INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Bernard GAVOTY
(1908-1981)
par
M. Michel DAVID-WEILL
lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Membres Libres

SÉANCE DU MERCREDI 27 AVRIL 1983

Monsieur le Président,

Messieurs,

Me voici devant vous aujourd'hui, et je suis ému, et je suis touché. Me voici voyageur arrivé dans le port, celui de l'art français, de la tradition la plus estimable, celle d'artistes vivant tous les jours les difficultés et les joies de la création.L'Académie des Beaux-Arts contient une section des Membres libres. Monsieur le Président a rappelé que mon grand-père et mon père ont tous deux eu l'honneur d'y siéger. C'est dire dans quelle estime pour l'Institut j'ai été élevé, c'est dire aussi combien les paroles très aimables de M. Guillaume Gillet me touchent personnellement en me faisant souvenir.

Permettez-moi d'évoquer devant vous brièvement leurs personnes. Mon grand-père était modeste; il aimait la France son pays, son métier de banquier, les Etats-Unis où il était né, l'art, avec un éclectisme de goût très rare, était tous les jours présent dans sa vie; il était amateur par-dessus tout, collectionneur aussi, pour lui et pour les musées de France qu'il a toute sa vie trouvé naturel d'aider. Mon père se voulait et était le continuateur de cette tradition. Il voulait tout savoir des domaines qui le touchaient; doué d'une immense mémoire, c'était un érudit, modeste, amateur de la beauté, et, comme son père, attaché au goût français et passionnément intéressé au bienêtre des collections publiques françaises. La fin de ce siècle demande pour survivre de grands efforts, et me voilà devant vous, nullement certain de poursuivre dignement dans leur voie, tant il est tentant aujourd'hui de confondre trop souvent l'urgent avec l'essentiel.

Je succède à un très grand critique musical, au très regretté Monsieur Bernard Gavoty, et je suis peut-être le seul dans cette salle, non seulement à ne pas l'avoir connu, mais à ne jamais l'avoir entendu parler, lui qui était un éblouissant conférencier. A travers le rideau que la mort a fait descendre, il me faut approcher et prendre mesure de la place occupée par Monsieur Gavoty dans l'histoire de la musique en France et dans la compréhension de la musique par nos compatriotes. Il y a dans la vie des choses difficiles, il y en a d'autres qui sont impossibles. Pour moi, malencontreusement, et bien malheureusement d'ailleurs, il m'est impossible de vous parler de la musique, n'ayant ni oreille aucune, ni éducation musicale, et étant porté à aimer les musiques folkloriques et exotiques, vieilles chansons françaises, musiques balinaises, hindoues, africaines, indiennes d'Amérique du Nord. Mais, par bonheur, Monsieur Bernard Gavoty a déjà, et avec quelle éloquence, su décrire, su évoquer, le talent unique de Chopin, de Franz Liszt, de Mozart. Cette évocation, il la faisait, comme l'a dit Jean-Jacques Gautier citant Lucien Ronnier et Wladimir d'Ormesson, c dans une langue assez claire pour rendre les questions que vous étudiez intelligentes à chacun et intéressantes pour les leCteurs de toutes catégories quelles que soient leurs préoccupations. L'idéal serait que des personnes n'ayant rien à voir avec Beethoven, Bach, Mozart, Debussy ou Bartok et qui auraient, par hasard, commencé à lire votre chronique, continuent, quoiqu'il s'agit de musique, parce que votre plume et votre esprit les auraient captivés».

Monsieur Bernard Gavoty, cet homme dont les connaissances musicales avaient leur source au plus profond de lui-même, et tout d'abord dans sa maîtrise de l'orgue, instrument de création et d'interprétation à la fois, a réussi le miracle de rendre compréhensible, de nous rendre compréhensible, de nous rendre sensible, à nous les non-croyants de la musique, cet art majeur, épanouissement mystérieux jusqu'alors pour nous, de la culture occidentale. Monsieur Bernard Gavoty était né à Paris en 1908, d'une famille originaire de Provence où son père, puis lui-même, possédait un domaine important dans la plaine varoise. Ce véritable Parisien, dans le sens charmant et peut-être un peu démodé du terme, cet homme qui savait qu'à Paris il ne fallait pas ennuyer, et que l'esprit et même les mots d'esprit contribuent à faire un personnage, était aussi un vigneron et fier de l'être. Un peu gêné parfois de devoir rappeler sa profession d'ingénieur agronome, mais fidèle à la tradition romaine et familiale, aux côteaux de Provence dont il défendait avec vigueur et, à juste titre, la qualité de ses vins. Dès l'école des Jésuites de la rue Singer, à l'âge de 14 ans, la. musique s'empare de lui pour ne plus le quitter. En 1934, ses études d'agronomie et une licence de lettres terminées, il entre au Conservatoire comme auditeur à la classe d'orgue de Marcel Dupré, et il passe son premier concours en 1936. En 1942, nommé organiste de Saint-Louis-des-Invalides, il a déjà donné environ cinq cents récitals d'orgue tant en France qu'à l'étranger.

Que voilà, si l'on peut parler de formation dans le cas d'un interprète déjà confirmé, une formation, un compagnonnage qui va permettre à Monsieur Gavoty de renaître et de devenir «Clarendon». Il entre en 1945 en qualité de critique musical au Figaro, succédant à Reynaldo Hahn, qui lui trouve dans Beaumarchais son pseudonyme de «Clarendon». Il va alors se consacrer uniquement à la musique et à la littérature.Ce n'est que rétrospectivement, bien sûr, que l'on sait quand commence l'âge d'adulte, et pourtant, combien de signes dans la vie de Monsieur Gavoty dans ces années-là. Il a déjà perdu son père et son ami l'organiste aveugle, Louis Vierne, sur lequel, en 1943, il écrit son premier livre: «Louis Vierne, le musicien de Notre-Dame ». Il se marie en 1944 à Mademoiselle Vignon, dont il va avoir deux filles. Il fait ses débuts aux Jeunesses Musicales de France. Il prend en main la gestion de Campdumy, le vignoble de famille. Son activité est alors, et pour bien des années, proprement remarquable. Il écrit ses articles dans le Figaro, produit de nombreuses émissions de télévision: Les Grands Interprètes, Le Monde de la Musique, Anicroches, Les Grands Mystères de la Musique. Il publie « Les Français sont-ils musiciens? », en collaboration avec Arthur Honneger : « Je suis compositeur », « La vie de Georges Enesco », « Chopin amoureux » en collaboration avec Emile Vuillermoz «Pour ou contre la musique moderne», « La Musique adoucit les mœurs », « Dix grands musiciens », « Lettre à Mozart sur la musique » son livre magistral « Chopin » et encore « Les grands mystères de la musique », « Reynaldo Hahn, le musicien de la Belle-Epoque », « Alfred Cortot », « Franz Liszt, le virtuose ». Dans un registre plus personnel, prouvant, s'il en était besoin, son grand talent d'écrivain, il écrit aussi en 1971, après une grave maladie, « L'Arme à gauche », « Parlez, parlez! » réflexion du conférencier qu'il était, « Anicroches » petit bréviaire de la critique musicale. Il donne plus de mille conférences, il collabore à des films merveilleux de vérité et de respect pour les autres: « L'amour de la vie »consacré à Arthur Rubinstein, avec François Reichenbach, et également « Un homme de Russie » consacré à Rostropovitch. A partir de 1968, il devient également homme de théâtre enparticipant aux rencontres du Palais-Royal. Il est rare d'avoir su utiliser tant de genres au service de sa cause, et sa cause fut la musique, et ce, jusqu'à sa dernière maladie, affrontée avec un immense courage, jusqu'à son décès le 24 octobre 1981.

Monsieur Bernard Gavoty avait une devise; elle lui tenait bien à cœur, puisque, dans son discours d'introduction à l'Académie des Beaux-Arts, le 10 mars 1976, il l'a évoquée sous cette même coupole. Il a alors rappelé que c'était à Alfred Cortot qu'il la devait. Sa devise: « Malgré » ; ce mot bref, cette modeste devise m'est apparue rayonnante, chargée des passions et des craintes, de la sensibilité si vive de Monsieur Gavoty. Ce mot est évocateur de tant d'efforts, de tant de courage, de lassitude un peu, mais de persévérance surtout, et aussi de foi. Cette brève devise me paraît, pour autant qu'une personnalité riche et complexe puisse être cernée, refléter sa propre ligne de force. Dans « Anicroches » il dit : « N'en doutez pas, gentil ami lointain, nos forces physiques sont sous l'étroite dépendance de nos forces morales.» Parlant de Reynaldo Hahn et de son dernier sourire: « ce dernier sourire, c'est un sourire de France, un sourire narquois et fier, un sourire qui n'était pas dupe, un sourire où il y a autant d'héroïsme que d'ironie et de grandeur que de frivolité ». Il cite Fauré disant à ses fils : «J'ai fait ce que j'ai pu - et puis, jugez, mon Dieu.» Dans «L'arme à gauche» : «Déjà je distingue au bout du voyage comme au lendemain de tous les soirs du monde, la lueur rose qui efface les étoiles. L'une après l'autre, elles s'éteignent. Mais tandis que la nuit les souffle, déjà le jour se lève.» Dans «La volonté du bonheur» : Ma devise n'est pas «Merci, mon Dieu », mais «Serrons les dents et tenons bon », «Croire, c'est espérer que ce à quoi on adhère est vrai. C'est une disposition, non une certitude».

Si je me permets d'évoquer à travers ces citations la personnalité de Monsieur Bernard Gavoty, laissant bien trop dans l'ombre la grande œuvre de critique, les conférences, les rencontres du Palais-Royal, sa contribution essentielle aux Jeunesses Musicales de France, c'est que, tout d'abord, je veux éviter de mériter cette critique sévère que Monsieur Gavoty adresse à Balzac. Dans «La Duchesse de Langeais», Balzac a été assez imprudent pour décrire Antoinette de Navarreins au piano, et quelques années plus tard à l'orgue, et Monsieur Gavoty de s'écrier: « Pour ma part, j'aurais poussé l'outrecuidance jusqu'à expliquer à un écrivain de génie qu'il atteint les cimes du ridicule quand il parle de ce qu'il ne connaît pas!».Le génie est chez moi tristement absent, mais, on fait ce que l'on peut, l'ignorance est bien là.

Monsieur Gavoty avait été élu à l'Académie des Beaux-Arts en tant que membre de la Section des Membres libres et, d'une certaine façon, c'est l'homme lui-même qui avait été honoré et qu'il est aujourd'hui de mon rôle d'évoquer. Cet homme était avant tout un grand professionnel qui disait: «Mais en matière d'art toute inspiration repose sur le métier» et, également: « A quoi bon rechercher l'outrance, la bizarrerie, le scandale, la seule gloire que doit ambitionner un critique digne de ce nom est d'avoir été sincère. On en revient toujours là. » A force de travail, dans un français parfait, il s'est fait l'interprète des secrets de la musique et de ceux des musiciens. Il a su utiliser le théâtre et la scène, il a su utiliser le cinéma et la présence éclatante sur l'écran des grands interprètes. Schumann parlait de « critique poétique. » Monsieur Gavoty avait compris qu'il fallait être un critique poétique pour nous faire comprendre que, dans la musique «les secrets gardés par la lumière sont de tous les mieux défendus », selon la formule de Louis Aguettant à propos de Mozart. Le critique est gardien, un peu jaloux parfois, de la beauté, impatient parfois des manquements auxquels -spectateur professionnel- il ne peut échapper, mais fidèle à son amour pour l'art. Cet amour, cette constance de 40 ans, cette intelligence au service de la beauté, ces efforts pour que tous les lecteurs de ses livres, de ses articles, pour que tous les spectateurs partagent avec lui et les connaissances et les élans d'enthousiasme, c'est bien plus qu'un travail, une espèce de sacerdoce.

Monsieur Bernard Gavoty a bien mérité de l'Institut, car cette assemblée se veut et se doit d'être au service de l'Art. A mes yeux, l'art n'est pas une spécialité, n'est pas une part glorieuse mais modeste de l'univers vécu. Cela peut être pour chacun une renaissance qui mérite effort et persévérance dans la beauté rendue permanente par le passage exaltant et difficile au travers de l'être humain. Il est trop peu de dire que l'art est important, aussitôt que l'on sait voir, il est transfigurant et omniprésent. Mon père, évoquant la constitution des Etats-Unis, qui parle du droit à la poursuite du bonheur, aurait aimé que l'on y ajoute le droit à la poursuite de la beauté. Comme tous les droits, il ne peut être, reçu que dans un certain effort et dans une certaine disposition, mais cette beauté, cet art, est à notre portée, nous entoure, nous a nourris, nous réconforte, et il est bien de reconnaître ceux qui, comme Monsieur Gavoty, ont su s'en montrer dignes.

Je me suis décrit tout à l'heure comme un voyageur, et je le suis, sur une route de commerce, la plus importante aujourd'hui, celle qui lie l'Amérique à l'Europe. Cela est un grand privilège à qui aime le métier de finance qui est le mien. Il m'éloigne de la France souvent, mais m'en rapproche tant il est vrai qu'il est parfois plus aisé de voir de loin. Et la France, pour moi, et pour nous tous dans cette assemblée, est un lieu privilégié de la beauté, synonyme de l'art. Terre de traditions et de témoignages, c'est l'art qui jalonne notre histoire et nos horizons. Et cette tradition n'a rien d'artificiel, elle a circulé dans le sang de nos artistes, et il y a un regard que nous pouvons porter sur l'univers, qui est le regard français, un regard de raison, d'équilibre, une retenue, une élégance, une probité, une réserve, un effort proprement français. Que la France soit un lieu privilégié pour apprendre le beau, nul n'en disconviendra. Il m'a toujours paru que l'approche de la beauté était mystérieuse comme un regard sur un paysage, à travers une fenêtre ombragée. Cet ombrage, cette fenêtre, c'est la part de culture qui nous donne l'angle particulier à notre vision. Français, il n'est pas question, bien sûr, de nous limiter à ce que notre pays a su créer de beauté, nous aimons du même cœur nos origines, bien sûr, Rome et la Grèce, la Méditerranée et, depuis moins longtemps, la Chine, le Japon, et, en frémissant devant le plus lointain encore pour nous, les arts des steppes, les arts dits primitifs. Mais il me faut reconnaître plus de difficultés encore devant les traditions voisines mais différentes: l'art anglais, dont pas un Français cultivé sur dix ne connaît l'histoire, l'expressionnisme allemand, la peinture russe. Et ayant vécu aux Etats-Unis, et aimant maintenant l'art américain, j'ai cru comprendre que la clef était la lumière, au moins autant que nos connaissances, et qu'il nous est impossible presque toujours, dans le domaine de l'art, comme dans les autres domaines aujourd'hui, d'être universels, qu'il faut, sans nous fermer bien sûr, nous accommoder de notre regard français et nous satisfaire - sans nous en glorifier - que c'est un bon regard.

Mais la France est aussi un pays qui a toujours su s'ouvrir aux talents de l'extérieur, et qui a su accueillir, respecter, et faire souvent siens, les talents les plus divers et les plus considérables. Entre la tradition et le nouveau, il m'a toujours semblé qu'il ne pouvait y avoir de frontière et que, s'il y en avait une, c'est en ce lieu que commençait l'artificiel. Quel mystère que l'alchimie de la création artistique, et que les opinions, les croyances, les raisonnements de l'artiste, semblent moins importants que cette intuition unique, personnelle et pourtant en partie involontaire, qui est le talent, ce jaillissement fait de travail physique passé au crible de l'être. Nous connaissons tous des moments de découragement, et nous nous demandons si la beauté ne régresse pas, si la vulgarité, si la répétition, si la volonté de nouveauté, si les préoccupations et les satisfactions de notre époque ne sont pas en train de nous faire oublier ce grand droit, cette promesse possible, cet enrichissement de l'âme et de l'esprit que nous procure la poursuite de l'art et de la beauté. J'ai avoué mon penchant pour le folklore musical: il me paraît une expression vivante, évocatrice, parfois facile, mais forte, de la personnalité quotidienne. J'ai parfois l'impression que ce reflet n'est pas encourageant pour la France d'aujourd'hui, ouvrir la radio n'est pas souvent une joie: que de copies médiocres des pays voisins ou des Etats-Unis, et combien sont rares les élans du cœur à quoi se reconnaît le folklore vivant. Et pourtant, car l'optimisme est une question de nature, je ne crois pas au déclin de l'art en France, pensant que, ce qui est incident, ce qui ne mérite pas d'être vu, une fois disparu, il restera parfois en sourdine, parfois très puissante, la symphonie toujours inachevée, la poursuite de notre grande aventure artistique. Il est probable, toutefois qu'en France, et dans le monde entier, un nouveau souffle est en attente après la destruction d'un mode de vie et de beaucoup des traditions vécues. Dans le domaine de l'art, comme dans beaucoup d'autres aujourd'hui, le monde n'est plus très vaste, et il est important de garder une disponibilité en éveil, et en France et ailleurs, et cela conjointement, restant ainsi fidèle à l'ouverture qui a toujours étéenrichissante au génie français.

Les considérations sur l'art et la beauté, certains peuvent se demander à quel titre celui qui est devant vous se permet, non seulement d'avoir, mais d'exprimer une opinion. Notre époque croit - et cela est fondé, en fait - aux spécialistes, aux professionnels. Seul un professionnel est respectable, le généraliste nous devient suspect, alors, que dire de l'amateur que je suis. C'est à dessein que j'emploie ce terme d'amateur, mot presque occulté aujourd'hui, et probablement provocateur; et pourtant, relisant la communication de Monsieur Henry Nocq devant l'Académie des Beaux-Arts en 1934, il dit, parlant de mon grand-père: «Il réalise le type de l'amateur à la façon de Mariette, Julienne, Crozat ou Caylus, assez fréquent au XVIIIe siècle mais devenu rare dans la société moderne. L'opinion vulgaire confondrait facilement le collectionneur et l'amateur. Le véritable amateur est guidé par sa sensibilité et non par des sentiments étroits de possession exclusive ou de classification systématique.» Ce mot a donc eu ses lettres de noblesse avant d'être remplacé, soit par collectionneur, soit - à la moindre générosité - par mécène, soit, bien entendu, pour les marchands, celui de client est bien souvent - pour le public - celui d'investisseur ou de spéculateur. Etre amateur d'art, c'est un état et pas une fonction, voilà qui déroute, à une époque où une raison pratique tient bien facilement lieu de définition. Bien entendu, il est très estimable d'être collectionneur, d'avoir le goût, la passion, d'une période, d'un artiste, d'un sujet, de comparer ce que l'on connaît à ce que l'on découvre, d'approfondir un ou plusieurs domaines particuliers d'une façon exhaustive, mais il y a déjà, ce qui évidemment n'est pas un mal, du professionnel dans ce comportement. Remarquez au passage que, de nos jours, on qualifie par ailleurs de collectionneur toute personne qui a le bonheur d'acquérir un minimum de deux œuvres d'art, ce qui est abusif mais semble communément admis.

Il est bien, certes, d'être un mécène, si faire se peut, et je dais dire que ma fréquentation de la réunion des musées nationaux m'a appris que la France compte encore tant d'individus qui aiment à donner à la collectivité. Pourtant ce n'est plus facile, et même pas encouragé, et les professionnels, eux, n'y croient plus beaucoup, qui veulent retenir et croient que l'âge n'est plus de faire confiance dans l'amour désintéressé du beau, dans le goût de faire connaître, dans le désir de remercier la nation qui vous a permis d'exister, de posséder, de réussir, et de réunir des œuvres d'art. Mais le mécénat, modeste ou pas, s'il se révèle avoir un lien certain avec la personne du vrai amateur, n'est pas suffisant à décrire cet état d'âme de l'individu devant le monde de l'art. Investisseur, spéculateur, l'amateur ne peut l'être que malgré lui, car, par définition, ces termes désignent des comportements de professionnel ;qui sont très loin des préoccupations de l'amateur. Par voie de justice expéditive, le faux amateur, d'ailleurs, guidé par la mode et l'espoir d'en plus gagner, est, je crois, leurré presque toujours dans son attente déplacée. Je le répète, je pense qu'être amateur est un état. C'est une grâce qui se cultive mais qui décrit une disponibilité de l'être envers la beauté. C'est reconnaître le plus possible la primauté de l'art, son importance vitale, c'est essayer d'orienter son regard vers la grandeur et le miracle, dans une vision du monde de tolérance et d'ouverture à tous les courants, dans le respect et l'amour de toutes les traditions. L'amateur ne peut qu'envier ceux qui créent. Lui ne peut que parfois préparer, par sa présence, l'environnement favorable. Sans lui, dans un climat d'indifférence où seules les institutions s'intéressent à l'art, où seuls les professionnels ont le droit à une opinion, l'art risque de s'étioler. Les grandes périodes de création artistique sont celles où, dans ce sens-là, la société comprenait beaucoup de ces amateurs à qui, aujourd'hui, ce nom ne suffit plus.

Membre libre, quelle belle appellation, quel luxe! J'espère vous avoir convaincus qu'il est nécessaire que se continue ainsi la grande tradition des «honoraires amateur»de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Libre témoin, témoin actif dans la cité, il espère servir. En art, comme dans les autres domaines, il y a trop eu d'exclusives inutiles et fratricides. Si le nouvel académicien que je deviens aujourd'hui peut exprimer un souhait, ce sera que l'Académie des Beaux-Arts soit guidée par la passion non partisane de la qualité. Qu'importent, en art, et surtout dans les arts plastiques, les écoles, et j'oserais même dire les idées; la beauté, la nécessité exigeante qui en constitue l'armature, doit ici plus qu'ailleurs être reconnue. Il est possible, il est souhaitable que l'Institut demeure un lieu privilégié de dépassement et de liberté.