INSTITUT DE FRANCEACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
DISCOURS PRONONCE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
Présidée par M. Jean Cardot, Président de l'Académie, le mercredi 2 décembre 1992POUR LA RECEPTION DE
M. Pierre CARDIN
ELU MEMBRE DE LA SECTION MEMBRES LIBRESpar
M. Marcel LANDOWSKI
Chancelier de l'Institut
Madame,
Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Président,
Mes chers Confrères,
Mesdames et Messieurs, Monsieur, cher nouveau Confrère,
Permettez-moi de vous dire que l'aventure exceptionnelle de votre vie, semble s'être déroulée, et se déroule toujours, comme un conte de fées, depuis votre arrivée à Paris. Sans doute aujourd'hui en est-ce une nouvelle page. Vous dîtes vous-même « je suis un enfant des Faubourgs, je suis devenu Pierre Cardin». Raccourci saisissant.
Si vous êtes né à Venise, ville magique qui engendra tant de navigateurs intrépides, d'hommes d'affaires remarquables, d'artistes et d'amateurs d'art incomparables, très vite comme inspiré par cette cité légendaire, arrivé en France dès votre plus jeune âge, vous avez été habité par la nécessité de gagner Paris. C'est à bicyclette qu'en 1945 vous êtes entré dans la capitale. Vous aviez, dites-vous, une « belle petite gueule ». Aujourd'hui, où vous avez gardé votre beau et jeune visage, vous êtes devenu une figure, une grande figure. Malgré vos 840 licences mondiales représentant votre griffe, vos 540 usines dans 110 pays, deux de plus que le GATT, malgré cet empire que vous avez, par votre génie, construit, façonné de toutes pièces, vous êtes resté l'éternel jeune homme pétillant d'idées, de projets, vous êtes plus que jamais, en habit vert, le créateur, l'ami des artistes, l'homme des projets tendus vers la beauté et l'avenir, vous êtes donc devenu tout naturellement Académicien des Beaux-Arts. Vous êtes pétri de tradition, de modernité et d'esprit d'entreprise.
Lorsque vous êtes arrivé à Paris, la ville d'entre toutes les villes, encore presqu'assiégée alors, celle-ci vous faisait pourtant rêver. Quelques mois plus tôt, au fin fond de la province française, l'une de vos amies, chiromancienne en herbe, vous annonça que votre nom « flotterait» partout dans le monde, atteignant même Sydney ; vous vous étonniez d'un si bel avenir, vous n'aviez guère que 20 ans et vous vous demandiez où pouvait bien être ce Sydney. En fait vous ne songiez qu'à découvrir les bords de la Seine. Vous êtes aujourd'hui tout près de ce fleuve qui vous fascinait. « L'enfant des Faubourgs» avait atteint la Capitale à bicyclette donc! C'est dire à quel point l'effort, l'endurance, la volonté revêtent à vos yeux un éclat tout particulier: aujourd'hui, lorsque vous encouragez de jeunes artistes, vous agissez non seulement en qualité de mécène mais en homme d'expérience. Le courage est pour vous gage d'honneur ; lorsqu'il s'ajoute au talent, il devient, selon votre morale personnelle, vertu cardinale!
Avec un physique de jeune patricien romain, vous songez un instant à la carrière cinématographique; malheureusement pour le Septième Art où vous eûtes sans doute excellé, vous voilà attiré par le miroitement des tissus précieux, des mouvements, des dessins, qui font l'univers de la Couture, univers onirique s'il en est, qui vous permettra, dès les premiers jours, chez Paquin, célèbre Maison parisienne, d'associer la scène et son indispensable accessoire : le vêtement. En ce haut lieu, votre première rencontre est pour Jean Cocteau et Christian Bérard avec lesquels vous participez à la conception des costumes et des masques de La Belle et la Bête. Les prédictions de la jeune provinciale qui voyait pour vous un avenir brodé de succès, prennent tout leur sens : avec l'aisance que l'on vous connaît, vous vous substituez à Jean Marais, alors absent, lit pour les séances d'essayage. Paris, le Paris du Cinéma et de la Littérature, vous ouvre ses bras. Cocteau, Ophüls, Escoffier, Delannoy dessinent pour vous les plus beaux chemins... Mais, fidèle à votre inspiration, vous ne délaissez pas les féeries de ce qu'on appelle « la Mode », autrement dit la recherche d'une apparence matérielle susceptible d'exprimer l'être qui l'habite: le vêtement n'est pas une frontière ni une défense ; le vêtement, pour vous, est déjà l'illustration de la personnalité, une sorte de signe courtois que l'on communique aux autres. L'Institut vous le savez, ne peut rester insensible à votre intention puisqu'il imagina le costume spécifique, orné de symboles, pour chacun de ses membres. Ecoutez plutôt : un arrêté consulaire signé de Bonaparte, daté du 23 Floréal, an IX, ou plus communément du 13 mai 1801, stipule que - je cite - : « il y aura pour les membres de l'Institut national, un grand et un petit costume». Ces costumes seront réglés ainsi qu'il suit : « Grand costume : Habit, gilet ou veste, culotte ou pantalon noirs, brodés en plein d'une branche d'olivier, en soie, vert foncé ; chapeau à la française. Petit costume : mêmes forme et couleur, mais n'ayant de broderie qu'au collet et aux parements de la manche, avec une baguette sur le bord de l'habit. »
Voyez, Monsieur, avec quel sérieux nos prédécesseurs envisagèrent la chose! Le connaisseur que vous êtes, saura, sans hésitation, distinguer la volonté - qui perdure - de marquer une fonction, un rôle, une mission, au sein de notre société. Vous ne vous étonnerez donc pas, puisque l'Italie, grande inspiratrice de la France, cultiva de tout temps cet exercice magistral que l'on appelle l'élégance.
Vous êtes en effet de ceux qui savent associer l'être et le paraître ; vous appartenez à cette famille d'esprits pour laquelle chaque regard, chaque mot, chaque posture se délivre comme un message. N'est-ce pas une première approche de l'élégance?
Votre exceptionnel parcours dans les Maisons de Couture parisiennes témoigne de votre aptitude à créer, à imaginer toujours d'autres horizons : après Paquin, vous entrez chez Elsa Schiaparelli, la grande Dame italienne, puis, en 1946, chez Christian Dior et c'est ainsi que vous participez à cette «révolution en dentelles» ou plutôt à volants - je veux parler du New-Look lancé en février 1947 : après les frilosités de la guerre, voici les frivolités enchanteresses des épaules arrondies, des bustes mis en valeur par des guêpières, des tailles fines, des hanches accentuées par des jupes rallongées et amples soutenues par des jupons de tulle. Si je me permets de préciser ces quelques détails techniques c'est parce que, pour vous recevoir le mieux possible, j'ai tenu à faire un peu mes classes de haute couture, rassurez-vous, dans les livres, car je n'ai pas encore l'intention de concourir pour un dé d'or mais, je voulais dire que, sans doute, ce changement radical dans la manière de regarder la femme vous a permis de comprendre qu'il était essentiel de ne jamais s'enfermer dans les habitudes, qu'il fallait briser les idées reçues, pour mieux libérer le corps, le rendre à cette mobilité qui vous est chère : cela suppose, de la part du créateur, une rapidité, une richesse d'invention pouvant aller jusqu'à la remise en cause même de certains principes tenus jusqu'alors pour acquis. Exercice périlleux que ce renouvellement permanent dans l'art duquel vous êtes passé maître.
De cet apprentissage précieux, vous gardez un goût prononcé presqu'une exigence intime, pour la pureté des lignes. Si bien que votre rêve est de créer le vêtement qui pourrait, tout autant, selon vos propres termes, habiller la Duchesse de Windsor que votre concierge. Sans doute, l'idée germait en vous d'adoucir les frontières sociales et économiques des sphères que vous traversiez en Prince humaniste. Je ne sais si votre concierge a eu l'honneur insigne de porter l'une de vos créations, mais la Duchesse de Windsor, quelques années plus tard, viendra s'habiller chez vous, suivie bientôt par les plus grandes dames de ce monde.
En 1950, vous rachetez la maison Pascaud, rue Richepanse, spécialisée dans les costumes de théâtre ; vous poursuivez, un temps, votre activité initiale et concevez des masques. Venise vous poursuivait-elle encore? - et des habits de scène. Cela ne vous empêche pas - nous connaissons votre ardeur au travail et votre inspiration débordante - de préparer votre première collection que vous présentez en 1953, dans vos nouveaux locaux rue du Faubourg St-Honoré. Mais en 1951 déjà, dans votre modeste atelier, vous aviez offert la primeur de vos inventions aux cinq plus grandes journalistes qui, à l'époque, faisaient ou défaisaient la mode parisienne et donc mondiale : ces dames redoutables durent gravir sept étages pour découvrir, non sans stupéfaction, une ligne de vêtements féminins tout à fait étonnante. Rappelons notamment ce fameux manteau rouge - révolutionnaire - dont le tout New York parlait, dès le lendemain de sa présentation.
Un an plus tard, à peine, vous créez l'« événement» en proposant à vos admiratrices, ainsi qu'aux critiques toujours présents, la légendaire « robe bulle». Vous allez à grand pas, rien ne vous arrête, ni les préjugés, ni les remous, ni les réticences ; certains voient en vous un révolutionnaire, d'autres auxquels le temps donnera raison, décèlent chez vous une curiosité, une ingéniosité, un amour de la vie inextinguibles; comme «l'homme pressé» de Morand, vous aplanissez les obstacles, imposez avec calme et détermination votre vision personnelle : vous êtes un précurseur . Ne l'avez-vous pas prouvé, une fois de plus, en lançant le concept du prêt-à-porter? Vous y songiez depuis longtemps, si l'on se souvient de votre souhait d'habiller aussi bien les notables que les gens de la rue.Aussitôt : scandale! Le syndicat de la Haute Couture vous bannit pour cinq ans! Votre indifférence est totale envers cet arrêt, car votre succès est immense. En outre, vous attaquez tous azimuts : votre griffe illumine parfums, meubles, draps, nappes, bagages. Connaissant les hésitations de nos «docteurs ès-couture », devinant également qu'un tel changement dans le mode de diffusion choquerait les grands acheteurs, les chroniqueurs mondains, jaloux de leurs privilèges, vous aviez amorcé, cependant, cette évolution avec une certaine prudence dès 1957 ; avec la collection masculine qui inaugure votre seconde boutique, vous apportez une bouffée d'air nouveau, de poésie et de soleil, avec le chatoiement de vos cravates que vous qualifiez de «frivoles» parce qu'elles remplacent les éternelles rayures par des fleurs. Votre goût non point pour la provocation mais pour les révisions de ce que j'appellerai les « idées carcans », vous renforce dans cette volonté d'arrondir le géométrisme masculin. Nous verrons bientôt quels furent les plus inattendus de vos hérauts dans cette croisade fort audacieuse. Mais je ne veux pas dévoiler les mille et un tours que nous réserve votre esprit sans cesse en alerte. Puisque la cravate est ici évoquée, sait-on qu'en nouant les cravates Cardin l'une à l'autre, on ferait le tour de la Terre! Mais, j'âimerais me tourner un instant vers les cols féminins qui sont pour vous une source d'inspiration particulière. Serena Sinclair, grande spécialiste des temples parisiens de la Haute Couture, n'écrivait-elle pas, en 1972, à ce propos, qu' « il est fascinant de reconnaître les « signatures» des couturiers car à l'instar des vestiges ou des objets laissés par les civilisations anciennes, elles sont les marques distinctives de leur époque. Les futurs archéologues reconnaîtront en partie notre XXe siècle à ses vêtements et notamment aux cols géants de Cardin. De 1957 ànos jours, vous avez toujours utilisé cette partie délicate du costume avec une habileté consommée, la déclinant sous toutes ses formes, du plus flou au plus rigide, du large et souple mohair au col-cerceau en organdi blanc, cols plateaux, cols entonnoirs, spectaculaires et protecteurs. Vous pensez, et ma science toute récente me le confirme, que la beauté d'un visage féminin n'en est que davantage mise en valeur.
Nous vous connaissons également grand voyageur ; comme tout Vénitien nostalgique de Marco Polo, l'Orient vous attire et, en 1957, vous partez pour le Japon, un Japon que vous découvrez en pleine reconstruction après l'hécatombe nucléaire. Ces foules courageuses, volontaires, vous fascinent. Vous cultivez cet amour pour l'Empire du Soleil Levant au point de ramener dans vos bagages, en 1962, un jeune mannequin, véritable poupée japonaise répondant au nom de Hiroko ; vous saurez l'imposer sur la scène parisienne inaugurant en cela, une fois de plus, l'ère des jeunes femmes venues d'autres horizons pour faire vivre, le temps d'un défilé, des modèles éblouissants. Aujourd'hui, nous le constatons, c'est chose commune, mais il y a trente ans, votre initiative relevait du défi! Le Japon, qui vous en a toujours été reconnaissant, vous nomma professeur honoraire, institua un prix portant votre nom, vous consacra une exposition, en 1982, au Musée Sogetsu Kaikan. Après le Japon, la Chine vous ouvrait ses bras ; aujourd'hui, nous pourrions dire le monde entier. Mais la Chine reste une étape significative : vous êtes le premier grand couturier à présenter un défilé de mode à Pékin puis à Shanghai. C'était en mars 1979.
Mais revenons à l'année 1959 qui est un tournant dans votre carrière comme dans la conception même de la Haute Couture : vous osez présenter votre première collection de prêt-à-porter féminin dans le grand magasin du Printemps. Je dis bien vous « osez » car il vous fallut beaucoup d'audace pour bousculer le petit monde clos des salons parisiens : rétrospectivement, cela nous étonne beaucoup mais, au moment dit, les figures s'allongèrent ne sachant plus que penser d'un homme, réputé pour son raffinement, qui pourtant, bousculait tout sur son passage, démocratisant un fief jusqu'alors férocement gardé! Votre souhait, longtemps sous-jacent, était de désenclaver en quelque sorte la Haute Couture, de la mettre enfin à la portée du citoyen moyen. Ce fut un beau tollé! Non seulement les modèles proposés n'étaient plus œuvres uniques et inimitables, mais, pour mieux marquer le coup, la foule anonyme pouvait, si ce n'est les acheter encore - ce qui ne tarda pas - les admirer dans un magasin populaire.
Si vous n'aviez pas fait cette démarche - ainsi que vous l'expliquiez à l'époque en guise de défense -les grandes Maisons qui font la vitrine de la France n'existeraient sans doute plus aujourd'hui : le prêt-àporter, loin de tuer « le grand art», lui assure les moyens financiers nécessaires à son maintien. Vos Confrères ne tardèrent pas à le reconnaître, plus ou moins ouvertement - faut-il le dire? - et s'engagèrent dans la voie que vous veniez de leur ouvrir. C'est peu dire que vous êtes arrivé en sauveur cette année-là, malgré les grises mines que l'on vous opposa. Le « Dé d'Or» qui récompense traditionnellement la collection la plus créative d'une saison, distinction qui vous fut décernée à trois reprises en 1977, en 1979 et en 1982, vous le méritez hautement, non seulement pour votre richesse d'invention mais aussi pour le nouvel élan que vous avez insufflé à une profession longtemps menacée.
En 1960, vous persistez dans cette nouvelle tendance que je viens d'évoquer, en vous lançant dans le prêt-à-porter masculin et ce sont des étudiants qui se transforment pour vous en mannequins. Autre grande première, vous combinez à merveille le confort et le raffinement au point que les Beatles vous commandent leur célèbre tenue de scène, dans les gris et les noirs, qui fit le tour du monde. Ils se font ainsi vos émissaires et cela ne peut que vous enchanter, puisque vous aimez la jeunesse, le rythme, la vitesse, le spectacle. Et la musique car, je ne l'oublie pas, c'est à vous, à votre talent que je demandai en 1967 d'habiller les musiciens de l'Orchestre de Paris, qu'avec Charles Munch et la confiance d'André Malraux, je venais de créer. Ils portèrent également votre griffe autour du monde. Le spectacle, nous le savons, est une de vos passions lorsqu'il est de qualité. Ses grandes figures vous ont toujours ébloui et vos amitiés célèbres avec Joseph Losey, Luchino Visconti, Jean Marais, Jeanne Moreau, pour ne citer qu'eux, ont peut-être déterminé votre nouvelle vocation que concrétise l'Espace Cardin.
Quelle appellation plus justifiée auriez-vous pu imaginer, Monsieur, vous que l'astronomie, la conquête spatiale fascinent? L'une de vos grandes joies, confiez-vous un jour, fut d'avoir porté la combinaison de l'astronaute Neil Armstrong lorsqu'il fit les premiers pas sur la lune. Votre ligne « Cosmos», dans les années 60, fonctionnelle, confortable et pratique, est un hommage avant-gardiste aux géants de l'aventure céleste.
Le 1er janvier 1970, la Ville de Paris vous confiait le bâtiment entier du Théâtre et du Restaurant des Ambassadeurs, à l'orée des Champs-Élysées. Désormais, vous allez régner sur un territoire des plus prestigieux qui, de la rue du Faubourg Saint-Honoré s'étendra bientôt jusqu'à la Place François Ier où, en 1988, vous installez vos « laboratoires » de Haute Couture sous les lambris et les ors de l'Hôtel de Clermont Tonnerre. Entre-temps, une escale savoureuse, rue Royale, le 4 mai 1981, vous décide à prendre le contrôle du restaurant Maxim's. En 1948, Elvire Popesco vous faisait découvrir ce sanctuaire de la gastronomie et de la vie parisienne en vous invitant à déguster du caviar ; ce mets si recherché vous fit faire la grimace, reconnaissez-vous ; je crois savoir qu'une simple omelette bien baveuse suffit à vous combler.
Cette curiosité insatiable qui vous caractérise, trouve dans l'Espace Cardin un terrain d'exploration à sa mesure ; vous avez totalement transformé l'architecture intérieure de cet édifice pour en faire un lieu à vocation polyvalente, vous permettant ainsi d'accueillir les plus divers représentants de la création contemporaine. Les façades inchangées des Ambassadeurs (car si vous aimez l'ouverture, la modernité, le changement, vous restez homme de tradition) abritent un monde nouveau oùse côtoient, dans un harmonieux mélange de cultures, la musique, la danse, le théâtre, la peinture, la sculpture, la littérature, le cinéma, la photographie... Avec plus de 700 manifestations artistiques - il ne serait pas présomptueux de reconnaître à la plupart le caractère d'événement l'Espace Cardin paraît illimité dans ses fonctions : tour à tour scène, écran, galerie, salle de congrès, il est un centre privilégié toujours surprenant dont le prestige dépasse largement nos frontières. Somptueux paquebot, amarré au plus célèbre quai du monde, la rive droite des Champs- Elysées, l'Espace qui porte votre griffe est en soi le reflet de vos plus chères aspirations, de votre idéal de beauté, de qualité qui, de créateur vous fit mécène. Vous avez invité de très nombreuses personnalités à faire une croisière immobile non loin de la Place de la Concorde. Je ne peux toutes les citer; permettez-moi de ne retenir que quelques noms parmi les plus célèbres, qui montrent, par leur diversité, votre culture et votre ouverture d'esprit : Carlos Fuentes, Bob Wilson, Arthur Miller, Henri Michaux, Raymond Devos, Pier Paolo Pasolini, Maurice Béjart, Maria Casares, Maïa Plissetskaïa, Delphine Seyrig. Les expositions que vous nous avez proposées sont tout aussi éclectiques : Shogun, l'Art indien, Jacques Brel, Walt Disney, entre autres, mais aussi les Flippers, ces billards électriques qui passionnent nos enfants et nos petits-enfants, les jeunes sculpteurs, les jeunes peintres mexicains. On le voit ici, une fois de plus, la jeunesse, l'originalité, le talent vous séduisent et vous incitent à découvrir, à promouvoir, les vocations de demain ; mais si vous encouragez les artistes débutant dans la carrière - et Dieu sait que leur chemin n'est pas facile - vous ne délaissez pas pour autant, le patrimoine que vous ont légué les civilisations passées : contribuant, d'une manière inédite, à la sauvegarde de Venise, vous avez organisé une vente aux enchères de vénérables bouteilles de vin. Les plus nobles crus, par un de ces tours de magie dont vous avez le secret, venaient au secours de la lagune! Et vous voilà, en reconnaissance de toutes ces actions en faveur de la vie culturelle, nommé en février 1991, Ambassadeur Honoraire de l'UNESCO. C'est donc bien au double titre de créateur et de mécène que nous vous recevons aujourd'hui. Vous succédez à notre si cher et regretté Confrère, notre grand Ami, Pierre Dux, grand par le talent, grand par le cœur et qui, tout comme vous, était un homme de goût. Il cultivait en toute modestie, cet art que nous tenons en haute estime, l'art de vivre par la passion de son art et l'amour de son métier. Je n'en dirai pas plus malgré le désir que j'en ai, afin de ne pas déflorer votre discours.
A l'occasion du 20e anniversaire de l'Espace Cardin, François Billetdoux définissait ce bel instrument de la culture comme le « signe de la liberté ». Cette liberté vous est chère et vous souhaiteriez la voir respecter partout dans le monde. C'est bien cette liberté, tant dans le domaine des arts que dans tous les autres domaines de la vie des hommes, qui doit toujours, avec courage, être préservée : c'est grâce à elle que peuvent être favorisées, aidées, lés évolutions des sensibilités et des techniques, soutenues toutes les recherches, en rappelant aux Pouvoirs Publics, quels qu'ils soient, qu'ils n'en doivent jamais privilégier l'une d'elles au détriment des autres ; en effet, la liberté ne peut s'épanouir que dans la diversité. Seule elle peut, elle doit protéger la diversité, permettre aux diverses tendances esthétiques de respirer, tant il est vrai que devant toute novation, nul ne peut savoir ce dont demain sera fait. Cette liberté esthétique, parce qu'elle est avant tout éthique, peut être symbolisée par cette pensée de Stephan Zweig : « Si les hommes s'obstinent à mépriser la tolérance comme un signe de mollesse et de débilité, alors qu'elle devrait être prisée comme un signe de force morale, alors tout est à craindre».
C'est ainsi que notre Compagnie qui compte en ses rangs des tendances aussi diverses que parfois même opposées, grâce au consensus qui est le nôtre au regard du respect pour l'œuvre de chacun, est à la fois la gardienne du métier et de la découverte, dans leur sens le plus noble. Par notre humilité devant le mystère de la beauté, nous espérons être un creuset de modernité dans la liberté, tourné vers l'avenir et la jeunesse, ainsi que le prouvent et notre action et les prix que nous donnons.
Cet idéal, que je sais nous partageons avec vous, c'est bien en son nom et pour saluer votre œuvre si considérable que nous avons décidé avec chaleur et amitié, le 12 février dernier, de vous accueillir parmi nous en ouvrant notre Compagnie à cette forme d'art qui méritait ses lettres de noblesse, je veux parler de la Haute Couture. Nous avons choisi l'un de ses représentants les plus brillants, les plus éminents et les plus généreux, une grande figure l'Homme aux doigts d'or, Pierre Cardin. Soyez le bienvenu.