INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

DISCOURS PRONONCE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE TENUE PAR L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
Présidée par M. Guillaume GILLET, Président de l'Académie, le mercredi 27 avril 1983

POUR LA RECEPTION DE

M. Michel DAVID-WEILL
ELU MEMBRE DE LA SECTION MEMBRES LIBRES

par

M. Guillaume GILLET, Président de l'Académie

 

Monsieur,

« L'Académie joint à ses sections le groupe de ses membres libres, élite intellectuelle d'écrivains, d'érudits, de connaisseurs d'art qui, par la qualité de leur situation et de leur esprit, lui font une parure dont elle est fière, vous êtes donc, mon cher Confrère, à votre place parmi nous.» C'est en ces termes que le peintre André Devambez accueillait le 23 mars 1934 votre grand-père alors âgé de 65 ans. Monsieur, «Vous êtes de la lignée de ceux sans lesquels l'art n'aurait pu s'épanouir et qui ont permis de mettre en valeur les œuvres d'art pour le bien de la société, je veux parler des mécènes.» C'est en ces termes que le sculpteur Paul Belmondo accueillait le 20 janvier 1971 votre père, alors âgé de 70 ans. En attendant qu'un jour un graveur ou un compositeur souhaite la bienvenue à l'un de vos descendants, l'architecte que je suis se plaît, Monsieur, à saluer en votre personne la troisième génération d'une dynastie du goût et de la générosité dont vous portez le nom avec honneur et fidélité en justifiant pleinement cette récidive académique, et vous avez cinquante ans.
Vous avez 50 ans, ce qui permettra à vos amis de fêter en même temps que votre centenaire, celui de l'élection de votre aïeul et votre demi-siècle d'Académie. Vous avez 50 ans et vous êtes grand-père à votre tour, ce qui me donne le vertige de la fuite du temps car je vous vois auprès de votre douce Hélène comme un jeune marié et car je me vois comme si c'était hier rendant visite en son hôtel de Neuilly à Monsieur David-Weill, votre grand-père, alors que vous étiez un marmot. La maison de la rue de Chézy a disparu mais non le souvenir de son hôte, souriant, affable, tiré à quatre épingles et vif comme l'émerillon - permettez-moi de l'évoquer au seuil de cette chapelle, comme si c'était lui qui nous invitait à y entrer - et comme ce jour-là mon propre père, son ami, m'accompagne. Il lui avait demandé rendez-vous pour une raison très précise et très intéressée: Récemment élu à l'Académie française au fauteuil d'Albert Besnard (j'appartiens, moi aussi, à une famille de récidivistes) il pensait à son habit vert qu'il voulait conforme au modèle créé par David à la demande du Premier Consul, plus uniforme militaire qu'habit de cour et souhaitait revoir à titre de référence le portrait par Ingres du Marquis de Pastoret en grande tenue de Conseiller d'Etat avec broderies noires et col montant. C'était ce col qui était la grande affaire ainsi que la coupe sanglée, cambrée, de l'habit fermé que le tailleur s'est efforcé de reproduire le plus fidèlement possible, en y ajoutant en prime une nouveauté: la fermeture-éclair ainsi que vous pouvez le constater sur moi, car c'est l'habit que je porte aujourd'hui. Ce perfectionnement des temps modernes offre le grand avantage de permettre un habillement rapide en épargnant la lutte avec les boutons récalcitrants, et certes, en un éclair, c'est fait, vous voilà changé presque aussi vite que Fregoli, mais en revanche il vous prive du joli geste où la main droite, le pouce négligemment passé dans l'entrebaîllement de l'habit fait opposition à la main gauche agréablement étalée sur la hanche, à la hauteur de la garde de l'épée, le coude et l'épaule légèrement avancés au-dessus de ces grâces digitales dessinant parmi les rameaux brodés une tige d'où éclôt la fleur du visage qui vous toise du haut de son épanouissement. Je ne connais pas de portrait qui exprime autant que celui-là l'air de triomphe et de satisfaction de soi bien compréhensible chez un jeune homme comblé d'honneurs précoces et persistants. Etre marquis et avoir été à 20 ans intendant de la Grande Armée en Russie puis en Allemagne conquise, Sous-Préfet pendant les Cent Jours, puis Conseiller au Sceau de France et gentilhomme de la Chambre du Roi pour se retrouver à la trentaine Conseiller général de la Seine, Conseiller d'Etat, Commandeur de la Légion d'Honneur et Membre de l'Académie des Beaux-Arts, qui dit mieux que cet Amédée-David de Pastoret? Peut-être son père, le marquis Claude Emmanuel Joseph Pierre, avocat marseillais monté à Paris à 30 ans, Conseiller à la Cour des aides, procureur général du département de la Seine, Député à l'Assemblée législative, puis président de l'Assemblée, député du Var au Conseil des 500, exilé 2 ans, puis précurseur des écologistes, professeur de droit de la nature et des gens au Collège de France, doyen de la Faculté des Lettres, sénateur, comte d'Empire - pair de France et marquis de la Restauration - ministre d'Etat, chancelier de France et tuteur des enfants du Duc de Berry, qui élu successivement à l'Académie des Sciences morales et politiques de 1795 à 1797, aux Inscriptions et Belles Lettres en 1816 et à l'Académie française en 1820 avant de pratiquer la récidive en 1823 en la personne de son fils et d'être réélu aux Sciences morales en 1832, fut un virtuose du cumul académique. Ce n'est pas en académiciens, ce n'est pas en conseillers d'état qu'il fallait peindre ces hommes-là, c'est en maîtres-nageurs!


Contentons-nous du portrait vêtu et comment ne pas se contenter d'un chef-d'œuvre? Comment ne pas éprouver de gratitude envers le modèle qui a su si heureusement choisir son peintre, comment ne pas se délecter de cette tache de jais sur fond d'émeraude où chantent les pétales des mains, la pivoine de la tête, ne pas savourer les contours précis et précieux qui donnent à cette figure d'homme les sinuosités d'un cygne noir et ne pas entendre Ingres y contredire avec véhémence Ingres lui-même: non, le dessin n'est pas la probité, il est la plus exquise volupté de l'art. Au Salon de 1827 où ce tableau fut exposé en même temps que flamboyait l'éclatant bûcher de Sardanapale, Ingres, récemment rendu célèbre, hélas, par son glacial Vœu de Louis XIII, Ingres avec ce portrait n'était pas le contraire de Delacroix. Les œuvres ont un destin comme celui des hommes imprévisible dans ses péripéties mais constant dans sa ligne, la différence est que leurs vies, bien qu'elles soient plus fragiles, si Dieu le veut, durent plus longtemps - 50 ans plus tard ce Marquis de Pastoret fut acheté par Degas et resta jusqu'à sa mort chez ce prince de la peinture, puis il vint chez votre grand-père, ce prince des amateurs, puis chez votre tante, la Baronne de Bastard d'où voilà quinze ans elle dût l'envoyer, au bras d'une jeune fille de Renoir, en Amérique où il est maintenant. ambassadeur de France au Musée de Chicago, nous voyons qu'il n'a jamais cessé de tenir le premier rang. Mais les raisons de son exil doivent être rappelées car elles sont éloquentes et sont en elles-mêmes un symbole. Une nuit de la mi-été 1968 le ciel de la Dordogne s'embrasait : le château de Hautefort était en flammes, une cigarette étourdiment jetée dans un comble avait engendré la catastrophe. En trois heures de temps les toits et les planchers vieux de trois siècles avaient flambé comme un fagot. Le jour se leva sur des pans de murs à claire-voie qui, privés de leurs chaînages et de leur abri n'allaient point tarder à s'effondrer aux premières rafales comme les panneaux d'un décor de théâtre - et quel décor superbe inattendu, trapu, énorme et majestueux formait sur son éperon boisé ce château de la Loire Louis XIII en plein Périgord! L'abandonner, c'était le perdre à tout jamais, le sauver, c'était le reconstruire. Devant l'ampleur des travaux, les primes d'assurances étaient dérisoires et la direction des Monuments Historiques, la plus pauvre des administrations de France, était impuissante. La Baronne de Bastard décida de s'attaquer seule à la tâche et de relever ces ruines quitte à se ruiner elle-même, elle vendit ses plus prédeux tableaux et engagea le sauvetage dans un élan si spontané et si entraînant que l'administration finit par se joindre à son effort. Aujourd'hui, par les soins vigilants de l'architecte Yves Froidevaux descendu tout exprès du Mont Saint-Michel, le chef-d'œuvre est rétabli coiffé comme au temps de sa naissance de son toit de schiste qui désormais repose sur une charpente en béton armé pratiquement incombustible. Il ne reste plus qu'à remettre en place les 42 dernières fenêtres, une bagatelle! - et voilà pourquoi Monsieur de Pastoret a traversé l'Atlantique, - et voilà comment un petit mètre carré de toile peinte a payé un hectare de toits et ,de planchers. Quand Madame votre tante parle de ce chantier qui occupe sa vie depuis 15 ans, elle dit avec le sourire ineffable de ses yeux clairs qui est tout à fait le sourire de son père: «Il fallait le faire - si je ne l'avais pas fait, je n'aurais pas été digne. » Digne d'elle-même, digne de son rang, digne de votre nom, digne de notre pays? Elle ne dit rien de tout cela, mais dans ce simple mot, tout cela se devine, ajoutons ce qu'elle est certainement très loin de penser et je vous prie de lui dire de ma part qu'elle est digne de notre gratitude et de notre admiration.

Vous devez trouver, Monsieur, qu'il n'est pas beaucoup question de vous dans toute cette histoire, or c'est vous que j'ai mission d'accueillir aujourd'hui et non point d'autres. Je ne vous perds pas de vue, et je connais la règle du jeu clairement formulée par d'Alembert alors qu'il était Secrétaire perpétuel de l'Académie française, notre directeur administratif, M. Philippe Brissaud l'a soigneusement notée dans sa précieuse plaquette sur l'Institut de France; elle s'applique à toutes les Académies: « Quelque jugement que l'orateur de la Compagnie porte en secret sur celui qu'il est chargé de recevoir, il est, au moins pour le moment, voué ou, si l'on veut, condamné à l'éloge comme le récipiendaire à la timidité et à la modestie.» Je connais, sinon votre timidité du moins votre discrétion, je connais votre modestie et je pense que vous ne me soupçonnez pas de nourrir à votre égard des sentiments secrets qui ne vous soient point entièrement favorables, mais je suis assuré que vous ne doutez pas que parler des vôtres est une façon .de parler de vous et que c'est peut-être celle qui vous est le plus agréable car vous n'aimez guère vous mettre en avant, car vous êtes lié à votre famille de toutes vos fibres et faites corps avec elle. Vous êtes de ces originaux à qui les tristes refoulements parricides qu'on appelle freudiens sont étrangers, vous assumez allègrement vos ancêtres, vous les portez sans vergogne et sans complexes, vous éprouvez à vous savoir des leurs une joie, une fierté où vous puisez votre force et votre enthousiasme et que l'on comprend et que l'on approuve d'autant mieux que l'on connaît leur histoire, qui est exemplaire. C'est un roman d'Erckmann-Chatrian qui commence justement à Phalsbourg et se prolonge en Amérique, une saga qui prend ses racines en Lorraine et pousse ses rameaux de la Nouvelle-Orléans à San Francisco, à New York et par rebroussement les prolonge à Londres et à Paris, une épopée familiale et cosmique à la manière du «Soulier de Satin» où derrière l'horizon jamais perdu de vue de la ligne bleue des Vosges flottent les trois couleurs du drapeau français. C'est au début du siècle dernier (à peu près au moment où Pastoret posait pour son portrait) que vos cousins Lazard fondent un comptoir de grains et de coton à la Nouvelle-Orléans - tout comme les oncles de Degas que l'on voit en redingote et huit-reflets examiner des échantillons semblables aux favoris qui ornent leurs joues prospères dans le tableau qui fait l'orgueil du Musée de Pau.


En 1854, votre trisaïeul Alexandre Weill, boudant peut-être comme Victor Hugo le 2 décembre et ses suites, voulut mettre de l'eau entre l'empire et lui, mais plus hugolien encore, prenant pour île un continent et pour bras de mer tout l'océan, vint rejoindre en Amérique ses cousins dont l'affaire va devenir une banque avec des succursales et c'est à San Francisco que naîtra en 1871 votre grand-père. C'est l'époque sombre et douloureuse où Paris humilié est ensanglanté par l'émeute, où les Alsaciens-Lorrains sont déchirés par « l'option » qui fera de ceux qui n'ont pu quitter leur foyer des « malgré nous », et des autres, des exilés. Dans son éloignement, Alexandre Weill avait opté sans hésiter et il tint à ce que son fils vint faire ses études en France. Lorsque ce fils eût treize ans il le conduisit à Paris et, faisant prendre au collégien le chemin des écoliers lui fit d'abord visiter au passage les plus grands musées d'Europe, ainsi s'éveilla une vocation, un appétit, une gourmandise jamais rassasiés qui amenèrent, m'a-t-on dit, votre grand-père à faire chaque jour, comme un boy-scout sa bonne action, l'acquisition d'une œuvre d'art. Entré en classe de troisième à Condorcet, il eut pour camarade un certain Marcel Proust qu'il battait en devoir de français - les devoirs de la banque familiale nous ont peut-être privés d'un grand écrivain - ils nous ont donné en revanche un grand collectionneur et un grand bienfaiteur. Comment devient-on un grand collectionneur? Y a-t-il des écoles pour cela? n'est-ce pas plutôt affaire d'amour et de curiosité? la gastronomie ne s'apprend pas sur les bancs d'un collège, pas plus que le goût de la nature, « savourez le paysage, les fleurs, les fruits, les hauteurs et les pentes du spectacle », a dit Giraudoux, « tout le reste est géologie ». La bonne école, c'est la quête incessante dans les musées, les galeries, l'hôtel des ventes, non point l'érudition puisée dans les livres, mais l'osmose par la fréquentation, le contact physique et sensuel avec les œuvres dont il arrive que l'assemblage engendre un génie créateur au second degré, témoin Bonnat dont la collection perpétue le nom au Musée de Bayonne mieux que son œuvre elle-même, car s'il est permis de ne pas goûter jusqu'à l'enivrement sa peinture on ne peut nier qu'en peinture il s'y connaissait comme personne. «J'aime cueillir les fleurs» disait en latin la devise de Monsieur David Weill, pour lui le monde fut un grand jardin où il n'a cessé de choisir et de composer son bouquet.

Rien de superficiel cependant dans cette méthode - qui a l'air de ne pas en être une, une connaissance approfondie des maîtres et des moins grands maîtres car il y a de délicieux petits maîtres, lui permettait d'aller droit dans le fouillis des antiquaires et des salles de vente à la perle rare avec l'œil infaillible du connaisseur. Connaisseur parce qu'amateur, on devrait plutôt dire amoureux, il ne l'était pas seulement en peinture et en sculpture, en ce qui s'appelle œuvres d'art, il l'était aussi en objets, en meubles et en argenterie, et dans ce domaine où les signatures sont pleines de secrets il avait acquis sa science par de longues heures passées chez les marchands qui l'avaient initié aux marques des ébénistes et aux hiéroglyphes que sont les poinçons des orfèvres. Attiré d'abord par le XVIIIe siècle où il était imbattable, il découvrit un jour les bronzes du Louristan. C'était à l'époque de la visite dont j'ai parlé et mon père ne comprenait pas bien pourquoi il avait vendu ses Fragonard et ses Chardin pour acheter des mors de chevaux, des étriers, des clochettes et toute cette quincai1lerie millénaire. Lubie de collectionneur, pensait-il, la vérité était que la banque de Londres avait souffert de la crise du moment et, que tel un souverain, il s'était défait des plus beaux joyaux de sa couronne pour sauver une province - mais insatiable chercheur, il avait changé de terrain et explorait les rivages, alors tout fraîchement abordés et devenus depuis inabordables, des ancêtres d'Artaxercès et d'Assurbanipal. Ces ventes obligées ne l'avaient pas empêché de réserver au Musée du Louvre quelques morceaux de choix, à peine un millier de numéros, juste de quoi remplir le Musée de l'Orangerie. Et grâce à Dieu, il restait toute la collection du XIXe siècle Ingres, Degas, Corot, Corot surtout. J'ai encore dans l'œil un Château Saint Ange croustillant et doré comme un pain blond, et le ton de jade de la terrasse de Saint-Germain-en-Laye sur un ciel de nacre que je savoure depuis ce jour-là.

Je ne puis penser sans tendresse à l'homme doux et discret qui nous faisait goûter ses trouvailles en les dégustant lui-même avec nous comme un vigneron ses bons vins et en qui s'incarnait le jumelage introuvable du Baron de Nuncingen et du Cousin Pons, et l'on comprend que le Conseil des Musées Nationaux ne pût rêver de meilleur président. Mais que dire quand on songe qu'il y avait en lui par surcroît quelque chose de Saint Vincent de Paul. Le nombre des œuvres philanthropiques dont il fut le bienfaiteur pourrait faire croire qu'il les collectionnait aussi. La différence est qu'il n'avait point à les chercher mais qu'aucun appel à sa générosité n'était suivi d'un refus. Hôpitaux, dispensaires, maisons de retraite, bourses d'études, plus d'une de ces œuvres d'intérêt collectif est connue du public, telle la fondation de la Cité universitaire de Paris dont une avenue porte son nom, mais on ignore des gestes plus secrets et plus personnels dont on m'a cité un entre cent et que voici: un curé lui ayant parlé de la détresse d'une mère dont le mari vivant largement de sa situation mais sans fortune était mort subitement, ne lui laissant que des dettes en héritage: huit jours plus tard, Monsieur David-Weill lui remettait une somme pour parer à l'immédiat, une seconde somme pour que cette veuve apprenne un métier, une troisième enfin pour payer les études de ses deux fils jusqu'à leur majorité et cette femme n'a jamais su le nom de son sauveur.

Monsieur, votre grand-père savait choisir en grand artiste, et grand artiste, il l'était aussi dans la charité.Pierre David-Weill votre père, le deuxième de ses sept enfants, fut le seul à être associé directement à ses affaires, ce qui le conduisit à assumer sa sucession à part entière, il le fit avec plein succès sur tous les plans, celui du travail, celui de l'art comme celui de la munificence et sur ce dernier point il semble qu'il ait surenchéri, comblant comme lui musées et œuvres sociales de ses libéralités mais se complaisant plus souvent encore à garder l'anonymat, se privant comme le disait avec esprit Germain Bazin lorsqu'il prononça son éloge, «de la récompense qu'eût été pour lui un remerciement, épargnant au bénéficiaire d'une de ses largesses la confusion de se reconnaître son obligé. Quelle délicatesse de cœur!». Sur le plan de l'art, il fut jugé digne d'être élu, comme son père, président du Conseil des Musées, ce qui est tout dire. Comme collectionneur il ne pensa point à lutter d'émulation avec lui dans les époques lointaines, mais songeant qu'il avait 47 ans à la mort de Renoir et de Degas, que l'on peut donc les appeler ses contemporains et qu'il avait acquis d'eux plusieurs chefs-d'œuvre, c'est dans le temps présent qu'il chercha ses trésors, confiant la décoration de son logis à André Lurçat, achetant à des artistes vivants, connus certes, mais encore contestés, tels qu'André Masson, Matisse, Braque, La Fresnaye, Giacometti, Arp et Lipchitz, il contribuait activement, comme le fit Mécène, à la création artistique de son temps, et montrait avec éclat que dans le foisonnement des idées encore en fusion dans l'air il avait lui aussi le coup d'œil infaillible. Hélas ces œuvres non répertoriées méthodiquement furent volées sous l'occupation et l'on a perdu leur trace, il nous reste en revanche d'autres témoins des goûts de votre père et c'est dans la pierre qu'ils se trouvent.

L'amour, le sens de l'architecture habitent les membres de votre famille sous des formes et à des degrés divers. L'hôtel de la rue de Chézy bâti en 1904 par votre arrière-grand-père, hôtel dont la redondance début de siècle ne les charmait pas fut détruit, semble-t-il, sans regrets; votre tante de Bastard partage sa vie entre Hautefort qui est probablement une œuvre de Le Vau et son hôtel de la rue SaintDominique qui est l'œuvre de Boffrand, ce qui témoigne de son goût pour la belle architecture mais n'est pas la preuve d'une préférence marquée pour celle de notre époque. Votre tante Lambiotte se montra plus audacieuse en se risquant à faire appel pour les plans de sa résidence de Neuilly à l'excellent architecte Pierre Barbe qui la récompensa en lui donnant une maison claire et heureuse, rampant et se faufilant dans les pelouses, mêlant ses surfaces vitrées à l'espace extérieur, s'intégrant même aux arbres du jardin, tout à fait dans « l'esprit nouveau », une œuvre digne d'être comparée aux meilleures réussites de Le Corbusier et de Richard Neutra. Dans les trois maisons de Pierre David-Weill, je vois un élément commun, un point d'intérêt dominant qui exprime sans doute un trait de son caractère: l'escalier. « C'est par ses escaliers qu'une civilisation se juge », disait Auguste Perret chez qui j'ai eu la chance de faire un stage de dessinateur alors qu'il concevait les plans du Musée des Travaux Publics de la Place d'Iéna. Et il est vrai que rien ne symbolise mieux la gloire de notre grand siècle que la rampe majestueuse, la royale échelle de Jacob que l'on nomme à Versailles « les cent marches », de même que la misère et une certaine façon sordide de vivre, que les tortueux dédales qui nous conduisent au taudis de l'ouvrier More! sous les imprécations de la redoutable Madame Pipelet, ou au repaire de la prêteuse sur gages victime de l'étudiant Raskolnikow. Lorsque j'évoque les trois escaliers de Pierre David Weill, deux mots s'imposent à mon esprit, qui s'appellent et s'affrontent: le mot « sobre» et le mot « fastueux». La large volute d'où l'on plonge depuis l'entrée jusqu'au salon de la maison du Cap d'Antibes accrochée à la pente de la roche, le demi-berceau rampant appareillé de claveaux à trait de Jupiter de l'hôtel de la rue Saint-Guillaume, les douces volées à la française de sa maison de campagne, sa «folie» de Vitry, trois exemples d'un élément d'usage si courant qu'il en est banal, transfiguré par la juste mise en œuvre du matériau, par le juste rapport de l,a foulée qui transforme le simple geste de faire un pas en un acte ennoblissant, transfiguré en architecture, j'allais dire en musique; ces nombres cachés qui palpitent au sein de la matière et qui ta font chanter au regard, sont les supports invisibles de la proportion comme la mesure est l'âme de la mélodie. Comment ne pas le ressentir en entrant dans cette cour de pierre nue où sans ordres, sans colonnes, sans pilastres, sans frontons, presque sans moulures, on se sent enveloppé et pour ainsi dire transporté d'harmonie - l'architecture classique française a des secrets qui ne se trouvent pas dans les répertoires de Vignole. En restaurant pour lui-même ce chef-d'œuvre de Le Muet, Pierre David-Weill a fait aux Parisiens un grand cadeau, car il leur a rendu l'une des perles les plus précieuses de leur patrimoine.

La villa d'Antibes, l'hôtel du Faubourg-Saint-Germain, il les avait choisis, certes, mais trouvés achevés, déjà sortis tout armés d'un autre cerveau, or il avait la bosse du bâtisseur, un besoin impérieux de mettre lui-même pierre sur pierre qu'il trouva enfin l'occasion de satisfaire dans les bois de Gambais au domaine de Vitry, où tout à la fois maître d'ouvrage, maître d'œuvre et jardinier, réunissant Fouquet, Le Vau et Lenôtre sous un même bonnet, il donna libre cours à son imagination créatrice. Ses plans traduits par l'architecte de vaste culture et de fine sensibilité qu'était Robert Louis Hubrecht ont donné naissance à une œuvre qui fait honneur au talent des deux complices. Sans être une copie, sans être un pastiche, la maison basse et bien assise nous emporte dans un «autrefois» charmant, dans un «temps jadis» qui pourrait bien se trouver au cœur du siècle de Louis XV et rappelle ces fabriques, ces retraites délicieuses qu'en bordelais on appelle des chartreuses. Les murs rose thé, les percements, les fers forgés, les proportions des volumes intérieurs, les lambris, tout ici chante en sourdine un texte de Victor Louis sur un air de Mozart. L'environnement soutient la chanson. Il a fallu déplacer une colline à la pelle mécanique pour créer une terrasse, creuser un bassin, déboiser ici, replanter là, tous travaux assez gigantesques mais si bien répartis que l'effort n'y apparaît pas et que la forêt semble tout naturellement venir s'étendre au bord du miroir d'eau. Un tel ensemble ne pouvait être conçu sans un sens raffiné du dessin. Pierre David-Weill le possédait au plus haut point, il en avait montré le goût dans ses choix de collectionneur, il le confirma enfin en fondant pour notre académie le concours de dessin qui porte son nom, lui donnant ainsi l'occasion d'éveiller chez les jeunes artistes l'esprit d'émulation qui est peut-être le meilleur ressort de l'enseignement, car il exige d'abord de prendre de la peine, et il permet ensuite à chacun de se juger lui-même en se mesurant à son voisin et d'estimer par comparaison les progrès qui lui restent, qui lui resteront toujours à faire.

Il y a certes d'autres moyens de décerner des prix. Celui-là tout au moins est plus vivant et plus excitant que la simple présentation d'un dossier et l'académie est reconnaissante à tous ceux qui, tels Paul-Louis Weiller, Florence Gould, Henry d'Auberville, Claude Raphaël-Leygues et Pierre David-Weill l'aident à entretenir chez les jeunes talents le sens de la compétition, le goût de l'effort et du dépassement de soi, la flamme et l'ardeur du feu sacré. Ai-je besoin d'ajouter que la liste des donateurs non plus que celle de nouveaux concours n'est pas close, qu'on se le dise! Qu'on se le dise et que l'on sache que l'Académie des Beaux-Arts dépouillée par la grâce d'André Malraux de la gestion des concours de Rome n'a point renoncé pour autant à sa vocation qui est de stimuler le talent de la jeunesse qu'on se le dise et que l'on sache qu'à ce versant ensoleillé de son action s'ajoute le versant plus sombre des artistes âgés - Je conseille à ceux qui contesteraient l'utilité de son existence de se renseigner sur les détresses dont la liste est examinée chaque année par la commission des secours - De toutes les professions de travailleurs, celles des travailleurs intellectuels et tout particulièrement celles des artistes sont les moins protégées par les lois d'aide sociale; d'autant qu'en matière d'assurance les artistes sont les êtres les plus imprévoyants du monde; que faire pour eux contre les ravages de la vieillesse ou de la maladie, que faire contre cette mort vivante qu'est l'existence d'un sculpteur paralytique ou d'un peintre aveugle? on me dira que le cas n'est pas fréquent; je puis affirmer, Monsieur, que son nom est légion. Et je n'ai pas parlé des veuves ni des orphelins dont il est accoutumé de sourire par qui seulement prend en patience le mal de son prochain.


Et j'en viens à vous puisqu'il faut bien, Monsieur, même si votre modestie doit en souffrir et même si je ne vous apprends rien, il faut que je vous parle de vous et que j'aborde l'éloge auquel je suis agréablement condamné en achevant par votre portrait ces propos commencés par la description d'un portrait. Si des détails manquent ou si d'autres vous paraissent peu ressemblants comme il arrive souvent de la part d'un modèle, vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous, car c'est de vous que je tiens les premiers renseignements qui vous concernent et Dieu sait que vous ne vous êtes pas vanté! Le don de la confidence est sans doute le seul dont vous soyez avare. Heureusement, des amis ont été plus prolixes et leurs témoignages joints aux impressions que je ressens en secret me permettront je l'espère, à défaut d'un portrait fouillé, d'esquisser de vous une vue d'ensemble. Michel Alexandre David-Weill vous êtes né à Paris en 1932, le 23 novembre, le dernier jour du Scorpion, signe zodiacal de Picasso, du Général de Gaulle et de votre serviteur, ce qui prouve que si les astres nous guident, c'est sur des routes diverses qu'ils nous laissent aller notre chemin. Vous faites vos classes enfantines au cours Hattemer, vous avez six ans lors de la déclaration de guerre où votre père est mobilisé comme lieutenant de dragons commandant une section d'automitrailleuses à l'armée Corap d'où il revient avec deux citations. Après l'armistice, vous suivez et vous redoublez votre classe de 7è au Lycée de Cannes, où vous faites la connaissance d'une charmante vieille demoiselle qui fut votre première maîtresse, la seule qui vous ait marqué pour la vie, d'histoire de l'art, tant vous preniez plaisir aux leçons qu'elle vous donnait. En 1942, votre père franchit les Pyrénées et s'embarque au Portugal pour l'Amérique. Vos grands-parents sont à Lyon. Vous passerez les trois dernières années de l'occupation, les plus dures, dans le Lot, dans cette campagne secrète des Causses où la Résistance a pris le maquis. Madame votre mère, petite nièce de Georges Marie Haardt, qui fut l'un des protagonistes de la fameuse « croisière jaune », guidera désormais vos études et celles de votre sœur. Vous suivez les cours par correspondance du Cours Hattemer et prenez des leçons de latin chez le curé du village, Béduer, où vous vous cachez sous un nom d'emprunt composé de presque toutes les lettres de votre vrai nom «Wattel» dans un château qui domine la vallée du Célé de telle façon qu'on l'aperçoit à 12 kilomètres à la ronde, à peu près comme Hautefort et ni plus ni moins que la cathédrale de Chartres. Dieu a voulu que ce mystère en pleine lumière ne fût point démasqué et que cet enseignement champêtre et matriarcal tout empreint du parfum de l'Emile vous ait permis de poursuivre des études commencées dans des conditions d'isolement qui les rendaient particulièrement difficiles, de les poursuivre brillamment après la guerre au Lycée français de New York sous la houlette de mes amis Pierre et Dorothy Brodin et d'être bachelier à seize ans, ce qui, dans des circonstances normales, eût déjà été une performance.

Vous auriez pu faire vos études supérieures dans un collège américain, votre père vous y encourageait, mais déjà mûri, déjà maître de vous-même, vous avez compris que ce choix déterminerait votre nationalité, vous avez opté pour la France, et gagné votre diplôme des sciences politiques à Paris à l'âge de vingt ans, ce qui vous a permis de remplir vos obligations militaires sans demander le sursis - bien vous en a pris car la classe suivante était enrôlée dans les cruels combats d'Algérie dont tant de jeunes Français revinrent blessés non seulement dans leur chair, mais dans l'âme. Vous commencez votre service comme soldat de deuxième classe au 501è Régiment de chars à Rambouillet, puis élève-officier à Poitiers, vous l'achevez comme aspirant au 2è Hussards d'Orléans. Vous avez 21 ans, vous possédez parfaitement deux langues, vos titres universitaires, un grade militaire, vous m'avez dit avoir préféré votre temps de simple soldat à votre temps d'officier, ce qui est un trait de votre humilité héréditaire, mais ce qui ne vous empêchera pas de vous préparer avec ardeur aux lourdes responsabilités également héréditaires qui, vous le savez mieux que personne vous attendent tôt ou tard et par des stages successifs dans les filiales (on ne saurait mieux dire pour Une affaire de famille) de la banque paternelle, vous acquerrez l'expérience et vous vous exercerez au rôle de chef qu'il vous faudra tenir sous peine de déchoir. Ce rôle, vous l'avez tenu pendant quinze ans auprès de votre père, vous le tenez seul depuis dix ans et tout semble prouver que vous le tenez bien. Nous ne sommes plus au temps où, pour garder un rang ou une fortune il suffisait de s'être donné la peine de naître, il faut chaque jour les mériter. Rien ne se défait plus vite qu'un bien mal géré, rien ne se perd plus vite qu'une situation mal assumée. Je ne vais pas vous décrire le métier de banquier auquel je n'entends strictement rien, mais je l'imagine rempli d'écueils, de bourrasques et de houles qui le font ressembler au métier de marin - il y faut bien naviguer, garder le cap, savoir décider dans la tempête (et vous m'avez confié que les plus graves décisions sont celles que vous décidez de ne pas prendre) - pour être maître à bord, il faut avoir la confiance de l'équipage. Vous êtes suivi par le vôtre qui reconnaît en vous le patron. Sans chercher à vous imposer par des attitudes vous avez vou1u être jugé à l'œuvre: et vous avez montré que si vous n'aviez pas été patron par votre naissance vous le seriez devenu par votre travail, votre ténacité, votre clairvoyance.

Lorsqu'on inaugura une plaque sur la maison du Quai d'Orsay où mourut Jean Giraudoux, Montherlant venait de créer «Fils de personne» et François Valéry, avec son humour tout britannique, me confia son intention de fonder l'association des «Fils de quelqu'un» - vous avez montré, Monsieur, qu'on peut être fils de quelqu'un et quelqu'un soi-même, et que vous n'étiez point «fils à papa », mais le digne fils de votre père. «De tous nos camarades de classe, me disait un jour Jacques de Bourbon-Busset, alors directeur des relations culturelles au Quai d'Orsay, seul celui qui se destinait au barreau a changé de voie, car, devenu par son mariage responsable d'une grande affaire privée, il s'y est consacré et, ajoutait-il, ses cheveux sont déjà tout blancs, car ses soucis sont vraiment les siens!» Maître à bord, Monsieur, vous décidez seul mais seul vous prenez vos risques en sachant que vous ne pouvez compter sur des subventions pour vous renflouer en cas de fausse manœuvre, il est juste que vous disposiez de vos gains pour vous-même, mais vous tenez à en faire bénéficier aussi la collectivité; comme votre père et votre grand-père vous collectionnez, comme eux vous faites partie du Conseil de nos musées nationaux et de plusieurs musées d'Amérique et l'on se doute que vos conseils ne se bornent pas à orienter ou à approuver de nouveaux achats mais qu'il vous arrive de discrètement les faciliter. Votre curiosité personnelle vous a orienté vers l'époque contemporaine - et notamment, avec Max Ernst et Salvador Dali dont vous possédez des œuvres maîtresses, vers les surréalistes en constatant non sans drôlerie leur échec «leur objectif, dites-vous était de détruire l'art or ils ont créé un art et leurs anti-chefs-d'œuvre sont des chefs-d'œuvre». Echec triomphal en quelque sorte, antithèse en effet parfaitement surréaliste. Collectionnant les chefs-d'œuvre, vous collectionnez vous aussi les bonnes œuvres, mais sur ce chapitre vous êtes beaucoup plus secret. Nous savons toutefois que vous êtes membre du conseil d'administration de la fondation du Centre Georges Pompidou et de la fondation pour les personnes âgées et pour les jeunes handicapés Claude Pompidou, réunissant sous ce nom que nous aimons la double vocation qui vous attache à la fois à la vie de la création artistique et de la bienfaisance contemporaines. Et nous savons ici ce que nous vous devons et que sans vous Giverny ne serait pas ce qu'il est devenu. Grâce à votre générosité jointe à celle de notre consoeur membre associé étranger de l'Académie Madame Wallace Acheson, Gérald Van der Kemp assisté de sa chère et dévouée Florence a rendu vie et fraîcheur au cadre des 40 dernières années de Claude Monet. Vous avez pu juger Monsieur que vos dons ont été bien employés, ils ne fructifient pas mais ils ne cessent de fleurir - on ne saurait trop savourer le goût et l'esprit qui ont rendu à la maison ses tons de fraise et de pâte d'amandes, placé sur les tables et les étagères les assiettes de Chine, aux murs les estampes japonaises et les toiles de Jouy, dans le poulailler les dindons des Oschedé et surtout aux parterres et aux serres toutes les fleurs des cinq parties du monde et des quatre saisons, à la pièce d'eau maintenant reliée au jardin par un passage sous la route, son petit pont vert, ses saules et ses nymphéas, sa barque et même ses reflets, on s'attend à voir entrer dans les ateliers le grand vieillard, à le voir se déchaîner sur ses immenses toiles et brosser ses décors pour le paradis. Et pourquoi pas? Gérald a bien retrouvé l'aide-jardinier de la maison Truffaut, Monsieur Devillers, qui venait changer les plantes de son vivant. Voilà ce qui s'appelle une résurrection. La nouvelle en a franchi l'océan si bien que cet hiver des miens cousins d'Amérique qui avaient quitté la France depuis dix ans, venant passer une semaine à Paris, ont déclaré en débarquant: «Nous voulons voir le Louvre et Giverny ! ». Vive un libéralisme qui permet d'aussi intelligentes libéralités!

Monsieur,

Vous allez suivant l'usage parler de votre prédécesseur en évoquant devant nous sa vie et son œuvre après votre remerciement, également d'usage depuis que le premier académicien appelé à la succession d'un fauteuil en eût pris l'initiative: c'était le 3 septembre 1640 que l'avocat Olivier Patru, de deux ans l'aîné de Pierre Corneille et de trente-deux ans celui de son futur confrère Boileau, eût la belle idée d'exprimer sa gratitude, son admiration et sa confusion en des termes tels que: «Quand je considère qu'on trouve en cette docte assemblée tout ce que Rome et Athènes ont pu produire de plus merveilleux, je comprends assez combien la place où je suis me doit être chère. Je désespérais d'entrer jamais dans un lieu si renommé, dans un lieu où quelque part qu'on jette les yeux on ne voit que des héros. J'apprends pourtant aujourd'hui qu'on peut être votre confrère sans avoir votre mérite.» «Messieurs n'espérez pas de trouver à l'avenir des hommes qui vous ressemblent. C'est bien assez à notre siècle de s'être vu une fois quarante personnes d'une suffisance, d'une vertu si éminentes. Un si grand effort n'a pu se faire sans épuiser la nature. Vos successeurs ne seront plus désormais que l'ombre de ce que vous êtes et des enfants qui n'auront que le seul nom de leurs pères.» Ces gentillesses firent si bon effet qu'il devint traditionnel de les répéter en y ajoutant une notice sur la vie et l'œuvre du prédécesseur, ce qui souvent revint à faire son éloge de telle façon que cette bonne langue de Voltaire disait: « Dans cette sorte de discours il est convenu de dire que Richelieu était un grand homme, le chancelier Seguier un assez grand homme, et qu'il se pourrait bien que le prédécesseur et le récipiendaire soient quelque chose comme des espèces de grands hommes.» Ce n'est pas tout à fait ainsi que l'entendit Paul Valéry qui étrilla fort courtoisement pendant une heure Anatole France coupable d'avoir méprisé Mallarmé, réussissant le tour de force de résumer sa vie et ses œuvres sans avoir une seule fois prononcé son nom, ne le nommant que par allusions « votre confrère », « votre illustre confrère», « homonyme de la douce France», « celui qui avait un nom difficile à porter », ou « mon futur prédécesseur », « prophète du passé».

D'autres, moins consciencieux et moins modestes, sont allés jusqu'à passer sous silence à la fois l'homme et ses travaux pour ne parler que d'eux-mêmes, ce qui n'est pas un exemple à suivre.Ni silence, ni persiflage, ni dithyrambe pour Bernard Gavoty, homme de cœur, homme de foi, homme de courage et de talent passionné, nous n'oublierons pas la présence chaleureuse de l'ami auquel vous allez succéder qui, en dépit et peut-être à cause du mal impitoyable qui l'habitait et l'avait rendu esclave d'un rein artificiel, ne s'est jamais présenté à nos séances de travail qu'éclatant de bonne humeur et de belle santé, qui au long de son calvaire a mis son élégance à mener comme si c'était un jeu la multiple existence d'un compositeur, d'un historien, d'un critique musical et donc d'un noctambule, d'un organiste et donc d'un lève-tôt, d'un conférencier, d'un viticulteur et d'un bon père de famille - qui a fait de sa vie atteinte un acte d'amour pour la vie et qui fut quotidiennement, tout simplement et tout bonnement héroïque. Qu'il me permette d'associer ici à son souvenir celui de son cousin André Gavoty que nous considérions chez mes parents, en sa qualité de bras droit de mon grand-père René Doumic à la direction de la Revue des Deux Mondes, comme un membre de notre famille.

Vous allez, Monsieur, prendre séance à la place de Bernard Gavoty, vous m'avez confessé votre ignorance des matières qui l'intéressaient. Rassurez-vous, nous n'allons pas vous demander de nous parler musique ou musicologie mais vous trouverez au fauteuil qu'il occupait, le 5è, des antécédents plus conformes à vos goûts et à vos compétences; le grand administrateur et le fin lettré que fut notre cher Julien Cain et des philanthropes et des collectionneurs comme le Baron Taylor et Etienne Moreau Nelaton ; au 1er fauteuil, celui de Germain Bazin, votre père, votre grand-père et le Baron Alphonse de Rothschild; Maurice de Rothschild au second fauteuil; au 3e fauteuil, celui de Daniel Wildenstein, le duc d'Aumale, le plus grand de tous nos mécènes; Achille Fould au 4e fauteuil, celui de Paul-Louis Weiller - Maurice Fenaille, Gabriel Cognacq et Louis Hautecœur au fauteuil de Pierre Dehaye; le marquis de Pastoret, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, et Henri Verne au fauteuil de Pierre Dux - Georges Wildenstein et Paul Léon au fauteuil -de Gérald Van der Kemp, les comtes d'Houdetot et Arnauld Doria au fauteuil de Marcel Carné, Edmond de Rothschild et Jacques Jaujard au fauteuil de Gaston Palewski et j'en passe, voilà, Monsieur, dans la section dont vous faites désormais partie les confrères qui forment de leurs épées croisées au-dessus de votre passage la haie d'honneur, voilà le cénacle pour qui vous témoignez au nom des hommes qui ont toujours, suivant la belle expression de Romain Gary, donné le meilleur d'eux-mêmes pour essayer de conserver une certaine beauté à la vie.

Mais en vous honorant pour vos bienfaits, l'académie ne vous tient pas quitte, elle ne vous offre pas un fauteuil, qui d'ailleurs n'est qu'une chaise au dos raide, pour vous y reposer sur vos lauriers, qui d'ailleurs sont des feuilles d'olivier, ou pour n'y venir qu'épisodiquement et distraitement vous asseoir, elle compte au contraire, bien que connaissant vos obligations lointaines, elle compte absolument trouver en vous un membre actif au plein sens du terme, elle a besoin de vos conseils pour orienter ses réflexions et ses actions, ne serait-ce que pour bien gérer le patrimoine que vous l'avez si heureusement aidée à embellir. Elle est insatiable: après avoir accepté vos dons, elle exige votre dévouement, elle se réjouit de vous avoir choisi jeune pour vous garder longtemps à la tâche. En son nom, je vous remercie et je vous félicite, et maintenant je vous souhaite, mon cher Confrère, bon travail !