupole étant désormais l'un des toits de votre village, c'est avec joie et grande amitié que ces villageois tout de vert vêtus que nous sommes, vous accueillent parmi eux.