INSTITUT DE FRANCE

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

M. Louis PAUWELS
(1920-1997)
par
M. Henri LOYRETTE
lue à l'occasion de son installation comme membre de la Section Membres Libres

SÉANCE DU MERCREDI 10 NOVEMBRE 1999

 

Messieurs,

Il y a des hommes que la mort livre tout préparés, la notice nécrologique dûment calibrée, soigneusement apprêtés pour un grand sommeil et un éternel oubli. Il y a des hommes que la mort nous présente défigurés, méconnaissables, pas beaux à voir ; défigurés par la haine qu'on leur voue comme par l'admiration d'un petit troupeau d'adorateurs. Louis Pauwels est de ces derniers. On s'en réjouira en pensant qu'il prend ainsi des assurances sur l'avenir quarid les autres, ces morts si ternes et si lisses, ne seront plus rien. On déplorera qu'une carrière aussi diverse, contrastée, aventureuse, soit réduite à son ultime phase. Louis Pauwels est donc mort à droite, très à droite, pour certains fascisant et antisémite. C'est ainsi que la plupart le voient aujourd'hui ; c'est ainsi qu'il se savait vu, tour à tour blessé de cette caricature et fier d'être ainsi méconnu. Oublié, en effet, le romancier, le poète, l'essayiste. Oubliées les prises de positions courageuses contre la peine de mort et le soutien apporté à Robert Badinter, face à un lectorat qui ne réclamait pas tant de mansuétude. Oubliés les avatars d'une vie exceptionnelle qui fit de cet enfant pauvre un journaliste et patron de presse redoutés. Souvent il reconnaissait avoir tout fait pour susciter cette réserve ou cette détestation, citant volontiers Saint-Simon : «mon estime pour moi-même a toujours augmenté dans la mesure du tort que je faisais à ma réputation.»

Il se charriait lui-même, s'amusant d'être devenu «l'idole des bourgeois». Mais il savait aussi le malentendu qui l'opposait à son public : «L'ironie de ma position, écrivit-il peu de temps avant sa mort, c'est que j'étais souvent au Figaro en opposition avec les gens qui m'approuvaient. Leurs raisons n'étaient pas les miennes. Ils pensaient à tort que je défendais leurs privilèges. J' étais frappé de leur manque d'intérêt pour la culture. Ils n'en acceptaient et n'en retenaient que ce qui les confortait dans leur statut de bourgeois.»

Mais le tort qu'il fit constamment à sa réputation était d'abord fidélité à ses engagements ; car il demeura intact et invariable, uniquement soumis à la quête de sa vérité. C'est ce que je reconnais avec admiration, moi qui ne partage ni la plupart de ses idées politiques, ni ses goûts artistiques, ni même ses choix littéraires ; mais j'aimerais avoir sa force d'âme, son courage, son opiniâtreté. Cette défiguration de Louis Pauwels était d'autant plus facile que le personnage apparaît contradictoire. Il est soucieux de reconnaissance sociale et l'avoue ; il est heureux de ses succès et de ses relations ; mais il n'a pas de mots assez durs contre cette bourgeoisie dans laquelle il s'est fondu et à laquelle il reproche, je le cite, «d'estimer que toute politique n'est jamais qu'un prolongement de l'économie, que les idées ont peu d'importance, que le culturel est la part du pauvre.»

A peine a-t-il conquis une position qu'il la regarde avec méfiance, soudain mal à l'aise, déjà soucieux de changer de place. C'est ainsi qu'il n'est jamais là où on l'attend et qu'il trompe son monde non par roublardise ou malhonnêteté mais parce que très peu l'ont suivi dans son cheminement. Il le constate avec une certaine amertume : « J'ai érigé une figure de moi où je loge malaisément parce que je m'y vois vu étranger par des esprits qui me sont proches.» Cet homme, si soucieux d'établissement, s'est toujours trouvé dans une situation instable. Il sait aussi le prix qu'il a payé pour en arriver là ; ce qu'il appelle la «revanche sociale» et qu'il considère indubitablement comme un des moteurs de son existence, lui a coûté cher : «Je suis devenu l'homme que je suis en envoyant à la mort mes jeunes féeries.» Il sait aussi ce qu'il a sacrifié au journalisme, une vocation d'écrivain mise pour de longues années entre parenthèses. Car Louis Pauwels, on l'a oublié, est d'abord un romancier. C'est par un roman, l'admirable Saint Quelqu'un qu'il se fait connaître en 1946. C'est pour redevenir romancier qu'il quitte avant l'heure le Figaro Magazine et ses ultimes efforts seront pour le roman quand, gravement malade, il dicte les derniers chapitres de ses Orphelins. Il n'est pas inutile de le rappeler quand aujourd'hui le roman est aussi galvaudé, humilié, quand il entre si communément dans ce qu'on appelle un «plan de carrière», simple produit destiné à faire croire que le tout venant médiatique, l'homme politique, le journaliste ont, à défaut d'un style, un cœur ou un sexe.

Au lendemain de la guerre, Saint Quelqu'un fixe donc l'univers d'un jeune homme de vingt-six ans, une banlieue grise, uniforme, atelier et dortoir des pauvres, en marge d'une ville lointaine et inaccessible. C'est là qu'il a grandi, c'est là que son esprit reviendra constamment jusqu'à la fin de ses jours. Une notice biographique, ce que cet éloge n'est pas, se devrait de commencer ainsi : Louis Pauwels est né Louis Bouju le 2 août 1920 et de tout petit milieu. Il y a, en effet, dans cette simple phrase, tous les germes de cette existence romanesque, romanesque par ses multiples tournures et par la diversité des personnages que nous croisons, André Breton, Montherlant, Gurdjieff, Simenon, Pierre Schaeffer, Salvador Dali, Aldous Huxley, Jean Paulhan, Jean-Louis Barrault, tant d'autres, tout un monde. Nous sommes à Athis-Mons et son père vient de mourir. Le patron et madame saluent le corps et c'est madame qui prononce l'éloge funèbre : «Bouju, c'était un brave homme. Un brave homme, on ne peut pas dire le contraire. Mais il livrait son travail trop souvent en retard.» Nous sommes dans les Barbades et Claudette Colbert interroge Hemingway sur certains mouvements gauchistes en Amérique : «Qu'est-ce que vous en pensez Ernest? Je pense, dit Hemingway, qu'il ne faut jamais oublier de penser à la connerie.» Nous sommes à Acapulco et, dans cet éden dérisoire, Louis Pauwels trouve son chemin de Damas. Un peu plus tard encore, chez Jacques Attali où il déjeune avec François Mitterrand qu'il a si longuement et sévèrement combattu : «Ne parlons pas politique, dit d'emblée le président, je ne vous convaincrai pas. Vous ne me convaincrez pas. Vous ne me ménagez pas dans vos éditoriaux. Je ne vous en tiens nullement rigueur. C'est le jeu... Parlons donc de choses qui nous intéressent beaucoup plus l'un et l'autre. Parlons de la littérature du XIXème siècle.»

Tout en effet, son éducation, son histoire, ses goûts, rattachent Louis Pauwels au XIXème siècle. Sa mère est ouvrière typographe, d'une famille parisienne depuis plusieurs générations. Un soir d'automne, à la sortie de l'école elle dit à son fils qui venait d'avoir sept ans que son père, le Gustave Bouju dont elle était la femme, n'était pas son vrai père ; que son père était un bourgeois belge, du nom de Pauwels, d'une riche famille gantoise et qu'elle avait naguère épousé. Le déracinement, la trop grande différence sociale avaient rapidement conduit cette union au naufrage. Elle était donc rentrée chez elle, dans ce milieu ouvrier dont elle était issue, et où elle s'était remariée avec Gustave Bouju, ouvrier tailleur. Et c'est ainsi qu'à l'âge de raison, Louis Bouju, dans son tablier noir à boutons rouges, devint Louis Pauwels. Toujours il se reverra sur le chemin de la rue Blomet, écoutant terrifié cette confession : « Longtemps, dire mon nom que j'appris si tard dans l'épouvante fut un tourment. Je déclarais mon identité avec un sentiment de gêne et d'étrangeté. Ce jour-là, tenant ma mère par la main, je fus déraciné et replanté de biais.» Il se retrouvait ainsi, et définitivement, entre deux, entre deux milieux, entre deux cultures, «un hybride, comme il le dira, familial et social», rattachant à ses origines flamandes son appétit de vivre et sa robustesse comme son amour pour les peintres de ce pays. Mais toute sa vie, il resta tourné vers Athis-Mons, vers Juvisy, vers cette banlieue indécise où il avait grandi ; toute sa vie surtout il garda la mémoire de son beau-père, rappelant son souvenir et ses leçons, l'homme qu'il a le plus aimé, le plus admiré. Rendre hommage aujourd'hui à Louis Pauwels c'est d'abord, comme il l'aurait voulu, rendre hommage à Gustave Bouju, ouvrier tailleur, autodidacte, d'origine très modeste. «c'était un mystique romantique, précise Louis Pauwels, un socialiste lyrique, humaniste et visionnaire, disciple de Jaurès et de Hugo. Il a renoncé à enfanter lui-même pour mieux se consacrer à moi. Il fut mon véritable père, celui du cœur et de l'esprit.»

Cette révélation brutale le divisa à jamais il se vit écartelé entre ce père d'esprit qui le tirait, disait-il, vers le ciel et le surnaturel et le père de sang qu'il ne voulut jamais rencontrer mais qui l'entraînait vers la terre, la matière épaisse, ce qu'il appelle «les profondeurs biologiques.» Rien que de très banal que ce tiraillement de l'âme et du corps, cette aspiration à un bien suprême toujours contrecarrée par les appétits ordinaires. Mais ce fut chez Louis Pauwels une vraie souffrance, portée quotidiennement comme un cilice et qui, ressassée, exaspérée, produite de livre en livre, guida sa vie. C'est, en effet, à cette fracture initiale, que l'on doit cette quête d'unité qu'il ne pouvait trouver qu'en Dieu, ce cheminement étrange et erratique qui le mena de la discipline sévère de Gurdjieff au tardif refuge dans un catholicisme qu'il adapta à son usage. C'est aussi ce qui aiguisa son ambition et son désir de parvenir. Parvenir n'est pas le mot juste car il n'eut jamais rien d'un parvenu mais distant, élégant, s'habillant avec recherche, aimant les belles étoffes et les parfums, dandy peut-être jusque dans ce qu'il cultivait à merveille, le plaisir aristocratique de déplaire. Il voulut s'établir, illustrer son nom, ce nom qu'il s'était si difficilement approprié. C'est ce qu'accomplit son élection à l'Académie des Beaux-Arts et il en était justement fier; comme je le suis moi-même, tenant à vous remercier de votre confiance, chers Confrères, à vous dire combien je suis heureux parmi vous ; sachant aussi que nous travaillerons ensemble au renouveau de cette institution. C'est ce que vous lui avez apporté, chère Elina Pauwels, l'alliance flatteuse certes et les séductions de la grande bourgeoisie mais surtout ce charme si léger qui est le vôtre, cette distinction parisienne, ces façons de dire, ces façons de faire qui encore aujourd'hui rappellent la grande comédienne. Il ne souhaita pas que vous restiez Elina Labourdette mais voulut que vous soyiez Elina Pauwels. Vous avez accepté de complaire à ce seigneur et maître ; pour lui vous avez joué la comédie, pour lui vous avez joué la tragédie, ce qui n'était pas vraiment votre emploi, le soutenant jusqu'à la fin, toujours là, toujours. Il fut votre vie et il l'est encore ; vous continuez à l'aimer et à le servir, discrètement, admirablement. Son autre bonheur familial, ce fut vous, MarieClaire ; sans doute parce qu'en se voyant, il se voyait, tellement, m'a-t-on dit, vous vous ressemblez, fier de votre carrière de journaliste, fier de votre réussite, fier de votre mariage, bref légitimement fier de vous. Son dernier roman, Les Orphelins, prend acte de ces joies et de ces succès mais gâchés par l'incompréhension qui l'oppose à son fils ; ce fut là, tout autant que les attaques et les calomnies, la cause d'une douleur incessante.

Dans Les Orphelins, le héros admire chez sa fille «la capacité à se hisser» qu'il oppose à l'attirance de son fils pour tout ce qui est obscur, ce qui grouille, ce qui nuit. Cette «capacité à se hisser» fut incontestablement une des vertus de Louis Pauwels et permet de résumer ainsi sa vie jusqu'au lendemain de la guerre : Louis Pauwels prépare seul et passe le baccalauréat de philosophie. Il entame une licence de lettres que le manque d'argent interrompt, devient instituteur dans la banlieue où il passa son enfance, puis professeur du cours complémentaire. Une jeunesse aussi vertueuse et opiniâtre, toute empreinte de nos valeurs laïques et républicaines, donne souvent en littérature des résultats désolants. Et on n'en finit plus de compter - la IIIème République en fut prodigue ces ouvrages attendrissants où passent et repassent des enfances sinistres, dans ces banlieues dont tant d'auteurs ont, à la suite de Huysmans, souligné les «plaintives déshérences». Ce ne fut pas la note tenue par Louis Pauwels et son enfance, tant de fois réécrite, le fut toujours sans compassion, sans mise en scène, simplement. Ce ne fut pas un motif ou une spécialité mais une nécessité. La figure de son père adoptif, certains moments de bonheur précis et ténus reviennent toujours et toujours éclairés différemment. C'est pourquoi, toute sa vie, il marcha sur ce chemin de Juvisy, regarda son père confectionner des boutonnières et repasser des toiles tout en évoquant un avenir radieux, fixa ces beaux matins où, écrit-il «vous pensez que tout demeurera toujours en équilibre, comme l'air subtil, les odeurs fines. Rien n'est vraiment perdu, ajoute-t-il, personne n'est condamné ; ce jour de plaisir de vivre se suspend à votre cœur pour le reste du temps.»

C'est entre 1946 et 1955 que Louis Pauwels publia l'essentiel et le meilleur de son œuvre romanesque, Saint Quelqu'un, Le Château du dessous, L'Amour monstre. Il récidiva, vingt ans plus tard en 1976, avec Blumroch l'admirable, dialogue philosophique plus que roman, et en 1994 avec Les Orphelins, ouvrage passionnant parce que largement autobiographique mais qui n'a pas, à mes yeux, la qualité des livres des années quarante et cinquante. L'écriture en est âpre, volontairement sèche, toujours tendue et forte, souvent d'une grande violence. Rien de tiède, rien de mou, rien d'humide. Il refuse ce qu'il appelle le «lisse», cherche les combinaisons inusuelles, n'élime jamais les rugosités. Aucun de ses livres ne ressemble aux autres et jamais il ne reproduit une formule à succès.
Les voies de petite communication est une «aventure» qui s'enclenche à partir de la première phrase posée sur le papier et qui dès lors progresse avec une redoutable nécessité. Expérience pénible, avoue-t-il : «cette aventure, aggravée par l'obligation de l'exprimer, les mots sitôt lancés revenant sur moi pour m'interdire toute dérobade, m'a mis, en son milieu, corps, raison et cœur en grand péril.»
Bâti sur un moyen âge fabuleux, Le Château du dessous est un poème en prose dans lequel s'enchevêtrent des légendes malaisées, où défilent des armées, où grouille tout un peuple. Un rythme syncopé, une progression aléatoire, un désordre voulu, nous dit l'auteur, que chacun puisse «en tirer renseignement de son choix, comme aux Indes, on creuse dans certains temples des niches qui restent vides, afin que les fidèles les remplissent avec leur imagination.» Mais d'un livre à l'autre des constantes. Ainsi l'indécision du temps qui nous livre à une chronologie imprécise.
L'Amour monstre, puisant dans une histoire de sorcellerie du XVIIème siècle, est de tout temps, le moyen âge inquisitorial comme notre époque contemporaine, également impropice à l'amour fou. Ou bien cette attention aux gens et aux corps, ce soin porté à la description minutieuse de l'«enveloppe corporelle» - l'expression est fréquente chez lui - non pas pour débusquer derrière cet écran une âme mais parce qu'il est fasciné par les mécanismes du désir. Souvent, il reviendra là-dessus non seulement dans ses romans mais quand il parlera de Dali ou rédigera ce curieux manuel d'«apprentissage de la sérénité».
« Il n'y a aucun mal dans l'activité sexuelle, écrit-il alors. Il est honorable de satisfaire son tempérament et ses goûts, si l'on ne porte point tort à l'intégrité d'autrui. Et ne point porter tort à l'intégrité d'autrui exige qu'on ne mette pas le masque de l'«amour» quand il s'agit du désir brut. Il y a plus de franchise et plus de courage dans la chasse aux corps que dans la plupart des aventures sentimentales. Il y a aussi plus d'amour de la vie.» Belle et audacieuse prise de position qu'il a réitérée, sous des formes diverses, dans la plupart de ses ouvrages. Tranquillement il nomme les choses par leur nom, ne s'embarrasse d'aucune précaution oratoire, ne multiplie pas, contrairement à tant d'autres, les précieuses métaphores. Balançant cette fascination pour le corps et le désir, l'obsession de l'intelligence, de ses pannes, de ses embellies.
Blumroch l'admirable, sorte de Neveu de Rameau revisité, tourne tout entier autour de cette question : «Mon esprit a les yeux plus grands que le ventre, avoue Blumroch, portrait de Jacques Bergier, le co-auteur du Matin des Magiciens. Mon intelligence est en dessous de mes ambitions. «ça freine, ça freine toujours. Rien ne me console de cela. C'est plus profond que la pire peine d'amour.» Et l'admirable citation de Diderot tombe à point qui exprime les souffrances du neveu de Rameau mais aussi de Pauwels : «Il soupirait, pleurait, se dérobait, levait les mains et les yeux, se frappait la tête du poing à se briser le front ou les doigts et il ajoutait : «Il me semble qu'il y a pourtant là quelque chose ; mais j'ai beau frapper, secouer, il ne sort rien.» Puis il recommençait à secouer la tête et se frapper le front de plus belle et disait : «Ou il n'y a personne, ou l'on ne veut pas répondre ...» .
Publié au lendemain de la guerre, Saint Quelqu'un frappa la critique et sans être un succès public «suffit comme le note son biographe, Gabriel Véraldi, à faire coopter Pauwels par les véritables écrivains». On le rapprocha de Bernanos, Malraux et Céline, ce qui ne le plaçait pas en mauvaise compagnie. Robert Kemp eut le frisson devant ce récit «inhumain» ; Albert Béguin le jugea «inquiétant». Maurice Nadeau, Robert Margerit ne furent pas en reste. Les autres romans reçurent un accueil mitigé mais jamais indifférent. Il fut même question d'une adaptation cinématographique de L'Amour monstre par Ingmar Bergman, projet qui capota malheureusement.

Au début des années 1950, Louis Pauwels était donc un écrivain non plus prometteur mais déjà reconnu. C'est alors qu'il entreprend une carrière de journaliste qu'il poursuivra, on le sait, sa vie durant et qui est, avec son œuvre romanesque, un de ses titres de gloire. Il serait trop long de détailler tout ce que fit Louis Pauwels dans ce domaine. Rappelons, seulement pour souligner l'ampleur de ses moyens et la diversité de ses talents, qu'il collabora à Carrefour, au Figaro littéraire, à l'Aurore, à Paris Match, qu'il devint à vingt-neuf ans rédacteur en chef de Combat, puis de l'hebdomadaire Arts et de Marie-France, qu'il fut éditorialiste à Paris-Presse, chroniqueur à RT.L., qu'il produisit à la télévision le magazine culturel «En Français dans le texte» et qu'enfin il fonda et dirigea, à la demande de Robert Hersant, Le Figaro Magazine et Madame Figaro. A cette débordante activité de journaliste, il faut rattacher celle d'éditeur. Il participe à la création de la «Bibliothèque mondiale», première édition de poche des classiques, fonde avec François Richaudeau et Jacques Mousseau, le Club des amis du Livre qui édite et diffuse par correspondance les textes les plus importants de l'hermétisme et de l'ésotérisme, lance en 1961, la revue Planète et, en 1973, «Question de», cahiers trimestriels de recherche littéraire et spirituelle.

Cette énumération souligne une des qualités principales de Louis Pauwels, son insatiable curiosité. Par le journalisme, il touche aux sujets les plus divers ; et cette occupation, avec ce qu'elle a de toujours immédiat et d'incessant, comble le besoin d'activité d'un homme qui avoue que se distraire l'ennuie et qui ne sait pas ne rien faire. Le journalisme lui permettait aussi d'être de plain-pied avec son époque, de s'intéresser aux grandes idées comme aux petits faits du jour et rien ne pouvait mieux lui convenir : aller de ravant, préfigurer l'avenir quand tant d'autres gardent les yeux fixés sur un passé nostalgique. Il combattit cette attitude qu'il considérait néfaste et réactionnaire, s'attaqua à la sinistrose ambiante - le mot est de lui et fit florès - donna l'exemple d'un optimisme non pas béat mais nécessaire parce que créatif. Sur ce chapitre aussi il fut incompris : comment être à l'aise dans son temps quand le quotidien aligne inégalités, guerre et famines? Il fut donc moqué par ces bonnes âmes confortables qui portent toute la misère du monde, affichent une compassion universelle et, à chaque bouchée, vous rappellent les petits chinois.

Mais ces ressources du journalisme avaient aussi leurs revers et il les dénonça régulièrement, en particulier à la fin de sa vie quand, abandonnant ce métier, il voulut prendre du recul et se consacrer à l'écriture. Car être journaliste, c'est aussi être englué dans l'instant, ne pas voir loin et ne pas prendre de recul. Il le savait en livrant ses éditoriaux qui, nécessairement, répondent à des questions immédiates. Et le temps lui donne raison. La réunion de ses contributions hebdomadaires au Figaro-Magazine, si elle permet d'apprécier sa verve et son talent de polémiste, réclame déjà, quinze ans après leur rédaction, tout un appareil de notes pour les comprendre. Nous avons depuis longtemps oublié les détails de la controverse et les faits précis qui justifiaient sa prise de position. Il s'en rendit compte de façon très aiguë en rouvrant un jour de 1980 le Bloc-notes de François Mauriac. S'attachant dans ce volume aux années 1958 1960, quand la crise algérienne déchirait la France, Mauriac y voyait le plus poignant des romans. «Or de la lecture de ces quatre cents pages bourrées, nous dit Pauwels, ce qui nous atteint aujourd'hui, c'est ce qui échappa à ce temps. L'actualité brûlait. Eh bien, elle a brûlé, avec son cortège de passions, d'intrigues, de commentaires. Vingt ans après, les cendres sont dispersées. Mauriac entendait servir son époque. Mais ne subsistent du Bloc-notes que les moments où il trompait son époque avec l'éternité.»

Cette tyrannie du moment qui, pour lui, signe le journalisme mais aussi les attaques multipliées, la pression constante le conduisirent à des réflexions tardives et désabusées. «J'aurais bien aimé n'être qu'un artiste» répétait-il ; ce qui voulait dire : je n'ai pas été assez fidèle à ma vocation d'écrivain ; mais aussi : j'ai trop sacrifié au quotidien, gagner sa vie, se laisser rattraper par la politique. «Et c'est ainsi, concluait-il, qu'un homme né pour vivre à distance s'engage dans le combat au jour le jour.» Il se consolait en pensant que, dans ses éditoriaux du moins, il avait pris soin du style, sachant que le mensonge et l'approximation pervertissent le langage et qu' «une pensée fallacieuse ne trouve pas sa forme» : «J'ai voulu, à travers le journalisme, célébrer les capacités d'une langue de chair.» Je doute que sur ce point il ait eu raison et que les prouesses de cette langue incarnée puissent nous faire oublier les romans que nous attendions. Le jeu en valait-il la chandelle? Il n'en était plus tellement sûr. Et la préface de La Liberté guide mes pas, recueil d'éditoriaux du Figaro-Magazine écrits entre 1981 et 1983, donne une belle et poignante image de celui qui, voué à la solitude, s'est engagé dans le siècle et la polémique : «Par nature, il manque des habiletés et des prudences coutumières. Il sait donc qu'il se compromet sans recours. II est entré dans l'univers du malentendu. Sa distance native lui rappelle la vanité de l'action, qu'il ne restera rien ou presque, de ses prouesses, que sa personne profonde et sa musique intérieure seront effacées du même coup. II aura tout donné et tout perdu ; rien ne survivra qu'une torse image de lui-même dans la mémoire de quelques-uns.» Telle était la situation de Louis Pauwels en 1984 ; telle elle est encore aujourd'hui. Aussi, jouant sur les mots, recommandait-il de ne pas être «sous presse», de se retirer régulièrement et de savoir se tenir à l'écart de l'actualité. A l'homme dans le siècle, il prodiguait les conseils d'une ascèse, ne pas succomber à l'enfermement médiatique, se tourner vers soi-même, compter ses muscles un à un.

Louis Pauwels nous demande donc de dissocier le journaliste de l'écrivain qu'il fut précédemment et de pardonner au polémiste en considération du romancier et de l'essayiste. Je crois qu'il a tort et toute sa trajectoire montre, au contraire, la pertinence des moyens qu'il choisit pour s'exprimer et leur constante interaction. Ainsi la revue Planète est naturellement issue du Matin des Magiciens, reprend et développe les mêmes questions mais sur des modes différents. Le Figaro-Magazine n'est pas seulement une tribune contre le socialisme et l'étatisme mais, en faisant une large place aux arts et aux sciences, témoigne de la curiosité et des goûts anciens de Louis Pauwels et de la place prépondérante et égale qu'il accorde à ces questions dans sa vie et ses ouvrages. Il est un autre caractère frappant des publications qu'il dirigea, c'est leur beauté, je veux dire la qualité des images, le soin apporté à la mise en page et sa nouveauté, la volonté très marquée d'une revue l'autre, de produire de beaux objets. Tous ses collaborateurs ont souligné le talent et la facilité avec lesquels Louis Pauwels établissait le chemin de fer d'un journal. Il le visualisait parfaitement et de mémoire ; c'était son affaire et un privilège qu'il ne partageait pas. Une préoccupation que je comprends d'autant mieux que je la mets en parallèle avec ce qui fait le meilleur du métier de conservateur, l'accrochage des œuvres, sachant aussi l'importance des rythmes, de l'accent que l'on met sur tel ou tel tableau, la pertinence des rapprochements. Tout cela Louis Pauwels l'exerça à merveille. Et il est surprenant de voir que, près de quarante ans après son premier numéro, la maquette de Planète n'a pas pris une ride, le format carré qui fit fortune, la qualité des photographies en pleine page, traitées comme de véritables œuvres d'art et non de simples reproductions, les hardiesses de la typographie, le choix des illustrateurs, Clayette, Gourmelin, Verlinde, Topor, Carelman, notre confrère Trémois. Et il faut également souligner que, sur ce point précis, le contenu correspondait aux qualité de l'enveloppe. C'est à Planète que l'on doit la découverte du Néerlandais Carel Willink, à Planète que l'on doit, parallèlement aux efforts contemporains d'André Breton, la fin du purgatoire de Gustave Moreau ; et Planète contribua efficacement à la reconnaissance de grands photographes, Izis, Cartier-Bresson, Bill Brandt ou Brassaï. Cette place donnée à l'art et, particulièrement, à la reproduction d'œuvres d'art, signala d'emblée en 1977, une des caractéristiques du Figaro-Magazine ; jamais aucun hebdomadaire généraliste ne lui avait conféré une telle importance.

Ce n'était pas pour Louis Pauwels préoccupation de journaliste mais fidélité à des prises de position anciennes et toujours soutenues. A la Libération, en effet, Pauwels qui, à la suite de tant d'autres en ce siècle, défendait la culture populaire, participa à la fondation de «Travail et culture». A cette association subventionnée par l'Etat et qui reprenait bien des aspirations du Front populaire, collaborèrent Pierre-Aimé Touchard, Pierre Schaeffer, Charles Dullin, André Bazin, Jean-Louis Barrault... Il y avait deux grandes idées, rappelle Pauwels : que le théâtre cesse d'être un lieu -clos pour élites, que le peuple en retrouve le chemin ; que la créativité artistique devienne l'expression naturelle du peuple. Pour servir la première idée, nous remplissions des salles, par des billets à prix réduits et une propagande auprès des syndicats et dans les usines. On organisait des débats avec les metteurs en scène et les artistes, avant et après le spectacle, pour des salles d'étudiants et d'ouvriers. Pour servir la seconde idée, on formait des animateurs qui initiaient les gens à la peinture spontanée, au chant, à la danse, à l'expression corporelle... C'était une importante organisation. Nous avions des milliers d'adhérents. Nous avons aussi fondé le premier grand cinéclub avec Bazin.»

Si nous dressons un portrait de Louis Pauwels en académicien des Beaux-Arts, insister sur cette volonté de culture populaire est primordial. Il y fut toujours fidèle, vilipendant le peu d'intérêt de ses lecteurs pour les questions culturelles, considérant cette négligence comme caractéristique d'une bourgeoisie de droite quand elle est, hélas, beaucoup plus largement partagée. A ce souci de démocratisation de la culture, s'ajoute chez Louis Pauwels la volonté de la désenclaver, de montrer qu'elle touche aux domaines les plus divers et que la beauté n'est pas uniquement l'apanage de ce que nous appelons les Beaux-Arts. Il le prouve dans toutes les revues qu'il dirige mais plus particulièrement peut-être dans cet hebdomadaire culturel baptisé Arts dont notre regretté Confrère Georges Wildenstein le nomma, en 1952, rédacteur en chef ; Pauwels s'assure la collaboration d'écrivains remarquables, Bachelard, Marcel Aymé, Montherlant, Mauriac, Jouhandeau, Colette, Malraux... Claudel y donne un de ses dernier textes, «Les Voyants», et André Breton une série d'entretiens, ce qui souligne la fidélité de Pauwels au surréalisme et à Breton, en particulier, à une époque - nous_sommes en 1952 - où ce mouvement était passé de mode. A l'éclectisme des auteurs correspond celui des sujets abordés, intense campagne pour «sauver Versailles», ou réclamant «un dégrèvement fiscal pour les mécènes» - le sujet est toujours d'actualité - des articles sur la peinture, la sculpture bien sûr, les grandes expositions de maîtres anciens mais aussi sur la photographie, les arts ménagers, le cadre de vie, tout ce qui jusqu'ici n'aurait jamais figuré avec autant d'insistance dans une revue artistique. Non que l'art soit tout mais l'art est dans tout. Nous le savons depuis longtemps, depuis les efforts d'un Viollet-le-Duc au siècle passé, depuis les conquêtes de l'Art Nouveau, depuis que tant d'artistes se sont exprimés avec les moyens les plus divers. Notre académie devrait s'en apercevoir qui, cent soixante ans après l'invention de la photographie, n'a toujours pas élu un photographe. Etablie sur un règlement qui remonte au début du XIXème siècle, notre académie devrait aussi s'interroger sur la validité des catégories qui la fondent. Les arts ne sont plus aujourd'hui ce qu'il étaient en 1800, les frontières anciennes abolies ou du moins profondément modifiées.

Qui aujourd'hui parlerait d'arts mineurs considérant les arts décoratifs? Qui refuserait à un Daumier la possibilité d'être admis parmi nous sous prétexte qu'il s'adonne à la caricature et au dessin de presse? Il faut que nous donnions enfin leur place à la photographie, à la vidéo, au design, déjà illustrés par tant de créateurs et sans les livrer à la portion congrue et pour eux marginale d'un fauteuil aléatoire dans la section des membres libres.

L'éclectisme de Louis Pauwels est d'autant plus admirable que ses goûts artistiques furent limités. En littérature, il pouvait énumérer comme proches et vénérés les noms les plus divers Céline, Flaubert, Montherlant, les Stoïciens, Alphonse Allais, San Antonio, Ambrose Bierce, Chesterton. Mais la musique ne le touchait pas du tout et en peinture, outre son amour atavique pour la peinture flamande, il s'intéressait surtout à des artistes qui gravitaient dans sa mouvance, ce qu'il appela le réalisme fantastique où j'ai du mal à voir autre chose qu'un succédané du surréalisme et à quelques maîtres et amis contemporains, au premier rang desquels Labisse et Trémois. Et Salvador Dali bien sûr. Il admire le Catalan, fasciné par le personnage plus que par l'artiste ; à l'été 1967, il le voit longuement à Port Lligat : «Nous étions seuls. Nous causions. Il peignait. Nos thèmes étaient ses passions mentales.» De ces entretiens sortit un ouvrage Dali m'a dit, fondamental pour la connaissance du peintre qui le considérait «le meilleur livre jamais écrit sur moi.» Propos étrange puisque c'est Dali lui-même qui parle et Pauwels-Dali qui dit «je». On peut ne pas souscrire aux jugements provocateurs, à l'exaltation de Meissonier, au ravalement de Cézanne au rang des «brancardiers cafouilleurs». Mais le portrait est étonnant de cet homme extrêmement intelligent qui promet à son visiteur de photographier Dieu, aligne des propos scatologiques, revient avec émotion sur son enfance. Pauwels est fasciné et l'avoue. Dali est un Pauwels libéré, audacieux, dédaigneux, que son génie et la reconnaissance universelle rendent inattaquables. Il peut faire et dire n'importe quoi, transformer comme il l'avoue la merde en or ou nous faire croire que les orgies qu'il organise à New York sont la reviviscence des mystères antiques quand nous n'y voyons que d'assommantes partouzes. Dali ose le mot redoutable, Dali parle crûment de sexe et Dali mêle Dieu à tout ça. Tout le tente. Rien ne l'effraie. Mais, à raison, devant l'étalage ostentatoire de toutes ces impuretés, Pauwels voit d'abord l'effort inquiet d'une âme. Et Dali surtout, si tranquille et si certain, offrant en ex-voto son génie et ses infirmités, se montre cohérent, uni, quand Pauwels se sent divisé, désuni et à tant de mal à rabouter les diverses composantes de son moi.

Car toute l'existence de Louis Pauwels, et c'est là sa véritable grandeur, sera cette quête innommée de l'unité ; toute sa vie, à l'instar de tant d'autres, il cherchera le nom du prince inconnu. On a toujours vu dans ses multiples expériences spirituelles le signe d'une curiosité insatiable et quelque peu désordonnée. Je lis, en revanche, un cheminement certes sinueux mais continu. A côté du romancier, du journaliste, il faut donc considérer le chercheur; et c'est seulement après l'avoir peint sous ces trois espèces que le portrait de Louis Pauwels paraîtra achevé. Les avatars de cette quête peuvent paraître déroutants, des leçons de René Guénon à la discipline sévère de Gurdjieff, aux mystères ésotériques jusqu'à la conversion tardive. Mais il en a résulté deux ouvrages importants qui ont plus fait pour la réputation de Louis Pauwels que l'ensemble de ses autres écrits. Le premier est une vie de Monsieur Gurdjieff qu'il publia en 1954 au sortir de cette expérience. C'est un livre étonnant et l'un de ses meilleurs ; c'est, en effet, un modèle de biographie, exact, documenté, disposant des témoignages divers et contrastés, exhumant des sources inédites, mêlant toujours à propos les considérations générales à la précision des faits. L'autre est le fameux Matin des Magiciens qui fut, en 1960, un considérable succès de librairie - deux millions d'exemplaires vendus - et devint avec le lancement dans la foulée -de la revue Planète un véritable phénomène de société. Cette «introduction au réalisme fantastique» - c'est là son sous-titre - fut écrite en collaboration avec Jacques Bergier que Pauwels avait rencontré cinq ans plus tôt et qu'il vénérait. C'est Bergier qui allait organiser et orienter les lectures dispersées de Pauwels et canaliser les influences les plus diverses Rimbaud, Ramakrishna, Guénon, Gurdjieff, André Breton et les surréalistes. J'avoue que je m'y perds et n'avoir pas réussi à comprendre cet ouvrage, étant par ailleurs totalement rétif à l'alchimie, au mystère des pyramides, à celui des cathédrales ou de l'île de Pâques, aux civilisations disparues, l'Atlantide, Thulé,... tout un bric à brac qui a un petit charme vite évaporé de cabinet de curiosité. Pauwels y voyait sa Légende des siècles et la référence à Victor Hugo n'est pas fortuite qui avait la même curiosité dévorante, le même goût des phénomènes paranormaux. Il rendait également un hommage appuyé au surréalisme, à André Breton en particulier qui lui avait fait découvrir, disait-il, «que la raison est une manière d'ignorer le monde autrement; que le réel dépasse l'intelligible.» Mais dans une France dominée par l'existentialisme, où Sartre, Camus et Simone de Beauvoir étaient seuls guides et modèles, où la tentative de renouveau religieux autour de Jacques Maritain et de Gabriel Marcel restait très marginale, Pauwels et Bergier, négligeant l'introspection morose, pratiquaient une ouverture sur un monde de merveilles, l'hermétisme, la science fiction, les secrets de l'univers, l'organisation future de la planète.

Dans le Matin des Magiciens, Pauwels repose une question qu'il avait déjà posée au moment de l'expérience Gurdjieff : «Est-ce que cette immense et folle ambition de comprendre que je promène comme en dépit de moi-même à travers toutes les aventures de ma vie, ne pourrait être, un jour, entièrement et d'un seul coup satisfaite?» Alors il avait cru que les exercices rythmiques accompagnés de musique, les techniques de respiration et de concentration mentale prônés par le maître pour, je cite Pauwels, «amener l'individu à Etre, à se rappeler à lui-même, à refuser tous les automatismes, à être conscient et en état d'éveil», lui apporteraient cette réponse. Elle ne vint pas ; et à danser tel un derviche sur une musique de Gurdjieff, Louis Pauwels faillit perdre un œil et tomba à quarante-huit kilos. Il ne porta cependant jamais un regard négatif sur cette expérience. Gurdjieff, avouait-il, l'avait un peu détruit et un peu construit mais surtout lui avait enseigné une discipline et une ascèse ; les exercices spirituels pour être efficaces doivent être pratiqués avec l'acharnement et la constance d'un virtuose travaillant son instrument.

C'était trente ans plus tard, en novembre 1982. A Acapulco, des cocotiers, des flamants roses, la piscine à cascade d'un grand hôtel à l'heure de la sieste. Il ne tomba pas mais il fut jeté à terre : «On m'a poussé, répétera-t-il». Et cette chute, ce corps brisé et bientôt ficelé sur un brancard furent les signes d'une conversion : «J'eus sourdement et peu à peu la conviction d'avoir à me relever dans un tout autre état intérieur.» Il est difficile de mesurer l'efficacité de la grâce. Et Pauwels, proclamé catholique, a pris de singulières libertés avec le dogme, aménageant le Credo et le Notre-Père, niant la résurrection des morts. Peut-être, après avoir tant erré, a-t-il adopté le Dieu des Chrétiens, le mien, le vôtre, par commodité, parce que, homme, dit-il, «d'un sang, d'un sol, d'un passé, d'une langue», il l'avait en quelque sorte sous la main et qu'il était inutile de chercher plus loin. En tout cas il fut apaisé et considéra désormais son passé non pas comme autant d'incarnations, successives, incomplètes et désordonnées, mais comme l'effort persévérant d'une «âme bonne, droite, une et unie» selon la formule de Marc Aurèle qu'il aimait tant. Tout désormais fut évident et il put enfin ajuster des faits épars et auxquels il ne pouvait donner jusque là aucune signification. Il a dix ans et se promène seul dans les rues de Juvisy. Soudain se souvient-il, il cesse avec bonheur d'exister, se fond dans toutes choses autour de lui tandis que les jardins, les façades, les arbres lui semblent posés là avec un volume et une densité supérieurs, tandis que les couleurs deviennent plus pures et plus vives. Il a vingt ans en 1940 ; il est heureux dans cette «folle catastrophe», parcourt, amoureux, les routes de France, s'interroge un peu honteux : «Qui suis-je? Pourquoi, comment, avec quelle étrange volupté me suis-je séparé de moi-même et des miens? D'où vient que je puisse tout oublier?» Il a soixante-cinq ans et rend une dernière visite à Salvador Dali sur le point de mourir. Et ce grand vieillard enveloppé dans une longue robe blanche, la bouche distendue, une sonde dans la narine, articule péniblement après un très long silence : «l'âme est immortelle.» Il est lui-même proche de la mort. Deux attaques successives l'ont brisé. Il ne peut plus lire ni écrire, réapprend peu à peu, remplissant de mots des cahiers d'écolier.

C'est ici que je vous retrouve, cher Louis Pauwels. Nous avions jusque là si peu en commun, ni les origines, ni l'éducation, ni les convictions. C'est ici que je vous trouve enfin. Dans la patience, dans l'étude et la recherche. Vous repartez à zéro, vous recommencez à épeler le monde, vous combattez jusqu'au bout. Ainsi je vous vois. Ainsi je vous aime. Peut-être vous êtes-vous souvenu de ce que vous imploriez à la fin des voies de petite communication : «Je me hâte maman. Je recommence tout. Je redemande enfance.» Vous avez été tristement exaucé car, en dépit des honneurs, en dépit du soin des hommes et de la miséricorde de Dieu, nous basculons toujours «sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges.» Et c'est ainsi que, le 28 janvier 1997, vous vous êtes retrouvé tout uni et tout nu, dans la lumière crue du Jour.